{"id":128218,"date":"2023-07-04T18:35:01","date_gmt":"2023-07-04T16:35:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=128218"},"modified":"2023-07-05T06:42:33","modified_gmt":"2023-07-05T04:42:33","slug":"ete-2023-04-les-machines-agricoles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-04-les-machines-agricoles\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #04 | Les machines agricoles"},"content":{"rendered":"\n<p>En face de nous, les bavards parano\u00efaques de la ville s\u2019\u00e9taient install\u00e9s, achetant les belles propri\u00e9t\u00e9s pour une bouch\u00e9e de pain, nous toisant de leur arrogance. Les pervers narcissiques habitent dans les cit\u00e9s limitrophes des m\u00e9galopoles, ils sont fiers, leurs regards sucent la moelle \u00e9pini\u00e8re des sentiers qu\u2019ils broutent, leur sel, leurs deux cents m\u00e8tres carr\u00e9 d\u2019impatience et de revanche sur la vie, ils claironnent \u00e0 tout va que leur vie fut dure et indocile, qu\u2019ils ont d\u00fb s\u2019occuper de leurs mioches rebelles en manque d\u2019assiduit\u00e9 scolaire, non conformes aux r\u00e8gles, des g\u00e9nies pour ainsi dire. En face, nous faisions figure d\u2019amput\u00e9s, de raval\u00e9s, de souillons. Les ploucs et les blaireaux c\u2019\u00e9taient nous, eux pouvaient pr\u00e9tendre \u00e0 nous gouverner, les mairies, les postes, les administrations ambulantes des petites communes, les comptables, les coop\u00e9ratives. Ils nous plaignaient&nbsp;: les machines bien souvent avaient broy\u00e9 des mains, sectionn\u00e9 les doigts, aval\u00e9 des pieds, \u00e9cras\u00e9 des jambes, les arbres \u00e9taient tomb\u00e9s sur des t\u00eates, avaient assomm\u00e9, tu\u00e9 m\u00eame certains d\u2019entre nous qui pensaient simplement faire un peu de lumi\u00e8re, d\u00e9blayer les feuillages des grands ch\u00eanes qui faisaient trop d\u2019ombre, emp\u00eachaient les fraises de pousser, nous \u00e9tions t\u00eates folles, \u00e9tourdis, peu loquaces, mal fagot\u00e9s, bouffons, peu aptes, incompr\u00e9hensibles. Des Iroquois ou des Hurons, nos sabots de bois remplis de paille. Les \u00ab&nbsp;200 m2&nbsp;\u00bb on les appelait, ils savaient s\u2019y prendre avec la vie&nbsp;: ils ne mangeaient pas n\u2019importe quoi, ils mincissaient avec le temps, leurs visages filiformes sur leurs pi\u00e8ces de monnaie, ils d\u00e9daignaient le pain et le beurre, ces choses que nous avalions toute la journ\u00e9e sans compter, ma grand-m\u00e8re mettait au four \u00e0 griller ces grandes tartines de miche et sortaient des plat\u00e9es grill\u00e9es noircies au bord, imbib\u00e9es de soleil gelineux qui brillait sous la lampe. Il n\u2019en \u00e9tait pas question&nbsp;: d\u2019oublier leur diligence \u2013 et notre sottise. D\u00e8s qu\u2019on ouvrait la bouche, on voyait en d\u00e9calcomanie les l\u00e8vres se plisser, arborer ce rictus moqueur et fiel, nous avions de petits couteaux dans les pupilles, mais ils ne les voyaient pas, il n\u2019y avait que ces mots d\u00e9sordre, pli\u00e9s sous le poids de l\u2019accent, ce patois d\u00e9testable et honteux. Ils accumulaient les attitudes blessantes, de v\u00e9ritables cafards, venant dans nos cours d\u00e9biter des horreurs pour nous emp\u00eacher de dormir, disant entre leurs dents blanches bleuies de sel, qu\u2019un tel avait de la haine contre nous, que c\u2019\u00e9tait tout de m\u00eame bien \u00e9trange, d\u2019autres organisaient des \u00ab&nbsp;repas&nbsp;\u00bb et surveillaient la catastrophe du coin de l\u2019\u0153il en attendant qu\u2019on l\u2019apprenne d\u2019un tel, que chez eux c\u2019\u00e9tait \u00ab&nbsp;trop petit&nbsp;\u00bb pour inviter tout le village, oui, qu\u2019il fallait bien comprendre, on ne peut m\u00e9langer les connaissances \u2013 qui n\u2019auraient rien \u00e0 \u00ab&nbsp;se dire\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, quand je raconte tout cela \u00e0 mes amies d\u2019Aulnay-Sous-Bois, pourtant des th\u00e9sardes des intellectuelles, l\u00e0 o\u00f9 parmi elles je fus accueillie sans ambages, on me dit qu\u2019il aurait fallu leur casser les genoux. A coups de barres de m\u00e9tal. Que ceux qui organisent des voyages en c\u00f4te d\u2019Azur en se moquant de vos mioches handicap\u00e9s, il fallait leur cracher \u00e0 la gueule. Longtemps, des mois durant, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019ils comprennent, les salopards, qu\u2019on n\u2019humilie pas impun\u00e9ment. Jamais. Un peu comme en pi\u00e8ce de Marivaux, quand les esclaves imposent th\u00e9rapie \u00e0 leurs ma\u00eetres. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les pervers on ne les choisit pas. Ils s\u2019imposent \u00e0 vous, les mots doux aff\u00fbt\u00e9s pour convaincre, ils glissent entre les draps, le sang gangr\u00e9n\u00e9 d\u2019envies, de meurtre moral, de cyanure, avec leur putain de cerveau limitatif qui ne songe qu\u2019\u00e0 d\u00e9figurer. Il faut les fr\u00f4ler sans rentrer en concordance, faire semblant d\u2019acquiescer, ne jamais se faire remarquer, dispara\u00eetre et mourir si possible, ne jamais toucher au but, car la haine est transfuge, une autre parole tentatrice de la muse. Alors nous poussions des soupirs, un jour nous aurions les mots pour raconter. Mais nous vivions au gr\u00e9 de la terre et des journ\u00e9es pass\u00e9es entre les b\u00eates, il nous fallait des provisions de paix, et de bonnes rigolades. Nous, les mioches des agriculteurs, nous \u00e9tions si doctes et oublieux des limites, impr\u00e9cis, brouillards sur pattes, bouillies d\u2019avoine, gueules de patates aux joues rouges, pur\u00e9e d\u2019\u00e9cume sur les rochers, frotti frotta, les foins qui piquent les mollets, sans le sang \u00e2cre des gens des villes.<\/p>\n\n\n\n<p>A force d\u2019entendre les vieux se plaindre, les espoirs d\u00e9\u00e7us de ne pouvoir poser des panneaux, ralentir la circulation devant les \u00e9coles, la rue tueuse pourtant, tous ces accidents, les camions fonceurs, ne voient pas les gamins, les mauvais virages, nous n\u2019obtenions rien, on ne pouvait construire des ralentisseurs. Alors les gosses commen\u00e7aient \u00e0 tagguer sur leurs maisons JUVE DI MERDA. C\u2019\u00e9tait tout ce qu\u2019ils m\u00e9ritaient. Leurs prouesses, leur m\u00e9pris de haute voltige, leur saloperie ambiante, leur s\u00e9lection s\u00e9lect, leur absence de r\u00e9ponse \u00e0 nos demandes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de r\u00e9paration des routes, nos demandes d\u2019aide quand la temp\u00eate avaient d\u00e9glingu\u00e9 le toit d\u2019ardoises de la grange, ou plus fr\u00e9quemment, quand un tracteur en reculant avait fait d\u00e9coller une partie du toit en s\u2019approchant du silo \u00e0 grains, avec le long tuyau cens\u00e9 remplir le silo. La goutti\u00e8re s\u2019\u00e9tait effondr\u00e9e. Heureusement, c\u2019\u00e9tait toujours un miracle, elle ne nous \u00e9tait pas tomb\u00e9e sur la t\u00eate.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En face de nous, les bavards parano\u00efaques de la ville s\u2019\u00e9taient install\u00e9s, achetant les belles propri\u00e9t\u00e9s pour une bouch\u00e9e de pain, nous toisant de leur arrogance. 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