{"id":128021,"date":"2023-07-03T14:21:16","date_gmt":"2023-07-03T12:21:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=128021"},"modified":"2023-07-03T14:26:53","modified_gmt":"2023-07-03T12:26:53","slug":"ete-23-4-trois-fois-vers-grigny","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-23-4-trois-fois-vers-grigny\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 23 #4 | trois fois vers Grigny"},"content":{"rendered":"\n<p>Le train d\u2019avril s\u2019arrache \u00e0 la grande ville, qui ne s\u2019efface pas vraiment, prise et post\u00e9e tout du long dans le maillage de la banlieue avoisinante. La voie ferr\u00e9e longe le fleuve, que l\u2019historien et l\u2019\u00e9tudiante suivent du regard, comme s\u2019il avait le pouvoir d\u2019adoucir le paysage autant que l\u2019histoire. &nbsp;A ce moment-l\u00e0, tout est possible&nbsp;: &nbsp;puisque l\u2019\u00e9tudiante sous pression est pr\u00eate \u00e0 tout laisser tomber, il a d\u00e9cid\u00e9 de l\u2019emmener d\u00e9couvrir un espace insolite. A la place de la dissertation sur l\u2019ann\u00e9e 1792 dans le cadre de la pr\u00e9paration au concours, elle a rendu un dessin figurant un personnage maigre comme elle avec larme sur la joue pr\u00e8s d\u2019un arbre renvers\u00e9, racines en l\u2019air. Rien ne va plus, il faut emp\u00eacher la fuite en avant, cr\u00e9er une diversion qu\u2019elle ne pourra pas refuser. Elle a accept\u00e9 le deal du d\u00e9placement un jour sans cours, soutien un peu \u00e9trange venant de l\u2019historien qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 elle mais au point o\u00f9 elle en est, rien \u00e0 perdre; le fleuve miroite, offrant un faux-air de vacances insouciantes. Il lui parle de ce qui va bient\u00f4t surgir, une fois d\u00e9pass\u00e9e la vision du lac de Viry-Ch\u00e2tillon. Un arr\u00eat, un peu de marche et la grande Borne enclose dans son triangle g\u00e9ant. Tu verras un grand ensemble utopique, une cit\u00e9 qui se veut id\u00e9ale, les fresques aux couleurs de la litt\u00e9rature, les ondulations de la dalle immense, les milliers de logements sociaux aux structures inattendues, des fa\u00e7ades rev\u00eatues de c\u00e9ramiques, un Labyrinthe ouvrag\u00e9. Tu verras en grand les visages de Rimbaud et de Kafka, des illusions d\u2019optique en guise de paysages, des pigeons g\u00e9ants, les aires de jeux avec le Gulliver de l\u2019Oeuf et le Serpent des Radars en b\u00e9ton. Elle \u00e9coute vaguement en suivant l\u2019alternance des berges verdoyantes et des b\u00e2timents qui annoncent les parages de la gare. Il lui demande si elle a vu Le genou de Claire de Rohmer, le film vient de sortir. Elle hausse les \u00e9paules&nbsp;: comme si elle avait le temps, avec tout ce qui l\u2019accable. Il lui parle du cin\u00e9aste, qui n\u2019a pas encore r\u00e9alis\u00e9 l\u2019Ami de mon amie tourn\u00e9 dans une ville-dortoir, une ville dite nouvelle qui vieillira vite. Elle est ailleurs&nbsp;: si elle s\u2019\u00e9coutait, elle marcherait bien le long du fleuve, embarquerait \u00e0 bord du premier bateau venu. Mais on arrive \u00e0 destination&nbsp;: les mots qui l\u2019entourent se d\u00e9sagr\u00e8gent et elle ne voit plus que son reflet pris dans la glace du train. <em>Sac au dos, avec ordinateur et carnet, elle y retourne. Bien apr\u00e8s. Toute seule. Se souvient du voyage qui se voulait divertissant ou initiatique, selon. L\u2019historien a disparu, elle travaille autour de projets artistiques et culturels avec des classes \u00e9loign\u00e9es de tout et sait par les enseignants \u00e0 quel point les conditions se sont d\u00e9grad\u00e9es ici et l\u00e0. Les cit\u00e9s aussi. Celle-l\u00e0 en particulier. Elle se rend dans un coll\u00e8ge, class\u00e9 en zone sensible, dite prioritaire. Ce n\u2019est plus le train d\u2019avant qui la transporte, c\u2019est le RER D, celui qui, du nord au sud, est souvent ralenti par incidents techniques, retards, annulations. Elle s\u2019installe \u00e0 l\u2019\u00e9tage. Privil\u00e8ge&nbsp;: \u00eatre assise et prendre un peu de hauteur. Le train et la vie roulent. Au sortir de Paris, la Seine refait son apparition, riante et comme d\u00e9tach\u00e9e des contingences, imprimant aux paysages travers\u00e9s une lenteur, une sorte d\u2019insouciance annul\u00e9e par les stations qui la font disparaitre \u00e0 coup de b\u00e2tisses laides, de hangars rouill\u00e9s, de b\u00e9ton malade. Le fleuve ressurgit, encore une fois, comme en r\u00e9mission apr\u00e8s une gare de triage puis disparait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, dans les pens\u00e9es qui le transportent \u00e0 des ann\u00e9es d\u2019intervalle. A la femme au sac \u00e0 dos, il a \u00e9t\u00e9 dit que le quartier g\u00e9ant dans lequel elle se rend, bien que r\u00e9habilit\u00e9, peine \u00e0 sortir de ce dans quoi il a \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9&nbsp;: mythe d\u2019une cit\u00e9 id\u00e9ale qui n\u2019a pas tenu compte de la r\u00e9alit\u00e9. Espaces trop grands, dalles d\u00e9sert\u00e9es, anxiog\u00e8nes, logements d\u00e9t\u00e9rior\u00e9s. Et la charmante m\u00e9lancolie mise en sc\u00e8ne par les concepteurs est devenue l\u2019ombre d\u2019elle-m\u00eame, tu verras. Le RER D ralentit, s\u2019arr\u00eate dans un grincement. Elle descend, se dirige vers le labyrinthe.<\/em> Il y a quelques jours, il n\u2019y avait aucune raison de repasser par l\u00e0. Atteinte depuis quelques ann\u00e9es par la limite d\u2019\u00e2ge, elle a lev\u00e9 le pied mais quand m\u00eame. Elle se rend joyeusement au rendez-vous annuel de la revue d\u00e9sormais d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9e&nbsp;: les militants de la p\u00e9dagogie y rassemblent des articles dans lesquels lettres, histoire, g\u00e9ographie g\u00e9n\u00e8rent toutes sortes de pistes dont s\u2019empareront peut-\u00eatre ceux qui sont sur le terrain. L\u2019assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale a lieu \u00e0 Ris-Orangis, RER D. Elle embarque \u00e0 Paris, apr\u00e8s avoir vaguement vu passer l\u2019annonce de travaux sur la ligne mais n\u2019y pr\u00eate pas attention, se mettant juste dans la peau du trajet qui s\u2019annonce. Tant de souvenirs, et les temps du parcours \u00e0 venir&nbsp;: ceux qui permettent de flotter, de r\u00eaver, ou de se pr\u00e9parer aux interventions. Autant que le train du grand r\u00e9seau, le fleuve la transporte. Il est l\u00e0, tout du long, pr\u00e8s de la voie ferr\u00e9e, comme ces dauphins qui bondissent contre le flanc du bateau, en phase avec le d\u00e9placement. Elle pense&nbsp;: canal, fil conducteur, berges, et pourquoi pas marcher un jour le plus loin possible pr\u00e8s de cette eau douce ench\u00e2ss\u00e9e entre les rives. Mais l\u2019arr\u00eat est brutal&nbsp;: coupure depuis Juvisy ou Viry pour cause de travaux ou mesures prises par la pr\u00e9fecture, un m\u00e9lange. Aucun train. On trouve des agents en rouge, des bus de remplacement, la possibilit\u00e9 d\u2019arriver \u00e0 bon port malgr\u00e9 le d\u00e9tour. Alors le bus. Passagers r\u00e9sign\u00e9s. En plus du reste, les d\u00e9viations prolif\u00e8rent&nbsp;: travaux de voirie partout. Le bus contourne, h\u00e9site, le conducteur peste, un bruit de ferraille accompagne les cahots. Et c\u2019est la travers\u00e9e de Grigny. D\u2019abord une voiture calcin\u00e9e sur la chauss\u00e9e, puis les tours muettes, un centre commercial grill\u00e9. Les quartiers se sont embras\u00e9s. Les flamb\u00e9es de violence ont laiss\u00e9 des traces blanches et grises&nbsp;: une pellicule de cendres recouvre un parking, les magasins du quotidien sont morts et les restes des voitures ou des v\u00e9hicules utilitaires sont devenus des ossements blanchis, des sculptures sans vitres dans les nouveaux cimeti\u00e8res de la cit\u00e9 id\u00e9ale. Tout le monde se tait. Sur le trottoir, le genou de Claire est recouvert par une longue robe noire. &nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le train d\u2019avril s\u2019arrache \u00e0 la grande ville, qui ne s\u2019efface pas vraiment, prise et post\u00e9e tout du long dans le maillage de la banlieue avoisinante. 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