{"id":128216,"date":"2023-07-04T18:28:33","date_gmt":"2023-07-04T16:28:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=128216"},"modified":"2023-07-05T06:42:56","modified_gmt":"2023-07-05T04:42:56","slug":"ete-2023-3bis-regression","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-3bis-regression\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03bis | R\u00e9gression"},"content":{"rendered":"\n<p>Pour ma s\u0153ur, \u00e7a se voit, il n\u2019y a rien \u00e0 craindre de mon c\u00f4t\u00e9, je suis turbulente, inoffensive non-offensante. Dans ses yeux, elle le voit&nbsp;: le monde est dur m\u00e9chant foutraque, un tas de viande insane, la vie donn\u00e9e ne correspond \u00e0 rien de ce qu\u2019on veut, un foss\u00e9, une perte de temps, rien &#8211; elle qui veut vivre et vivre de peindre, rien &#8211; l\u2019obliger de se rendre \u00e0 l\u2019\u00e9cole, cette b\u00e2tisse cette cour ces pelouses aux primev\u00e8res d\u00e9chir\u00e9es par les courses, les cris des autres, la ma\u00eetresse la salope au long cou, elle inspecte les taches sur la blouse, sa m\u00e9ticulosit\u00e9 est niaise, la s\u0153ur le sent, la sent vite la connerie des autres, leur langue serpente, jamais repentante, cette agilit\u00e9 de la m\u00e9chancet\u00e9 propre des petits bourgeois, le mot de c\u00f4t\u00e9 pr\u00eat \u00e0 frapper l\u2019arri\u00e8re de la t\u00eate, elle d\u00e9teste l\u2019\u00e9cole et les camarades appliqu\u00e9s \u00e0 rien. Mais la grande s\u0153ur est une gare interdite et d\u00e9serte, je suis une herbe folle, repouss\u00e9e des adultes, trop hardie ind\u00e9cente et rieuse, j\u2019ouvre la bouche en bain ti\u00e8de, vaporeux, mon rire d\u00e9gringole de sa force d\u2019orage parmi les caillasses de mes dents pourries. Dans quelques ann\u00e9es, il faudra tout concasser recoller tout \u00e7a, dans ma bouche ambianceuse.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019h\u00e9r\u00e9dit\u00e9 d\u00e9sastreuse des parents, tant du p\u00e8re (le manouche) que de la m\u00e8re paysanne.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le voyait&nbsp;: j\u2019\u00e9tais r\u00e9guli\u00e8rement punie pour agitations chroniques. Les cheveux arrach\u00e9s, des poign\u00e9es, le corps soulev\u00e9 par la tignasse, d\u00e9coll\u00e9 du sol, les m\u00e8ches encore fr\u00e9missantes entre les doits de ma\u00eetresse, fourgu\u00e9es dans le cartable&nbsp;: tu le diras \u00e0 ta grand-m\u00e8re, tu montreras cela, elle pourra voir ce que tu es, elle va te dresser la demoiselle. J\u2019\u00e9tais alors dress\u00e9e sous les yeux de ma s\u0153ur, parce que le mari de ma\u00eetresse remontait \u00e0 pied la rue jusqu\u2019\u00e0 la maison&nbsp;: j\u2019avais encore fait des miennes, fallait recadrer l\u2019animale, vous verrez \u00e7a, regardez dans le cartable. Et puis les coups \u00e0 bride abattue, heurt\u00e9e contre le mur, le reproche, je t\u2019ai pas \u00e9lev\u00e9e comme \u00e7a, mes r\u00e9pliques, mais je n\u2019ai rien fait, la voix plaqu\u00e9e, mang\u00e9e des coudes, le menton, gifle fauch\u00e9e, et encore les cheveux, les cheveux bonne prise.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon agitation chronique l\u2019accompagnait comme un baume, on construisait des huttes dans les pr\u00e9s, on se jetait sur les balan\u00e7oires, ivres de chants, y composant des r\u00e9cits d\u2019astres et de territoires sacr\u00e9s, nous \u00e9tions jumelles malgr\u00e9 nos cinq ann\u00e9es d\u2019\u00e9cart, nous \u00e9tions press\u00e9es de rire, de boire dans le cresson des rivi\u00e8res, on disait que le cresson faisait pisser, on en riait d\u2019aise pli\u00e9es dans les foug\u00e8res, c\u2019\u00e9tait les chemins arpent\u00e9s de long en large pendant des heures, les tricycles et encore les histoires.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma s\u0153ur m\u2019a toujours fait l\u2019effet \u00e9trange, un elfe inconnu, sans possibilit\u00e9 de sonder l\u2019int\u00e9rieur de son nez, sa bouche, le dessous de la peau, tout est fin et \u00e9th\u00e9r\u00e9, imprenable, les cheveux doux et fris\u00e9s, les prunelles myosotis, la possession du pinceau, de ses pinceaux \u2013 surprenante, divinatoire, follement puissante. Nous naviguions dans ses tableaux, des contr\u00e9es jaunes insoup\u00e7onnables, des Afriques am\u00e9rindiennes, des douceurs acides, des formes et des couleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, je regarde l\u2019amas des cassettes que nous avions enregistr\u00e9es \u00e9tant gosses, bien cach\u00e9es dans la grange, des coffres-forts remplis de cassettes, attaqu\u00e9es par l\u2019humidit\u00e9, mais pas toutes, le miracle.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui je d\u00e9couvre avec stup\u00e9faction ce que nous en faisions, de ces cassettes. Le magn\u00e9tophone est plant\u00e9 sur la toile jaune cir\u00e9e de la cuisine, nous allumons, le point rouge indique que \u00e7a tourne et nous laissons tourner pendant de longues demi-heures. Alors \u2013 les claquements des couteaux, hennissements de cheval, le courage bafou\u00e9, la voix de sorci\u00e8re, les revanches terribles, il est mort le faux brave, il est mort dans le pi\u00e8ge, le combat terrass\u00e9, les cris, les chants, des jeux de r\u00f4les effrayants, les reprises exactes du m\u00eame canevas rejou\u00e9 inlassablement, jusqu\u2019au cri d\u2019agonie, la mise en sc\u00e8ne flagellante, les cris, les improvisations d\u2019op\u00e9ras, mais d\u2019o\u00f9 sortions-nous tout cela. L\u2019effroi cathartique et ruisselant, le sang r\u00e9clam\u00e9, l\u2019agonie f\u00eat\u00e9e, le claquement des lames l\u2019une contre l\u2019autre, heureux, heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait se venger. Des vents, des cris, des coups, des mains empoigneuses de la ma\u00eetresse.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour ma s\u0153ur, \u00e7a se voit, il n\u2019y a rien \u00e0 craindre de mon c\u00f4t\u00e9, je suis turbulente, inoffensive non-offensante. 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