{"id":128138,"date":"2023-07-03T23:38:52","date_gmt":"2023-07-03T21:38:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=128138"},"modified":"2023-07-04T08:30:29","modified_gmt":"2023-07-04T06:30:29","slug":"04-superposer-les-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/04-superposer-les-temps\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #04 | superposer les temps"},"content":{"rendered":"\n<p>Pr\u00e8s de la maison blottie au creux du vallon, l\u2019air est dense et l\u00e9ger \u00e0 la fois. On pourrait le toucher du doigt, la respiration se fait plus pr\u00e9cise. \u00c0 l\u2019\u00e9coute de cette \u00e9trange sensation qui virevolte entre les fr\u00eanes et le vieux p\u00eacher, elle avance jusqu\u2019au muret d\u2019enceinte, \u00e9piant les frissons, l\u2019onde t\u00e9nue du souvenir qui monte doucement en elle. <em>Elle a couru depuis le haut du vallon, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019air est encore frais des bourrasques venues de l\u2019oc\u00e9an qu\u2019on aper\u00e7oit encore avant de descendre vers la maison. Sa respiration s\u2019adoucit, elle prend le temps d\u2019observer les jeunes pousses de fr\u00eanes et les premi\u00e8res fleurs du p\u00eacher que son p\u00e8re a plant\u00e9 \u00e0 l\u2019automne dernier, pour porter chance et prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e0 son nouveau foyer<\/em> : \u00ab\u00a0<em>On fera de belles compot\u00e9es \u00e0 la saint Denis, octobre sera sucr\u00e9 !<\/em>\u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Sous la premi\u00e8re fen\u00eatre, les pots de c\u00e9ramique verniss\u00e9e refl\u00e8tent tendrement les lueurs du matin d\u00e9j\u00e0 bien entam\u00e9. Dans leur giron, les hortensias et l\u2019azal\u00e9e de Mamie s\u2019\u00e9panouissent aux premiers rayons de printemps, tels des nouveau-n\u00e9s dans un berceau capitonn\u00e9. <em>Apr\u00e8s le muret fra\u00eechement b\u00e2ti par son fianc\u00e9 devenu son mari, elle frissonne du plaisir de le savoir bient\u00f4t l\u00e0, l\u2019onde du d\u00e9sir monte doucement en elle. Elle passe sans un regard pour les pots de terre tout juste ramen\u00e9s du march\u00e9 de la ville, \u00ab\u00a0ils attendront bien quelques jours encore les boutures d\u2019hortensias et l\u2019azal\u00e9e remis\u00e9e en attendant que les rayons de printemps les accueillent au dehors\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Comme pour enrubanner l\u2019instant d\u2019une faveur satin\u00e9e, la brise de sud-ouest effleure une m\u00e8che effront\u00e9e au creux de sa nuque. Elle salue le jardinet du regard, tangue quelques secondes, h\u00e9sitant sur la sente herbeuse avant d\u2019atteindre l\u2019all\u00e9e de graviers, trop sonores sous les pas. Elle doit quitter ici le monde des pens\u00e9es et des images anciennes, pour basculer dans le pr\u00e9sent, l\u2019imm\u00e9diat, le tangible. Elle voudrait s\u2019attarder aux contr\u00e9es oniriques, mais d\u00e9j\u00e0 le portillon grince son \u00ab&nbsp;bienvenue&nbsp;\u00bb habituel, confirmant la concordance des \u00e9l\u00e9ments avec ses ressentis. <em>R\u00e9ajustant \u00e0 la lourde tresse quelque m\u00e8che de cheveux vagabonde au creux de sa nuque, elle traverse le jardinet en friche, sautille d\u2019une dalle \u00e0 l\u2019autre en \u00e9vitant de glisser vers la terre boueuse, \u00ab\u00a0il faudra aligner ces pierres avant que quelqu\u2019un s\u2019y torde une cheville et arranger un portillon pour marquer l\u2019entr\u00e9e dans notre \u00ab&nbsp;propri\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb, pour nous prot\u00e9ger des importuns\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle se h\u00e2te le long du mur, s\u2019efforce d\u2019ignorer l\u2019impatience qui la prend maintenant de retrouver la chaleur du foyer apr\u00e8s sa longue marche. La main sur la poign\u00e9e de la porte d\u2019entr\u00e9e, elle h\u00e9site encore un instant. Le seuil, poli par deux si\u00e8cles d\u2019all\u00e9es et venues, attire ses pens\u00e9es vers l\u2019avant, quand les sabots raclaient les pierres grises et heurtaient le lourd vantail pour accompagner la main calleuse qui actionnait la clenche. Il fallait de la force, ou alors \u00eatre press\u00e9e de se d\u00e9barrasser d\u2019un fardeau, d\u2019une lassitude, d\u2019une t\u00e2che \u00e0 accomplir, pour acc\u00e9der \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du logis. <em>La porte d\u2019entr\u00e9e pouss\u00e9e d\u2019un geste ferme, elle franchit le seuil de granit en laissant cogner ses sabots contre le lourd vantail qui peine \u00e0 s\u2019ouvrir en grand. \u00ab\u00a0Il n&rsquo;a pas eu le temps de regraisser les gonds, c&rsquo;est qu&rsquo;aux champs les b\u00eates et la moisson l&rsquo;auront accapar\u00e9\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle repense \u00e0 ses a\u00efeules, leur vie de labeur, leur regard qu\u2019elle n\u2019a pas connu. L\u2019air doit \u00eatre le m\u00eame qu\u2019alors, \u00e9pais de tous les soupirs, vif de tous les espoirs. <em>Elle marque un temps infime avant d&rsquo;acc\u00e9der \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du logis, pensant aux jours lointains o\u00f9, sa vie bient\u00f4t achev\u00e9e, elle aura pour ce lieu le m\u00eame regard confiant qu\u2019elle a en cet instant, riche de tous les espoirs, heureux d\u2019une destin\u00e9e \u00e0 accomplir. \u00ab\u00a0Un jour, plaise \u00e0 Dieu que ma petite-fille habite ici.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e8s de la maison blottie au creux du vallon, l\u2019air est dense et l\u00e9ger \u00e0 la fois. On pourrait le toucher du doigt, la respiration se fait plus pr\u00e9cise. \u00c0 l\u2019\u00e9coute de cette \u00e9trange sensation qui virevolte entre les fr\u00eanes et le vieux p\u00eacher, elle avance jusqu\u2019au muret d\u2019enceinte, \u00e9piant les frissons, l\u2019onde t\u00e9nue du souvenir qui monte doucement en <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/04-superposer-les-temps\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #04 | superposer les temps<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":509,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4673,4525],"tags":[2802,4242,852,922,4686,279,4243],"class_list":["post-128138","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-04-superposer-le-temps","category-ete-2023-du-roman","tag-avant","tag-jeunesse","tag-passe","tag-present","tag-projets","tag-souvenirs","tag-vieillesse"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128138","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/509"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=128138"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128138\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=128138"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=128138"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=128138"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}