{"id":128390,"date":"2023-07-05T17:06:30","date_gmt":"2023-07-05T15:06:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=128390"},"modified":"2023-07-06T23:08:05","modified_gmt":"2023-07-06T21:08:05","slug":"ete-2023-04-superposer-le-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-04-superposer-le-temps\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #04| Superposer le temps"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1012\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IMG_0164-2-1012x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-128403\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IMG_0164-2-1012x1024.jpg 1012w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IMG_0164-2-415x420.jpg 415w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IMG_0164-2-768x777.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/IMG_0164-2.jpg 1170w\" sizes=\"auto, (max-width: 1012px) 100vw, 1012px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo Copyrignt V. Queyrel<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Tu remontes la rue du Pont-Neuf. <br>Tu en connais tous les d\u00e9tails. Les minuscules fleurs aux p\u00e9tales d\u00e9licatement cisel\u00e9s fragiles comme du papier de soie pourpre. Leurs effluves de souffre que l\u2019on dit mortelles. Ces fleurs se sont donn\u00e9es le droit de pousser entre les fissures qui strient le bitume anthracite. Les arbres aux branches dendritiques s\u2019\u00e9l\u00e8vent au-dessus de toi. Il ne faut pas s\u2019attarder. Tu ne veux pas t\u2019attarder.  Bient\u00f4t il fera nuit. Le boyau \u00e9troit de la rue encercl\u00e9e d\u2019antiques maisons baptis\u00e9s de nom r\u00e2peux et \u00e9trange teinte le cr\u00e9puscule d\u2019une trop longue perspective. Les ombres s\u2019allongent, deviennent filiforme. Le soleil se replie vers l\u2019horizon. Les chiens errants ont les oreilles basses. Les autres, se figent en statue, sous les pergolas color\u00e9es style \u00ab&nbsp;Art Deco&nbsp;\u00bb qui font la fiert\u00e9 de ceux qui ont la chance unique d\u2019en \u00eatre propri\u00e9taires. Tout est brouill\u00e9 et le flou a effac\u00e9 la moindre ligne de fuite. L\u2019horizon est bouch\u00e9. Les trottoirs d\u00e9filent \u00e0 la vitesse apeur\u00e9e de ton pas. Que cherches- tu ? Quel est ton but ? Aujourd\u2019hui, tu n\u2019oses pas observer la foule dense des passants. Tu ne les connais pas. Ils n\u2019ont pas de visage. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Ils n\u2019en ont jamais eu. Tu as toujours remont\u00e9 la rue du Pont-Neuf. Plusieurs fois. Trop de fois. Trop vite. Trop vite pour d\u00e9tailler les visages. Tu n\u2019avais pas le temps. Tu ne te souviens pas avoir d\u00e9j\u00e0 vu des passants, pas plus que des visages,  ici, dans cette rue. Tu ne te souviens pas l\u2019avoir remont\u00e9e au milieu des centaines de bruits de pas. Les pas d\u2019une foule qui aurait mont\u00e9 ou descendu ou bien travers\u00e9 cette rue. Il y a forc\u00e9ment des pas. C\u2019est in\u00e9luctable. Au d\u00e9part, bien avant que tu ne la remontes. Cette rue \u00e9trangl\u00e9e par ses vieilles maisons a vu des visages. Ceux-l\u00e0 m\u00eames qui donn\u00e8rent un nom \u00e0 ces maisons. Un nom \u00e0 cette rue. S\u2019est-elle toujours nomm\u00e9e ainsi ? Rue du pont neuf ?<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est effrayant. Tu as peur. Tu marches droit devant toi. Tu cherches avidement quelque chose devant, l\u00e0-bas au bout de la rue. Un souvenir ? Une couleur ? Une forme ? Tu sais que tous les horizons sont bleus. Du moins, tu crois t\u2019en souvenir. Le reste, tu l\u2019as oubli\u00e9. As tu tout oubli\u00e9?<\/p>\n\n\n\n<p><em>Qu\u2019y avait-il, ici, avant la rue du Pont-Neuf ? Un pont de pierre enjambant l\u2019eau bleue ? \u00c9tait-il recouvert de bitume ? Combien de fleurs ? Combien de couleur ? Tu ne te souviens d\u2019aucun pont, d\u2019aucune fleur. Tu ne peux pas te souvenir de ce temps. Ce temps est trop vieux. Le temps o\u00f9 aucune foule ne parcourait aucune rue dans aucune ville. Avant les autoroutes, les avenues, les places, le bitume. Il n\u2019y avait pas m\u00eame un avion qui aurait d\u00e9coll\u00e9 loin devant \u00e0 l\u2019horizon pour gagner le ciel immense. C\u2019est certain.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Aussi certain que tu es l\u00e0 au pr\u00e9sent avec ton tee-shirt blanc et ton pantalon de toile grise. C\u2019est certain. La seule certitude qui te reste : entre en train de remonter la rue du Pont-Neuf. Du rythme de tes pas sur le bitume chaud. De l\u2019acidit\u00e9 de l\u2019odeur de transpiration sous la lessive que tu as toujours utilis\u00e9e pour laver ton tee-shirt de coton. Tu sais bien, celle qui d\u00e9tache et le rend d\u2019un blanc aveuglant. Les fleurs sont l\u00e0, s\u00e8ches et fl\u00e9tries. Par endroit simple trognon de tige brune et friable  cram\u00e9e par le soleil. Il n\u2019y a personne pour songer \u00e0 les arroser. Les fen\u00eatres des maisons sont noires. Les visages sont ils cach\u00e9s l\u00e0? Tu ne peux pas les voir. Ils se terrent au fond des pi\u00e8ces du rez de chauss\u00e9e. Se fondent dans l\u2019obscurit\u00e9 des sous-sols de terre battue. \u00c0 la recherche du  frais. La couleur des p\u00e9tales  fl\u00e9tris des fleurs leur est indiff\u00e9rente. Tu remontes la rue du Pont- Neuf, tu la reconna\u00eet. Pourtant, il manque quelque chose pour que cette rue, celle du Pont-Neuf . Quelque chose de la rue du Pont-Neuf. Un d\u00e9tail. Infime. Sans importance, primordial, essentiel. Son absence te fais douter d\u2019\u00eatre en train de remonter cette rue. Celle que tu nommais rue du Pont- Neuf. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Peut-\u00eatre voudrais tu que l\u2019on t\u2019arr\u00eate ? Que l\u2019on prononce ton nom ? Qu\u2019un passant te regarde ? Qu\u2019il siffle l\u00e9g\u00e8rement entre ses l\u00e8vres rouges pour te t\u00e9moigner son admiration. Juste un petit sifflement amical. Pas grand-chose. <\/em><br><em>Comme avant, du temps de ta jeunesse, comme quand tu avais des amis \u00e0 qui confier tes peurs, avec qui tu remontais la rue du Pont- Neuf .<\/em> <em>Tu sifflais avec eux, au milieu d\u2019eux. Tu ne marchais pas si vite le long du trottoir. Tu n\u2019avais pas besoin de plus. Pas besoin que l\u2019on t\u2019admire. Tu n\u2019avais pas de tee-shirt blanc et tu n\u2019avais certainement pas peur de te salir. Tu sautais \u00e0 pieds joints dans la boue des flaques le long des trous qui parsemaient le trottoir. Tes bottes se salissaient. Les passants te regardaient. Tu n\u2019avais peur de personne. Tu \u00e9tais si jeune. Alors, et tu remontais la rue du Pont-Neuf sans usure. Infiniment. Le front haut, tu regardais tout autour. Devant. Loin. Il n\u2019y avait personne.<\/em><br><em>Tu savais pourtant qu\u2019il y aurait toujours quelqu\u2019un, un passant, un inconnu, qui te rel\u00e8verait, qui frotterait la boue de ton tee-shirt et qui te dirait de ne plus avoir peur. La rue du Pont-Neuf \u00e9tait la m\u00eame, les feuilles d\u2019automne jonchaient le sol brun et tes cahiers que tu choisissais toujours bleus le jour de la rentr\u00e9e, sagement rang\u00e9s dans ton dos avec ton crayon neuf et toujours bien taill\u00e9. Tu ignorais la peur. Et tu remontais la rue du Pont-Neuf comme toutes les autres rue<\/em>s. <br><br>C\u2019\u00e9tait un autre temps. Es-tu capable de t\u2019en souvenir en d\u00e9tail ? \u00c9tait-ce r\u00e9ellement ici ? Tes pieds accrochent les trous du trottoir. La peur te fait douter. Les fleurs \u00e9taient elles rouges ? Dans ton souvenir, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t des petites taches dor\u00e9es. Peut-\u00eatre jaune. Peut-\u00eatre m\u00eame des pissenlits. Ces fleurs jaunes se nomment-elles pissenlits ? Tu pourrais prendre le temps d\u2019affuter la pr\u00e9cision de ce d\u00e9tail. Si tu ne marchais pas si vite. Si tu n\u2019avais pas si peur. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Le temps a pass\u00e9, la foule lasse et us\u00e9e est partie. Tu es seule \u00e0 la merci de l\u2019\u00e2pret\u00e9 du bitume. Tu as peur, tu as toujours eu peur, d\u2019aussi loin que tu te souviennes. Cette rue n\u2019a jamais exist\u00e9, ne s\u2019est jamais appel\u00e9 rue du Pont-Neuf, tu ne l\u2019as jamais remont\u00e9e ni descendue ni travers\u00e9e. Seule ou avec des amis. Tu ne connais personne. Tu n\u2019as jamais connu personne.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Tu ne veux pas connaitre ces visages. Aucun regard ne t\u2019es amical, dans cette foule de passants. Personne ne te regarde. Tu es en train de dispara\u00eetre. Invisible. Il ne reste plus que ton tee-shirt sale, et l\u2019odeur de la peur qui transpire te fait sortir de ta trajectoire. Perdre le cap. Oublier ton but. Tu divagues. Et tes zigzags d\u2019ivrogne  de sur le trottoir sont effrayants. Te font oublier. Te font dispara\u00eetre. Jusqu\u2019\u00e0 la moindre particule de coton blanc de ton tee-shirt.<br><br><em>Hier, tu remontais la rue du Pont- neuf. Tu ne t\u2019attendais pas \u00e0 toucher au but au bout de cette rue. Que cherchais-tu ? Il n\u2019y a que d\u2019autres rues au bout de chaque rue. D\u2019autres rues qui convergent au d\u00e9part de chaque rue, puis qui s\u2019\u00e9loignent \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 oppos\u00e9e. Des rues. Aux bitumes gris. \u00c9ventuellement des ponts, des avenues, des chemins, des all\u00e9es, des sentiers. Des autoroutes, des avions et des oc\u00e9ans. Tu insistais.Tu t\u2019ent\u00eatais sur ce d\u00e9tail: les avions et les oc\u00e9ans.<\/em><br><em>Hier, tu as cru, au bout de la rue, cette rue que tu empruntes quotidiennement. Que tu connais si bien. Tu y croyais. Fort. Tu marchais droit vers l\u2019horizon. Tu as eu l\u2019illusion d\u2019un quai, un parking, une gare, un coin de pelouse. M\u00eame minuscule. M\u00eame jaune. Qu\u2019imaginais-tu trouver au juste ? Avant. Avant-hier. Bien avant. Tu l\u2019avais parcourue cette rue. La rue du Pont-Neuf. En long, en large, en travers, de haut en bas. \u00c0 la mont\u00e9e ou \u00e0 la descente. <\/em><br><em>Un jour, m\u00eame, souviens-toi, tu avais laiss\u00e9 l\u2019empreinte de tes bottes sur le trottoir recouvert de neige blanche. Tu remontais la rue avec lui. Tu n\u2019avais pas peur. Tu lui disais : cette rue, je l\u2019ai choisie. Tu l\u2019as choisie le jour o\u00f9 vous \u00eates arriv\u00e9s. Ou bien \u00e9tait-ce le jour o\u00f9 il est parti ? Ce n\u2019est plus tr\u00e8s clair dans tes souvenirs. Il neigeait. Il t\u2019avait dit : nous serons bien ici. Il t\u2019avait dit : tu remonteras le long de la rue du Pont-Neuf. Vous aviez remont\u00e9 la rue du Pont-Neuf. Sans autre but que d\u2019\u00eatre ensembles.  Sous le flou cotonneux des flocons, vous vous \u00e9tiez arr\u00eat\u00e9s. Il t\u2019avait dit : il y a une librairie, des arbres et puis aussi des petites fleurs sauvages qu\u2019on laisse pousser le long des trottoirs<\/em>. <em>Il savait que tu aimais tout cela, tous ces petits d\u00e9tails d\u00e9licats, qui mis bout \u00e0 bout finissent par cr\u00e9er une histoire. Les histoires dans les livres qu\u2019il te lisait assis sur le banc. Devant la vitrine de la librairie. Sous ce platane. Il t\u2019avait dit : nous serons bien ici. Tu l\u2019avais cru. Avais-tu vraiment le choix ?<\/em> <em>Il y a si longtemps. Il n\u2019y avait rien d\u2019effrayant dans cette rue. Juste quelques flocons blancs. Minuscules. Insignifiant . Pur<\/em>s<br><br>Aujourd\u2019hui, tout a chang\u00e9. Tu ne reconnais plus rien. Tu regardes les fleurs. Avec quelle vulgarit\u00e9 elles offrent au regard des passants leurs pistils dor\u00e9s au subtil parfum. Mortel. Effrayantes. Tu ne t\u2019attardes pas. Tu te forces \u00e0 ne pas tourner la t\u00eate lorsque tu passes devant la vitrine noire de la librairie. Vide. En haut, les chemin\u00e9es grises des maisons fument. Des chats aux allures de diables filent sous les nuages blancs, le long des chenaux, avant de p\u00e9n\u00e9trer avec un miaulement rauque au hasard des chien-assis.<br>Tu remontes la rue du Pont-Neuf. Comme tu remonterais toute autre rue. Titubant dans le brouillard opaque. Tu ne vois plus rien. Y a-t-il quelqu\u2019un ? L\u2019\u00e9cho vide des fa\u00e7ades ferm\u00e9es des maisons t\u2019effraie. Tu baisses la t\u00eate. Tu fixes le bitume noir. Tu saute de trou en trou. Pour ne pas te perdre. Tu es perdu. Tu ne reconnais plus rien, plus personne cette rue n\u2019est plus celle d\u2019avant. La rue du Pont-Neuf. Elle est beaucoup trop silencieuse. Tu as peur. Tu ne peux pas avoir plus peur. Sinon tu dispara\u00eetrais, invisible sous ton tee-shirt blanc. Personne ne te vois.  Pourquoi te regarderaient-ils ? Ils ne peuvent pas te voir puisqu\u2019ils ne te connaissent pas. Ils ne te regardent pas. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce n\u2019est pas la rue du Pont-Neuf. Tu n\u2019aurais pas si peur.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Cette rue est pav\u00e9e de blanc, gris et noir. Tu gardes les yeux riv\u00e9s au le sol. T\u2019enfonces dans  les trous profonds et sombre du trottoir. Tout au fond. Ont-ils un fond ? Pour ne pas te perdre. Tu voudrais dispara\u00eetre. Tu n\u2019oses pas lever les yeux sur la rue vide. La houle provoqu\u00e9e par la foule des passants est effrayante. Il te faut t\u2019arr\u00eater, t\u2019assoir. Tu sens que tu vas tomber, tu es d\u00e9j\u00e0 dans la chute. Tu ne fais que chuter, tu as peur de la chute. Peur de tacher ton tee-shirt. Aur\u00e9ol\u00e9 de sueur. Peur du regard des passants sans visages. <br>\u00c0 pr\u00e9sent, tu as peur de tout. Tu choisis de t\u2019assoir ici et maintenant alors que tu remontais la rue du Pont-Neuf . Quand l\u2019as-tu d\u00e9j\u00e0 remont\u00e9e ? Quand t\u2019es tu assise ? Tu t\u2019assois. Il faut que tu t\u2019assoies. Tu as peur. Peur de ce lieu. Peur de cette rue. Peur de ses passants. Ils ne te regardent pas. Ils sifflent entre leurs l\u00e8vres serr\u00e9es le nom sourd de cette rue. Leur l\u00e8vres n\u2019ont pas de forme. Aucune couleur. Elles n\u2019existent pas puisqu\u2019ils n\u2019ont pas de visages. Tu as peur, une peur insurmontable. Tu es perdu, c\u2019est certain. Tu as d\u00fb te tromper, un peu plus t\u00f4t, prendre la mauvaise rue. Faire le mauvais choix. Tu ne connait pas cette rue. Cette rue avec des fleurs indisciplin\u00e9es croissant en d\u00e9sordre. Fouillis de tiges folles au coin des trottoirs. Pi\u00e9tin\u00e9es sous les pas des passants press\u00e9s. Tu connaissait leurs visages. Tu les connais tous depuis toujours. Tu appelles leur nom. Mais tu as si peur. Tu es assis. Au fond d\u2019un trou du trottoir.  Leurs visages sont trop haut. C\u2019est le vent qui siffle. Qui emp\u00eache les passants de t\u2019entendre et de t\u2019\u00e9couter et de s\u2019arr\u00eater. Un vent qui annonce les orages et les temp\u00eates.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce vent te faisait si peur lorsque tu \u00e9tais plus jeune. Pourtant ces mots : orages, temp\u00eates, tu les as appris, ils sont \u00e9crits \u00e0 l\u2019encre bleue sur tes cahiers. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Depuis tu \u00e9cris si souvent ici sur ce banc de la rue du Pont-Neuf. Tu \u00e9cris des mots. Ils ne te font plus peur. Ce ne sont que des mots avec leur forme. Tu la connais. Leur couleur. Tu la connais. Prends le temps de lever les yeux. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu verras que tu viens de t\u2019assoir sur un des bancs bleus, comme avant. Bien avant qu&rsquo;hier. Il faisait chaud, tu cherchais \u00e0 te rafraichir et tu t\u2019\u00e9tais assise ici, sous le ciel bleu, en dessous des platanes. Ce platane de la rue du pont neuf qui offre un peu d\u2019ombre aux passants. As-tu oubli\u00e9 ? C\u2019est cela qui t\u2019effraie. Tu as oubli\u00e9 ce que tu croyais connaitre. C\u2019est effrayant.<\/em> <em>Tu as oubli\u00e9 quand exactement tu as fait le choix de t\u2019assoir sur ce banc. Tu ne sais m\u00eame plus sa couleur. L\u00e8ve les yeux, arr\u00eate d\u2019oublier<\/em>.<br><em>Souviens-toi d\u2019hier. T<\/em>u <em>remontais la rue du pont neuf. Comme tous les jours, tu marchais en \u00e9vitant les trous du trottoir. Comme tous les jours. Les m\u00eames fleurs sauvages abandonn\u00e9es \u00e0 la br\u00fblure du soleil mis\u00e9rables, tass\u00e9es contre le bord du trottoir. Et les nuances des couleurs de leurs fr\u00eales p\u00e9tales. Les m\u00eames platanes. Leurs bourgeons \u00e9clatant au soleil. Infime, d\u00e9tail, fragile, cisel\u00e9 dans du papier de soie vert tendre.<\/em>  <br><br>L\u00e8ve les yeux et prends le temps de respirer le parfum des fleurs. De regarder.<br>Alors tu te souviendras qu\u2019au-dessus de toi, au-del\u00e0 des toits rouges des maisons, il y a toujours le ciel. Tu te souviendras peut-\u00eatre m\u00eame des formes qu\u2019ont laiss\u00e9es les avions l\u00e0-haut. Traces toujours mouvante. Droit devant eux, au travers des nuages blancs. Tu reprendras ton mouvement. Tu te l\u00e8veras de ce banc. Tu lanceras tes bras alternativement au rythme de tes pieds. Tu remonteras la rue du Pont-Neuf. <br><br><em>Tu as fait des choix. Tu as eu peur. Alors tu t\u2019es arr\u00eat\u00e9e de marcher. Assise sur ce banc.  Pour \u00e9chapper aux passants et \u00e0 leurs regards froids. Tu as regard\u00e9 dans ton dos. Tu as ouvert tes cahiers bleus. Que cherchais-tu ? Du blanc ? De l\u2019espace ? Pour ne pas \u00e9touffer. Pour dispara\u00eetre<\/em>. <em>Tenter de faire dispara\u00eetre cette peur qui te paralyse depuis trop longtemps sur ce banc<\/em>. <br><br>Tu es assise sur le banc de la rue du Pont- Neuf. Tu couvres le blanc de tes cahiers de tes histoires. Les passants te regardent. Leurs yeux sont effrayants de bleu. Tu voudrais dispara\u00eetre. Tu voudrais ne plus voir, ne plus sentir, ne plus bouger. Dispara\u00eetre. Tu as la t\u00eate baiss\u00e9e. Tu \u00e9cris. Immobile. Tu cherches \u00e0 figer le temps. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu es remont\u00e9e trop loin. Tu as trop \u00e9crit. Trop cherch\u00e9<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p>La mine de carbone de ton crayon est bien trop sombre. Le bout de tes doigts est d\u00e9j\u00e0 noir. Tu disparais, assis \u00e0 l\u2019ombre des platanes. <br>Regarde les visages. Leurs visages. Blanchis par la peur. Les \u00e9tranges visages. <br>Les passants s\u2019arr\u00eatent. Cessent de remonter sans fin la rue du Pont-Neuf. Arr\u00eate d\u2019\u00e9crire en boucle les m\u00eames mots. <br>Ils s\u2019immobilisent. Tout pr\u00e8s de toi. Trop pr\u00e8s. <br>Regarde, ils ne voient plus que toi. <br>Ils sont immobiles. P\u00e9trifi\u00e9es de peur. La foule est dense. Ils transpirent. Ils voudraient t\u2019arr\u00eater. T\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire. Arr\u00eater le noir. Arr\u00eater le temps. Arr\u00eater la peur. <br>Car il n\u2019y a pas lieu d\u2019avoir peur de quoi que ce soit. Ici et maintenant. Dans la rue du Pont-Neuf. Ils la connaissent tous. Ils l\u2019ont remont\u00e9 un nombre incalculable de fois.<br>Cette fois-ci ils s\u2019arr\u00eatent. Avant que tu disparaisse. Les visages te regardent, fouillent, cherchent \u00e0 voir le tien riv\u00e9 vers le sol. Grima\u00e7ant de peur. Ne les effraie pas. Ils sont si nombreux autour de toi. Ils connaissent les rues. Ils connaissent le temps. Ils connaissent la peur. Comme toi, ils ont parcouru cette rue. Comme toi, ils se sont assis sur ce banc. Comme toi. Mais toi tu ne peux plus \u00eatre. Tu as oubli\u00e9 la forme de tes doigts, de ton dos, la couleur de ta peau. Tu ne connais plus que les formes multiples des visages de la peur. Tu les r\u00e9p\u00e8te sans fin. <br>C\u2019est ce d\u00e9tail. Ce d\u00e9tail perdu qui t\u2019encombre. Te fige dans ta peur. Tu essaies de t\u2019en souvenir. Tu voudrais l\u2019\u00e9crire avec la mine pointue de ton crayon. \u00c9crire le temps, le noir, la peur. Avec la pr\u00e9cision des d\u00e9tails. Tu saurais comment te relever. Tu pourrais \u00e9carter la foule, te frayer un passage sur le trottoir au travers de la peur. Tu transpires, et de grosses gouttes laissent des traces sales sur les pages noircies de ton cahier. <br>Arr\u00eate d\u2019\u00e9crire. Tu as le temps. Tout le temps. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Il te l\u2019a dit. Tu \u00e9tais si jeune.<\/em> <br><em>Juste avant que tu te l\u00e8ves et que tu disparaisses dans la foule<\/em>. <br><em>Il vient de te le dire. C&rsquo;\u00e9tait hier.<\/em> <em>Non avant. Bien avant qu&rsquo;hier. Il y a si longtemps. Le temps a coul\u00e9 sous le pont de pierre. Tant de passants, tant de rues. Tant d\u2019avion. Tant de fleurs, de maisons d\u2019arbres et de chats. Tant d\u2019eau. Sous les ponts. Limpide. Transparente. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Comment pourrais-tu te souvenir ? Tu es si vieille. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu \u00e9tais si jeune. Si fragile. Transparente. Tu avais si peur. Il venait de te le dire. Il venait de te raconter des histoires. Des histoires juste pour faire peur. Des histoires \u00e9crites dans les livres. Les livres derri\u00e8re la vitrine de la librairie du Pont-Neuf.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Elle est ici. Devant toi. Tu la verrais si tu levais les yeux. Elle est identique \u00e0 toutes les vitrines de toutes les librairies. Le long de toutes ces rues. Identiques . La m\u00eame qu&rsquo;avant. Du temps o\u00f9 tu avais encore le choix. O\u00f9 tu avais encore le temps.<br>Tu es vieille. Si vieille. Depuis trop longtemps vieille. Tu as vieillit bien trop t\u00f4t. T\u00f4t ou tard tu va disparaitre. Tu n\u2019as plus le temps. Le poids du temps, le poids de tous ces livres courbe tes \u00e9paules vers le sol. Ne le voient-ils pas tous ses passants? Qui te regardent avec leurs yeux d\u2019enfant ? N\u2019aie plus peur. Tu es trop vieille pour avoir peur des silhouettes sombres. Pour ne pas oser lever les yeux sur ces fant\u00f4mes qui t\u2019entourent. Ils ne t\u2019effraient plus. Ils n\u2019existent que sur les pages des histoires qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites \u00e0 l\u2019encre bleue, sur les pages des livres derri\u00e8re la vitrine de la librairie de la rue du Pont-Neuf. En face de ce banc bleu ou tu te tiens. Toi assise. Eux debout. Foule parsem\u00e9e de trous. N\u2019ait pas peur. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Tout \u00e0 l\u2019heure. Un jour. Tu as le temps. Il te reste tellement de temps. C\u2019est effrayant. Dans un instant, un passant tranchera la foule qui obture la rue du Pont-Neuf. La foule qui colle aux murs des maisons, pi\u00e9tine les fleurs, d\u00e9forme les arbres, \u00e9teint le bleu dans la vitrine. Il remontera jusqu\u2019\u00e0 toi. Le reflet de son dos dans la vitrine. Il te regardera. Longtemps. Il sait qu\u2019il a le temps. Il l&rsquo;a toujours su. <\/em><br><em>Il s\u2019assi\u00e9ra \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de toi. Il lira dans tes yeux la peur, et le noir. Ta solitude. Il essuiera les salissures de ton cahier, la sombre empreinte que le crayon a laiss\u00e9e au bout de tes doigts. Il te racontera les fleurs sauvages, le vert et l\u2019immensit\u00e9 du ciel, les avions qui vont toujours droit devant, en direction du bleu de l\u2019horizon. Il te racontera les nuances des couleurs. Alors tu reprendras forme. Tu te souviendras. Tu oublieras les fleurs sauvages aux encoignures, la traitrise des trous du trottoir en-dessous des arbres squelettiques. Il te chuchotera la couleur du banc sur lequel vous \u00eates assis. Bleu<\/em>. <br><em>Tu te l\u00e8veras et tu remonteras la rue du Pont -Neuf. Le front lev\u00e9. Bien haut. Par dessus la foule des passants. <\/em><br><em>Tu n\u2019auras plus peur. Tu ne seras plus seule<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Il n\u2019est pas arriv\u00e9.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Il ne devrait plus trop tarder. Ce passant. Ce visage connu entre tous les visages, agglutin\u00e9s autour de toi. Ils sont trop pr\u00e8s. Inconnus. Tu as peur qu\u2019ils lisent les lignes noires de tes cahiers. Qu\u2019ils devinent ta peur. <br>N\u2019ait pas peur. L\u00e8ve les yeux, rel\u00e8ve toi, ferme ces pages, quitte ce banc et remontes la rue du Pont-Neuf. Cesse d\u2019\u00e9crire ces histoires qui te font peur. Tu les as tant \u00e9crites que tu les connais \u00e0 pr\u00e9sent . Trop bien. Arr\u00eate-toi. Oublie-les. Ce ne sont que des histoires pour enfant. Elles appartiennent au pass\u00e9. Montre, sans trembler ton dos \u00e0 la foule. L\u2019aur\u00e9ole de sueur dans ton salissant le coton de ton tee-shirt blanc. Ne regarde pas en arri\u00e8re. Ne remonte pas sur tes pas. Jamais. Remonte le temps. Remonte la rue. Pas plus. Ne te retourne pas. Fixe ton regard haut, droit devant.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu t\u2019es perdue. Il y a longtemps d\u00e9j\u00e0.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Tu te souviens maintenant. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Il s\u2019\u00e9tait assis. Il y a si longtemps sur ce banc de la rue du Pont-Neuf. Avec toi. Quelques minutes se sont \u00e9vapor\u00e9s. La nuit \u00e9tais tomb\u00e9e. Il s\u2019est lev\u00e9 et il est parti. Tu \u00e9tais seule. Seule dans le noir. Seule avec ta peur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Te voil\u00e0 revenue \u00e0 la page d\u00e9part, tu es encore loin d\u2019avoir remont\u00e9 la rue du Pont-Neuf. Tu gardes obstin\u00e9ment les yeux baiss\u00e9s sur la page de ton cahier. <\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c9tait-il bleu hier?<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>La page est vierge. Trop blanche. Aveuglante. Tu voudrais remonter la rue, remonter le temps, tu voudrais t\u2019assoir sur ce banc avec lui. Tu voudrais ne plus avoir peur. Tu ne demandes que \u00e7a. Juste \u00e7a. Si peu. Tu voudrais arriver \u00e0 l\u2019\u00e9crire. Noir sur blanc sur ton cahier. Avec le crayon qui imprime sa forme hexagonale sur la pulpe de tes doigts. Comme une empreinte. Creuse. La t\u00eate lourde de vide, pench\u00e9e \u00e0 jamais vers le sol. Le noir du bitume t\u2019effraie. Mais tu es si vieille. Le temps t\u2019\u00e9chappe. Ta m\u00e9moire s\u2019efface. Bient\u00f4t tu n\u2019auras plus le temps.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu \u00e9tais si jeune. Tu avais si peur. Il venait tout juste de te le dire. De te l\u2019apprendre. Il venait de fermer ses l\u00e8vres blanches. Ses derniers mots sonnaient comme une promesse. Personne ne tient jamais ses promesses. Les promesses ne sont pas faites pour \u00eatre tenues. Il avait oubli\u00e9 de te dire ce d\u00e9tail. C\u2019est tout. Il ne te raconterait plus jamais d\u2019histoires.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Les histoires ne sont que des histoires. Rien de plus. Les histoires sont \u00e9crites dans les livres. Elles doivent y rester. Il ne faut pas en avoir peur. Les m\u00eames livres que ceux, immobiles et poussi\u00e9reux , dans la vitrine de la librairie du Pont-Neuf. L\u00e0. Devant toi. <br>Tu la verrais. Si tu levais les yeux. Tu pourrais regarder les livres. Relire cette histoire. Peut-\u00eatre m\u00eame, la r\u00e9\u00e9crire. Si seulement tu levais les yeux! Maintenant, \u00e0 cet instant pr\u00e9cis. Une poign\u00e9e de secondes. Juste le temps de fouiller du regard les noms des livres recouverts de poussi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Toute cette poussi\u00e8re. Amass\u00e9e si longtemps, si lentement derri\u00e8re les vitres sales. De toutes les vitrines. Dans toutes ces librairies. Le long de toutes ces rues. Identiques. Tu connaissais leur nom. Avant, du temps o\u00f9 tu avais encore le choix. Du temps o\u00f9 tu avais encore le temps.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tu es sur le point de te lever. <br>Tu va te lever. <br>Tu te l\u00e8veras. <br>Le temps s\u2019est enfui. Il a siffl\u00e9 \u00e0 tes oreilles. Tu es vieille. Trop vieille. Tellement vieille. Us\u00e9e. Depuis trop longtemps. Si longtemps que tu pr\u00e9f\u00e8res l\u2019oublier. Tu n\u2019as plus le temps. Le poids du temps, le poids de tous ces livres alourdis de poussi\u00e8re courbe tes \u00e9paules vers le sol. <br>Ne le voient-ils donc pas tous ces passants tout autour du banc ? Il te regardent avec leurs yeux bleus. Un peu d\u00e9lav\u00e9. Le bleu du temps de leur jeunesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 l\u2019heure. Un jour. Tu as le temps. Il te reste tellement de temps. \u00c7a en est effrayant. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Il arrivera.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce temps est proche. Il approche. N\u2019ait plus peur. Tu t\u2019es perdue. Il y a longtemps d\u00e9j\u00e0. Tu te souviens maintenant de ce d\u00e9tail manquant. <br><br><em>Il n\u2019a pas pris le temps de t\u2019apprendre les couleurs. Il n\u2019a pas pris le temps de te regarder. Et toi, tu as a appris la peur. La peur tenace. La peur d\u2019avoir peur. Elle ne t\u2019a plus quitt\u00e9e lorsqu\u2019il s\u2019est lev\u00e9. Il a fait le choix de partir. C\u2019est lui qui a choisit. Son dos s\u2019est effac\u00e9 dans la mauvaise rue. Celle dont tu ignorais le nom. La seule dont il ne t\u2019avait pas appris le nom. Identiques \u00e0 toutes les autres rues. Aux rues qui prolongent la rue du Pont-Neuf. Comme aussi toutes les autres qui s\u2019y rejoignent. Il t\u2019a laiss\u00e9 la peur. Seulement la peur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La peur de cette rue. Cette peur qui te paralyse \u00e0 tous les carrefours. La peur de toujours faire les m\u00eames choix. Les mauvais choix. Ceux qui te font sans cesse remonter les rues aux fleurs inodores. Aux arbres nus et aux cieux transparent. <br>Alors tu fouilles, tu cherches, tu \u00e9cris inlassablement les silhouettes sombres des passants et les feulements des chats sur les goutti\u00e8res.  Au sol, les feuilles craquent. \u00c0 jamais. Des feuilles jaunes et sales. Tu les recouvres de noir. Tu les d\u00e9chires avec la mine sombre de ton crayon. Tu \u00e9cris pour ne pas oublier. Oublier la couleur de ce banc. Oublier qu\u2019il n\u2019y a pas que le noir. Oublier le nom de cette rue que tu as tant remont\u00e9e. Trop remont\u00e9e. Us\u00e9e. Comme la mine de carbone qui crisse sur le tapis de feuilles mortes. Jusqu\u2019\u00e0 effacer son nom. La forme de son dos qui ne s\u2019est pas retourn\u00e9. Qui ne se retournera plus. Jamais. Tes yeux sont secs de larmes. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu as eu froid. <\/em><br><em>Sous ton tee-shirt d\u00e9tremp\u00e9.<\/em><br><em>Un long frisson glacial le long de ton dos.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ici comme partout ailleurs, le temps passe. Vite. Trop vite. Dans la rue du Pont-Neuf. Ni plus vite ni plus lentement que dans toutes les autres rues. Aussi vite que l\u2019eau coule sous les ponts. Tous les ponts. De tout temps, les ponts enjambent le bleu des rivi\u00e8res. L\u2019\u00e9vitent. Le craignent. Le Pont-Neuf, y compris  \u2014 s\u2019il existe \u2014 comme la rue du m\u00eame nom et comme tous les autres ponts. Tous ceux que tu as travers\u00e9s. Si souvent. Ce bleu-l\u00e0, emport\u00e9 par les rivi\u00e8res ne peut s\u2019atteindre. Jamais. Il ne faut pas que cela t\u2019effraie. Ce n\u2019est que de l\u2019eau. Il n\u2019 y a qu&rsquo;un pont \u00e0 traverser. Ce soir, rue du Pont-Neuf, tu prends enfin le temps. Tu affrontes le noir. Tu cherches \u00e0 d\u00e9chiffrer les lignes de hi\u00e9roglyphes obscures qui recouvrent tes cahiers. Tu lis la peur. Bient\u00f4t, elle t\u2019aura quitt\u00e9<em>.<\/em> Tu lis. Pour occuper le temps. Trop creux. Pour noircir tes cahiers. Trop vides. <br><br><em>Tu as toujours aim\u00e9 lire. Tu as beaucoup lu. <\/em><br><em>Mais tu as d\u00fb patienter tout ce temps pour avoir le temps de lire.<\/em> <em>Tu as oubli\u00e9 de lire. Tu n\u2019as pas assez lu<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p>Tu pourrais l\u2019\u00e9crire. <br>Tu devrais l\u2019\u00e9crire. <br>Car tu n\u2019as plus peur de l\u2019\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sur ton cahier bleu, tu traceras ton chemin. En long, en large et en travers du trottoir vide. Tes illusions ne te p\u00e8seront plus. Toute l\u2019eau aura coul\u00e9. Sauvage. Emportant sur son passage les fleurs, les arbres, les chemins, et les ponts, engloutissant les autoroutes. <\/em><br><em>Toi seule te souviendras. Tu te souviendras qu\u2019il ne faut pas avoir peur. La peur n\u2019a ni forme ni couleur. Tu n\u2019avais jamais connu la peur. Rien ne pourra t\u2019arr\u00eater. Tu marcheras droit devant toi. Tu remonteras la rue du Pont-Neuf. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0-bas, au bout de la rue. Tout en haut. L\u2019horizon. <br>Tu trouveras, un quai, une place, un parking recouverts de fleurs des champs, multicolores,  un coin de pelouse verte o\u00f9 t\u2019asseoir. <br>Tu le sais. Tu l\u2019as toujours su. Depuis toujours. Tous les horizons sont bleus. Sans exception.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu l\u2019as \u00e9crit, ici m\u00eame, sur les pages de tes cahiers bleus. Il y a si longtemps. Tu ne cherchais rien alors. Juste atteindre le bout de la rue. La rue du Pont-Neuf. Qu\u2019aurais-tu pu bien chercher ? Qu\u2019il ne t\u2019ait pas d\u00e9j\u00e0 dit. Il t\u2019avait dit qu\u2019au bout des rues on ne trouve que des rues. D\u2019autres rues. Qui montent ou qui descendent qui partent puis qui reviennent. Toujours. Des rues, des ponts, des avenues, des chemins, des all\u00e9es, des sentiers. Des autoroutes, des avions et des oc\u00e9ans m\u00eame. Et encore, il n\u2019en \u00e9tait pas certain. Il n\u2019avait pas encore pris le temps de remonter toutes ces rues.<\/em> <br><em>Hier tu as cru trouver. <\/em><br><em>Tout au bout de la rue du Pont-Neuf, que tu as remont\u00e9 si souvent. Tu y croyais si fort en marchant. Tu imaginais trouver un quai, un parking, une gare, un coin de pelouse jaune. Pas plus. Tu cherchais juste \u00e0 t\u2019assoir. Sous l\u2019ombre verte d\u2019un arbre. Te reposer. Un tout petit instant. Si peu. Souffler. Enfin. De toutes ces marches, ces mont\u00e9es, ces descentes. Toujours seule. Sur les trottoirs de ces rues toutes identiques. Pourquoi t\u2019es tu arr\u00eat\u00e9e ?<\/em><br><em>Un jour. Ce jour pr\u00e9cis o\u00f9 il est parti avec ta m\u00e9moire. Il neigeait rue du Pont-Neuf. Tu avais laiss\u00e9 sous tes pas l\u2019empreinte de tes bottes. Toutes neuves. Toutes jaunes.  Sur le trottoir emmitoufl\u00e9 de neige blanche. Ta bouche fumait. Comme les chemin\u00e9es des maisons. Tu avais lev\u00e9 la t\u00eate. Pour fixer les d\u00e9tails<\/em> <em>de la couleur de ses yeux . \u00c0 jamais. De quelle couleur \u00e9taient-ils ? Noirs ? Bleus ? Il te semble un peu rouge ? Du moins tu l\u2019esp\u00e8res. Et dans la fum\u00e9e s\u2019\u00e9chappant de tes l\u00e8vres \u2014 bleuies par le froid \u2014 tu lui avais dit : cette rue je l\u2019ai choisie. J\u2019ai choisi ce banc. Depuis le jour de notre arriv\u00e9e. Ici et maintenant. Souviens-toi ! Il neigeait ce jour-l\u00e0. Ses yeux \u00e9taient bleus. Il t\u2019avait dit :  nous serons<\/em>  <em>bien ici. Il t\u2019avait dit : nous remonterons le long des trottoirs de la rue du Pont-Neuf. Regarde ! il y a une librairie, des arbres et puis aussi des petites fleurs sauvages qu\u2019on laisse pousser le long des trottoirs. Il savait que tu aimais tout cela, tous ces petits d\u00e9tails d\u00e9licats qui mis bout \u00e0 bout finissent par prendre la forme d\u2019une rue. Il te connaissait bien. Il t\u2019avait dit : nous serons bien ici. Tu l\u2019avais cru. Avais-tu eu d\u2019autre choix ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 L\u2019instant exact o\u00f9 tu \u00e9cris ces mots, tu as chang\u00e9. Tu as vieilli. Il s\u2019est pass\u00e9 tellement de temps. Le temps transforme tout. Il d\u00e9figure les rues. Pas celle du Pont-Neuf. Toutes, sauf elle. Est-ce cela que tu \u00e9cris sur ton cahier ouvert, pos\u00e9 sur ton pantalon de toile grise ? Assise sur le banc qui fait face \u00e0 la vitrine de la librairie. Tu t\u2019es arr\u00eat\u00e9, tout \u00e0 l\u2019heure. Tu ne sais plus trop quand. Arr\u00eater d\u2019\u00e9crire. Pour reprendre ton souffle. Court. Tu \u00e9crivais la peur. Tu n\u2019\u00e9crivais que \u00e7a. Infiniment. Vas-tu enfin \u00e9crire ce d\u00e9tail qui te fais si peur? Dans cette rue. Dans la foule grouillante des inconnus, qui te fr\u00f4lent, qui te bousculent. As-tu peur de toi m\u00eame ? De l\u2019inconnu qui viendra \u00e0 toi ? D\u2019ignorer ce que tu cherches ? D\u2019avoir oubli\u00e9 ce que tu trouveras au bout de la rue ? De cette rue du Pont-Neuf.<br>Tu le sais, tu as fait si souvent ces gestes. Marcher, un pied devant l\u2019autre c\u2019est si simple. Enfantin. T\u2019assoir sur un banc avec lui, puis sans lui. Ouvrir \u00e0 l\u2019air frais les pages de ton cahier. Prendre ton crayon \u2014 il t\u2019a montr\u00e9 comment en tailler la mine \u2014 Vous \u00e9tiez encore ici. Tu en doutes. N\u2019\u00e9tait-ce pas hier ? La rue s\u2019appelait-elle rue du Pont-Neuf ? \u00c9tait-ce une autre rue ? \u00c9tait-ce un autre banc ? Y avait-il des arbres et des fleurs sauvages ? Semblables \u00e0 ceux-ci, tout autour de toi ? Que cherches-tu au juste depuis tout ce temps ? Une forme ? Une couleur ? Un mot ? <\/p>\n\n\n\n<p><em>Les mots existaient-ils ? Savais-tu les \u00e9crire? Y avait il une librairie dans cette rue ?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e8ve les yeux ! Regarde devant toi ! Droit devant ! Rien n\u2019a chang\u00e9, tu es toujours assise seule. Face \u00e0 ton reflet sur la vitrine de la librairie. Rien n\u2019a chang\u00e9. Tu as juste vieilli. Le banc est encore bleu. La peinture a terni, s\u2019est \u00e9caill\u00e9e. Mais a su r\u00e9sister aux orages, aux temp\u00eates et au fracas blanc \u00e9lectrique des \u00e9clairs aveuglant. <br>Regarde! c\u2019est exactement le m\u00eame bleu. Identique. Tu ne prends seulement plus le temps. Car tu es vieille. Et cela demande beaucoup de temps. Le temps d\u2019\u00e9crire. Pour ne pas oublier ces souvenirs si fugaces. Tes pieds sont ancr\u00e9s dans le sol brun. Sous les platanes. Tu prends racine. Tu l\u2019as choisie. Tu as fait le choix de t\u2019arr\u00eater de marcher. De mettre fin \u00e0 tes recherches. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu as us\u00e9 toute la semelle de tes bottes. Tu as du \u00e9crire trop souvent pour raccourcir ainsi, la longueur restante de ton crayon \u00e0 la mine toujours bien taill\u00e9. En carbone noir. Trop taill\u00e9e. Trop souvent. Tu as parcouru mille fois cette rue. La rue du Pont-Neuf. En long, en large, en travers, de haut en bas. \u00c0 la mont\u00e9e ou \u00e0 la descente. Tu l\u2019as us\u00e9. Tu as taill\u00e9 ton crayon. Mille fois. Tu as couvert d\u2019encre noire les pages de tes cahiers. Tu as \u00e9crit. Trop longtemps enracin\u00e9 sous ce platane au banc bleu. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019ait plus peur. Tu oublies qu\u2019il te suffit de lire. Ce que tu viens juste d\u2019\u00e9crire. <\/p>\n\n\n\n<p><em>Souviens-toi du jour. Juste celui-l\u00e0. Celui o\u00f9 il venait de neiger. Aucun autre. Pas un de plus. Tes pas tra\u00e7aient l\u2019empreinte de tes bottes neuves sur le trottoir recouvert de neige blanche. Dans ton dos. Il tenait ta main pour la prot\u00e9ger du froid. Vous remontiez la rue du pont neuf. Et vous vous \u00e9tiez arr\u00eat\u00e9 devant la vitrine de la librairie. Vous aviez regard\u00e9 les livres. Les livres vous regardaient. Ensuite tu ne souviens pas si vous \u00e9tiez rentr\u00e9 dans la librairie pour acheter un de ces livres rempli d\u2019histoires. que tu aimais tant qu\u2019il te lise. Qu\u2019il aimait tant te raconter. Ou si vous \u00e9tiez rentr\u00e9s en laissant derri\u00e8re vous la double trace de vos bottes sur le trottoir immacul\u00e9 de neige<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p>Il ne te reste de ce jour-l\u00e0 que le silence feutr\u00e9 des flocons dansant sous le vent l\u00e9ger. N\u2019ait pas peur de te souvenir. Il faut que tu te souviennes. Pour ne plus avoir peur. C\u2019est simple. Aussi simple que ce souvenir de la rue du pont neuf sous la neige.<br>Il te reste tant de rues \u00e0 remonter, \u00e0 descendre, \u00e0 traverser. Tant de ponts, d\u2019avenues, de chemins d\u2019all\u00e9es, de sentiers. D\u2019autoroutes et d\u2019avions. Tant d\u2019oc\u00e9ans et tant d\u2019horizons. <br><br><em>Tu as renonc\u00e9 \u00e0  remonter la rue du Pont- Neuf. Tu as fait le choix de t\u2019assoir. Peu importe quand. Tu as fait ce choix. Pas n\u2019importe o\u00f9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut que tu t\u2019en souviennes cette fois. Du blanc. Du blanc si pur de la neige. D\u00e9p\u00eache- toi avant qu\u2019elle ne recouvre tes doigts, ton tee-shirt, ton cahier et ton crayon. Car le blanc de la neige est total. Uniforme. On ne reconnait pus les formes. Les couleurs s\u2019oublient. H\u00e2te-toi d\u2019\u00e9crire tout cela. Le temps presse. Un flocon de neige vient mouiller la page ouverte. Le vent souffle fort dans ton dos. Glacial, plaque ton tee-shirt mouill\u00e9 sur ton dos. Siffle l\u2019orage et la temp\u00eate. Susurre \u00e0 tes oreilles.<br>Alors tu prends ton crayon. Tu \u00e9cris sur ton cahier. Tu \u00e9cris une histoire. Cette histoire. Ce n\u2019est que le vent qui souffle \u00e0 tes oreilles, des histoires. Tout un tas d\u2019histoires. Rue du Pont-Neuf. Ton histoire. <br>Tu l\u00e8ves enfin la t\u00eate. Devant toi plus d\u2019inconnu. Des formes des couleurs dont tu as eu le temps d\u2019\u00e9crire le nom. La neige est blanche. Le temps a pass\u00e9. Il a fait nuit trop t\u00f4t. Ne reste que les traces de bottes des passants qui salissent le tapis de ouate blanche sous le halo jaune des r\u00e9verb\u00e8res. <br>Il n\u2019y a pas de fleurs sauvages, ni de vert, ni de bleu. L\u2019horizon est \u00e9touff\u00e9 par la brume. Tu n\u2019as plus peur. La vitrine de la librairie est baign\u00e9e d\u2019une lumi\u00e8re rassurante. Maintenant tu le sais. Tu l\u2019as \u00e9crit. Ici et maintenant. La foule est partie. L\u2019eau a emport\u00e9 l\u2019odeur. L\u2019odeur de ta peur. Tu peux te lever sans crainte. Tu es seule.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Tu remontes la rue du Pont-Neuf.<br>Tu n\u2019auras plus jamais peur<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu remontes la rue du Pont-Neuf. Tu en connais tous les d\u00e9tails. Les minuscules fleurs aux p\u00e9tales d\u00e9licatement cisel\u00e9s fragiles comme du papier de soie pourpre. Leurs effluves de souffre que l\u2019on dit mortelles. Ces fleurs se sont donn\u00e9es le droit de pousser entre les fissures qui strient le bitume anthracite. Les arbres aux branches dendritiques s\u2019\u00e9l\u00e8vent au-dessus de toi. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-04-superposer-le-temps\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #04| Superposer le temps<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":392,"featured_media":128862,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4673,4525],"tags":[],"class_list":["post-128390","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-04-superposer-le-temps","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128390","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/392"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=128390"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128390\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/128862"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=128390"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=128390"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=128390"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}