{"id":128385,"date":"2023-07-05T16:58:40","date_gmt":"2023-07-05T14:58:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=128385"},"modified":"2023-07-05T16:58:41","modified_gmt":"2023-07-05T14:58:41","slug":"ete2023-4bis-les-histoires-en-territoire-de-pluie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-4bis-les-histoires-en-territoire-de-pluie\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #4bis | les histoires en territoire de pluie"},"content":{"rendered":"\n<p>Des ann\u00e9es plus tard, ce sont les Anglais qui supplanteront cette foire aux coups bas. Ils ach\u00e8teront le presbyt\u00e8re, l\u2019am\u00e9nageront de sorte \u00e0 cr\u00e9er de petits studios d\u2019enregistrement, la maison de la ma\u00eetresse sera aussi achet\u00e9e, bien pratique, jouxtant le b\u00e2timent de l\u2019\u00e9cole, et la maison de l\u2019assistante scolaire qui ne tirait pas les oreilles mais souriait que la cheffe s\u2019y mettait. Les Anglais prirent aussi possession des fermes boueuses, \u00e9loign\u00e9es derri\u00e8re les bois, une \u00e9glise en ruines dans un hameau qu\u2019ils parvinrent \u00e0 restaurer pour en faire une salle de concert, et les pelouses furent ras\u00e9es de frais, d\u2019un vert m\u00e9tallique d\u2019une \u00e9trange fluorescence, dans nos campagnes on n\u2019avait jamais vu \u00e7a. En face d\u2019eux, nous n\u2019\u00e9tions palus isol\u00e9s dans nos ranc\u0153urs, le m\u00e9tissage salvateur avait fait son \u0153uvre, jamais d\u00e9figur\u00e9s par leurs yeux, leur accent chouineur salivescent, leurs mots barbouseurs, leur rire d\u2019emprunt un peu haut, nous \u00e9tions simplement insolites. Nous participions \u00e0 leurs saluts, leurs bavardages informes, ils \u00e9taient fascin\u00e9s par le gigantisme de nos fleurs et nos l\u00e9gumes. Cette terre leur plaisait. \u00c7a n\u2019avait plus rien \u00e0 voir. Pourtant, le mildiou prit aux l\u00e9gumes comme aux n\u00f4tres, ils en \u00e9taient tr\u00e8s affect\u00e9s, nous \u00e9tions patients, donnions des conseils (peu l\u00e9gaux). Mais la terre ne rendait pas tous les efforts, ils avaient esp\u00e9r\u00e9 des plants de tomates, et comprirent qu\u2019il fallait construire d\u2019\u00e9normes serres. Et puis ils invit\u00e8rent de moins en moins, on les croisait peu, parfois au march\u00e9 d\u2019une autre commune, mais les invitations s\u2019espa\u00e7aient, ils se voyaient entre Anglais, ne venaient plus au caf\u00e9 du village, nous sentions comme une aigreur contre nous, ils s\u2019enfermaient, voyageaient, tr\u00e8s loin, rencontraient du monde en Chine, revenaient au village avec de jeunes personnes effarouch\u00e9es, qui repartaient bient\u00f4t pour ne plus revenir. Progressivement, on entendait plus la langue angliche. Alors, au beau milieu du silence, vinrent d\u2019autres voisins, des Am\u00e9ricains cette fois, et puis des Australiens, des peintres, des musiciens, du folk, des instruments acoustiques. Un couple \u00e9tonnant s\u2019\u00e9tait install\u00e9 plein sud de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du village, pr\u00e8s d\u2019un domaine o\u00f9 couraient de gros chiens en libert\u00e9. Ils \u00e9taient roux, tann\u00e9s de blancheur rousse, les joues piquet\u00e9es de son, de ce beau grain de son roux et doux qui \u00e9veille les sens, le pardon, la chaleur. Malgr\u00e9 leur jeune \u00e2ge, ils avaient d\u00e9j\u00e0 quatre enfants, elle \u00e9tait harpiste et violoncelliste, lui r\u00e9parait des voitures et jouait du saxophone. Ils arrivaient tout juste de la banlieue de Sydney.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne s\u2019est jamais rien pass\u00e9 la nuit au village. A part les temp\u00eates cabrioleuses qui d\u00e9truisaient les toits des hangars et des poulaillers. A part le carnage des renards quand ils creusaient des tranch\u00e9es sous le grillage pour d\u00e9vorer les volailles. Les r\u00e8glements de compte et soucis relationnels surgissaient plut\u00f4t en journ\u00e9e, bas nuages, bas soleil, en d\u00e9but de cr\u00e9puscule ou vers l\u2019aube sans les d\u00e9tails personne n\u2019avait de montre). Le couple d\u2019Australiens avaient commenc\u00e9 \u00e0 animer des soir\u00e9es dans la salle communale, apr\u00e8s \u00ab&nbsp;le caf\u00e9&nbsp;\u00bb du dimanche qui r\u00e9unissait les p\u00e9p\u00e9s du coin. Un fois le g\u00e2teau au ventre, on ouvrait les bouteilles de cidre et on \u00e9coutait les po\u00e8tes. Chacun venait chanter quelque chose (ce micro je le connaissais bien), on y mariait des gens, on dansait, on en avait plein les jambes, des gosses qui chahutaient, leurs courses comme des gu\u00eapes espions. Alors quand l\u2019Australien venait sur sc\u00e8ne pour jouer des fables de La Fontaine, que toutes les l\u00e8vres psalmodiaient en silence, \u00e9bahis, nous \u00e9tions perplexes. Il \u00e9tait accompagn\u00e9 de ses enfants qui jouaient tous d\u2019un instrument, tambourin, triangle, clavier, fl\u00fbte traversi\u00e8re, selon l\u2019\u00e2ge et le talent, qui donnaient des cours \u00e0 leurs camarades de classe, et \u00e7a venait, on en achetait dans l\u2019\u00e9cole, \u00e7a faisait des activit\u00e9s. Alors quand il venait en sc\u00e8ne rendre hommage \u00e0 La Fontaine avec son accent chaloup\u00e9, toutes les filles damoiselles \u00e9taient en \u00e9moi. Les taches de son, les rimes barbouill\u00e9es de bouche, les l\u00e8vres sucr\u00e9es de roux, les yeux ti\u00e8des, les beaux bras cajoleurs, les r\u00e9cits verts au parfum de raisins m\u00fbrs, l\u2019alexandrin enj\u00f4leur, tout contribuait \u00e0 soulever l\u2019enthousiasme. \u00ab&nbsp;Mahh il joue bien \u00e7ui-l\u00e0&nbsp;!&nbsp;\u00bb avec l\u2019argot en prime. Et les fins de spectacle devenaient sirupeuses, au moment du vin, des bavardages, des compliments d\u2019usage, des gr\u00e2cieuset\u00e9s, le com\u00e9dien du Pacifique faisait sa ronde et s\u2019arr\u00eatait plus longuement pour discuter. D\u00e8s lors, il venait un temps o\u00f9 devenait suspendu, o\u00f9 la voix du jeune homme prenait m\u00eame une consistance bizarre. Sa femme le retrouvait, secouait son immense crini\u00e8re, souriait d\u2019un sourire appuy\u00e9 \u00e0 l\u2019adresse de chaque jeune fille, en soulevant du sol la jeune marmaille. C\u2019\u00e9tait \u00e9tonnant de voir comment les minots dans ses bras pouvaient devenir chasseurs de mouches, comment leur chair abondante pouvait exhaler soudain leur puissance de vinaigre. Les discussions tournaient vite court, elles retournaient dans leur niche. \u00ab&nbsp;Salut, on s\u2019reverra plus tard&nbsp;\u00bb. Mais la m\u00e8re aux rayons de montagne dans les cheveux avait compris qu\u2019il ne pouvait en \u00eatre ainsi, c\u2019\u00e9tait devenu comme une guerre, elle en r\u00eavait, elle tombait dans un puits, elle enregistrait chaque visage, aurait pu les peindre de chez elle. Et son homme commen\u00e7ait \u00e0 v\u00e9g\u00e9ter dans son garage, bavassant plus qu\u2019il ne vissait des pots d\u2019\u00e9chappement, r\u00eavait en sirotant un fond de piquette, il en avait les yeux vitreux. Des filles passaient, lui laissaient leur voiture \u00ab&nbsp;\u00e0 v\u00e9rifier&nbsp;\u00bb. Alors un matin, elle prit les devants comme un d\u00e9clic. Un d\u00e9clic tueur dans la t\u00eate, la bonne id\u00e9e de meurtre, le clic qui sait soulever des montagnes. Elle ouvrit un bidon d\u2019huile, grasse et rousse comme un miel de for\u00eat, elle y trempa un pinceau, et m\u00e9ticuleusement, badigeonna \u00e7a et l\u00e0 les si\u00e8ges arri\u00e8re, laissant des traces de cambouis \u00e0 l\u2019endroit exact o\u00f9 repose nonchalamment la cuisse, sans m\u00e9fiance et sans appr\u00eat. Les v\u00eatements s\u2019en retrouvaient tach\u00e9s et les traces ne partaient pas facilement, m\u00eame \u00e0 l\u2019aide d\u2019un solvant. Le garagiste \u00e9copa d\u2019une rumeur lourde de tracas&nbsp;: c\u2019\u00e9tait devenu un souillon, un ivrogne infirme, incapable de s\u2019atteler \u00e0 une t\u00e2che s\u00e9rieuse. Les clients se firent de plus en plus rares, la rumeur s\u2019enfla et l\u2019homme d\u00e9laissant le petit verre de piquette, bascula dans la bouteille. N\u2019ayant plus de quoi, la marmaille r\u00e9clamant mille choses, ils en vinrent \u00e0 travailler en ville, se levaient t\u00f4t, et tandis qu\u2019elle donnait des cours dans une association, il conduisait des bus toute la journ\u00e9e. Sur tous les boulevards du globe de la Bretagne et du Finist\u00e8re. La fatigue, \u00e7a fait ralentir, \u00e7a compatit peu, \u00e7a flingue les jambes et la parlotte. Peu \u00e0 peu, les spectacles disparurent, c\u2019en \u00e9tait fini des pri\u00e8res murmur\u00e9es en ch\u0153ur parmi les fables de La Fontaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9trangers venaient ainsi del\u00e0, d\u2019ici, de partout, depuis les villes m\u00e9galopoles, les cit\u00e9s, les banlieues. Mais ils finissaient tous par se replier dans les antres. Les pelouses roussissaient tout pareil que les n\u00f4tres, les primev\u00e8res, les jonquilles, les orties.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, un historien universitaire s\u2019installa dans une petite maison basse en granit. Il nous faisait tous trembler car il montait sur l\u2019\u00e9chelle jusque sur le toit pour r\u00e9parer le toit d\u2019ardoises, poser des b\u00e2ches noires et vertes, des parpaings par-dessus pour \u00e9viter que tout s\u2019envole. C\u2019\u00e9tait pas joli \u00e0 voir, on aurait un squat. On l\u2019appr\u00e9ciait bien parce qu\u2019il rentrait dans nos maisons, nos jardins, nos cours, pour venir se plaindre. Il ne parvenait pas \u00e0 se faire publier. Il incriminait durement les \u00e9diteurs (m\u00eame les plus confidentiels) qui cherchaient du rentable \u00e0 tout prix. Il fallait bousculer, raconter des faits sordides, assassineuses de b\u00e9b\u00e9s, des sortes de M\u00e9d\u00e9e \u00e9ruptives ind\u00e9tectables, des histoires \u00e0 vous retrousser la moelle, des solitaires d\u00e9viants, du croustillant. Tout cela pondu dans une langue malpropre et batifoleuse. Que faire de ce triste monde\u00a0? Impossible d\u2019y survivre en philosophe \u00e9pris de calme et de musique. Un jour, il repartit dans sa banlieue et revint avec une amie joyeuse, avide de soci\u00e9t\u00e9, chaleureuse, organisant des foires \u00e0 g\u00e2teaux dans l\u2019\u00e9cole. L\u2019historien se lan\u00e7ait dans une nouvelle th\u00e8se. Mais en \u00e9t\u00e9, les vacances sont longues \u00e0 la campagne. Les jeunes ne restent pas, les hommes se mettent \u00e0 boire, le monde est aux champs. Un matin, elle mit bagages dans la voiture, et repartit en Seine-Denis comme on dit par ici. On ne la revit plus jamais. Et la maison reprit son air vaste et triste, priv\u00e9e de voix, heurt\u00e9e par la salve des pluies. Le toit, rest\u00e9 en l\u2019\u00e9tat, ne fut jamais r\u00e9par\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des ann\u00e9es plus tard, ce sont les Anglais qui supplanteront cette foire aux coups bas. 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