{"id":128891,"date":"2023-07-09T23:05:45","date_gmt":"2023-07-09T21:05:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=128891"},"modified":"2023-07-10T00:20:50","modified_gmt":"2023-07-09T22:20:50","slug":"ete2023-05-apres-le-tournant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-05-apres-le-tournant\/","title":{"rendered":"#Et\u00e92023 #05 Apr\u00e8s le tournant"},"content":{"rendered":"\n<p>Le cercueil r\u00e9frig\u00e9r\u00e9 est au milieu du salon de la maison du Petit-Bourg \u00e0 Bergette. Les hommes en noir l&rsquo;ont install\u00e9 ce matin pour la pr\u00e9sentation du corps et nous devrons ma s\u0153ur et moi veiller notre m\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 demain matin. Ils ont cherch\u00e9 seuls la prise \u00e9lectrique o\u00f9 brancher la machine. Guylaine sans un mot a fini par leur indiquer un coin. Il a fallu d\u00e9placer de quelques centim\u00e8tres le buffet o\u00f9 ma m\u00e8re exposait sur une nappe en crochet blanche, les photos de la famille: ma tante Violetta sans ses deux maris, les 5 enfants de Guylaine, mon grand-p\u00e8re, et tonton Odilon.<br><br>Guylaine a arrim\u00e9 sa douleur \u00e0 la longue liste de tout ce qu&rsquo;il fallait faire pour enterrer notre m\u00e8re. Sa douleur, une ombre docile et muette l&rsquo;a suivait partout o\u00f9 elle allait. Docile et muette. Le pacte que Guylaine semblait avoir pass\u00e9 avec sa douleur \u00e9tait qu&rsquo;elle se tienne tranquille et surtout ne l&#8217;emp\u00eache pas de faire ce qu&rsquo;elle avait \u00e0 faire. J&rsquo;ai fait pareil avec la mienne.<br><br>Nous sommes all\u00e9es toutes les deux aux pompes fun\u00e8bres. Dans la salle d&rsquo;attente silencieuses toutes les deux, nous \u00e9tions attentives \u00e0 la bonne tenue de nos douleurs. J&rsquo;avais d\u00e9cid\u00e9 de dire oui \u00e0 tout ce que Guylaine d\u00e9ciderait de peur de tenter nos deux ombres \u00e0 la dispute puisque nous savions toutes les deux que notre pr\u00e9f\u00e9rence serait de confronter nos col\u00e8res plut\u00f4t que de nous avouer notre chagrin.<br><br>La femme dans un bureau d&rsquo;une sobri\u00e9t\u00e9 pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9e nous a demand\u00e9 de nous assoir devant elle. Elle nous a montr\u00e9 avec une voix douce en prenant son temps un catalogue avec les tarifs pour les cercueils, pour la mise en bi\u00e8re, pour le transport. J&rsquo;ai laiss\u00e9 Guylaine d\u00e9cid\u00e9 de tout. J&rsquo;ai pris soin d&rsquo;\u00eatre concern\u00e9e. Je n&rsquo;ai pas dit \u00ab\u00a0fais comme tu veux\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai pris soin de r\u00e9fl\u00e9chir avant de dire \u00ab\u00a0je pense que tu as raison\u00a0\u00bb. Nous entendions la pluie dehors et je ne sais pas pourquoi je me suis rappel\u00e9 que ma m\u00e8re me disait que je n&rsquo;\u00e9tais pas en sucre pour m&rsquo;obliger \u00e0 aller rentrer le linge sous la pluie battante. Je me rappelle lui avoir r\u00e9pondu parce que j&rsquo;aimais avoir le dernier mot : \u00ab\u00a0non je suis en porcelaine\u00a0\u00bb. Attention fragile! Je me sentais fragile. Je ne voulais blesser personne pour que surtout personne ne me blesse et me casse en petits morceaux. Cela a \u00e9t\u00e9 plus p\u00e9rilleux pour la r\u00e9daction de l&rsquo;avis d\u2019obs\u00e8ques qui serait diffus\u00e9 le lendemain \u00e0 radio cara\u00efbe internationale. On aurait d\u00fb venir avec Violetta aie-je os\u00e9 dire. Guylaine m&rsquo;a regard\u00e9. Sa douleur a vacill\u00e9. Guylaine s&rsquo;est redress\u00e9e. Elle a dit vite \u00e0 la dame avec un ton cassant : avis demand\u00e9 par la famille Cinabre, Chonquel, Martin et Fr\u00e9zia.<br><br>J&rsquo;ai reconnu en sortant une ancienne camarade de classe. Nous avons \u00e9chang\u00e9 un regard comme pour dire c&rsquo;est la vie sans m\u00eame chercher \u00e0 savoir qui nous avions perdu l&rsquo;une comme l&rsquo;autre pour nous croiser un mardi matin aux Pompes Fun\u00e8bres Antillaises.<br><br>Toute la famille a maintenant les couleurs du deuil, le blanc et le noir. Il n&rsquo;y a aucune autre couleur port\u00e9e dans toute la maison sauf ma m\u00e8re dans son cercueil serti de satin polyester violet.<br><br>Le salon est petit avec ce cercueil perch\u00e9 au milieu sur sa r\u00e9frig\u00e9ration cach\u00e9e par des drap\u00e9s blancs. F\u00e9licit\u00e9 et moi avons plac\u00e9 les chaises autour et aussi sur la v\u00e9randa et dans la cour devant la maison. Je devrais \u00eatre aussi affair\u00e9e que Guylaine. Je n&rsquo;y arrive pas. Je dis que c&rsquo;est le d\u00e9calage horaire, mais c&rsquo;est faux. Je me sens lourde et lente et si je m&rsquo;\u00e9coutais j&rsquo;irais dormir pendant dix ans. Peut-\u00eatre que si Paul \u00e9tait l\u00e0 j&rsquo;aurais plus d&rsquo;\u00e9lan. Un \u00e9lan pourquoi? Pour enterrer ma m\u00e8re? Guylaine m&rsquo;\u00e9puise \u00e0 virevolter partout, \u00e0 donner des ordres \u00e0 tout le monde comme si elle maitrisait tout. Personne ne ma\u00eetrise rien. Personne ne sait de quoi demain sera fait. Nous avan\u00e7ons dans la vie en t\u00e2tonnant en aveugle. Comment ne pas avoir peur quand on avance dans le noir les mains devant soi sans savoir si le prochain pas sera pour tomber dans un trou, ou du haut d&rsquo;une falaise? Je suis en porcelaine et j&rsquo;ai peur. Il faudrait me poser une fois r\u00e9duite en miniature sur le buffet \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des photos de famille sans me casser.<br><br>Un cousin dont j&rsquo;ai oubli\u00e9 le nom me dis que nous devons ma s\u0153ur et moi veiller jusqu&rsquo;\u00e0 demain matin. C&rsquo;est la tradition. Interdiction de dormir. Les portes de la maison devront rest\u00e9es ouvertes toute la nuit avec la lumi\u00e8re et nous, nous devrons veiller en donnant du rhum \u00e0 qui en voudra, toute la nuit, parce que c&rsquo;est la tradition. Les gens font comme si j&rsquo;\u00e9tais une \u00e9trang\u00e8re, comme si c&rsquo;\u00e9tait mon premier enterrement, ma premi\u00e8re veill\u00e9e. Je suis partie en France, j&rsquo;ai fait des \u00e9tudes, et j&rsquo;ai un travail l\u00e0-bas, je suis devenue \u00e0 part. Je me sens \u00e0 part. <br><br>Guylaine me demande de d\u00e9couper les l\u00e9gumes pour la soupe. Je suis avec les femmes dans la petite cuisine attenante \u00e0 la maison. Les femmes rient et racontent toutes sortes d&rsquo;histoires en assaisonnant la viande \u00e0 soupe. Violetta brille par son absence. Je me laisse bercer par leur voix. Je sais que ma m\u00e8re est pr\u00e9sente dans le salon et comme je suis dans cuisine pour un peu je pourrais oublier qu&rsquo;elle est morte. Elle serait assise dans son fauteuil son ouvrage \u00e0 crochet dans les mains, \u00e0 rire doucement des b\u00eatises que nous racontons. Nous sommes en noir et blanc, et il n&rsquo;y a plus de tristesse. La douleur de Guylaine s&rsquo;est comme tapie dans un coin et se fait petite. La mienne aussi. Je l&rsquo;ai m\u00eame vu sourire et j&rsquo;avoue que moi aussi j&rsquo;ai souri quand Mirano est venu avec sa bouteille de rhum et l&rsquo;a ouverte pour se servir et est reparti avec en disant qu&rsquo;il revenait pour le mort tout \u00e0 l&rsquo;heure. Il titubait d\u00e9j\u00e0 alors qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait m\u00eame pas 4 heures.<br><br>Le voisinage est venu de plus en plus nombreux \u00e0 partir de 18h. La soupe \u00e9tait pr\u00eate. Guylaine et ses enfants assis sagement dans le salon. Nous avons attendu l&rsquo;arriv\u00e9e de Violetta et la pri\u00e8re a pu commencer. Nous avons pri\u00e9s et nous avons chant\u00e9. Quand nous sommes sorti du petit salon nous avons vu que la foule avait grossie. Si ce n&rsquo;\u00e9tait tout ce noir et tout ce blanc on aurait dit une f\u00eate.<br><br>Je disais bonjour, je disais bonsoir, je souriais, je prenais des nouvelles et avec un plateau je servais \u00e0 boire, je proposais des cacahu\u00e8tes, des noix de cajou et du boudin. Pas un nuage dans le ciel \u00e9toil\u00e9 sans lune. Les voix ne me ber\u00e7aient plus. J&rsquo;avais trop chaud. J&rsquo;avais mal \u00e0 la t\u00eate. Je me suis \u00e9loign\u00e9e. J&rsquo;avais besoin de mettre \u00e0 distance comme pour v\u00e9rifier la r\u00e9alit\u00e9 de ce que je vivais. J&rsquo;avais besoin de m&rsquo;en extraire pour mordre mon poing et \u00e9touffer mon cri. Je suis en porcelaine. Attention fragile! J&rsquo;ai march\u00e9. Un couple m&rsquo;a demand\u00e9 \u00ab\u00a0c&rsquo;est o\u00f9 le mort\u00a0\u00bb. J&rsquo;ai r\u00e9pondu \u00ab\u00a0apr\u00e8s le tournant\u00a0\u00bb. Je suis all\u00e9e jusqu&rsquo;au terrain de basket pour pleurer toute seule sous le ciel plein d&rsquo;\u00e9toiles. Tant pis si on me cherchait. J&rsquo;ai pleur\u00e9 parce que je me sentais seule. Paul ne savait m\u00eame pas pour ma m\u00e8re. Mathilde n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0 et ma soeur avait tout sous contr\u00f4le. C&rsquo;est le son des tambours qui m&rsquo;a ramen\u00e9 \u00e0 la maison. Je suis retourn\u00e9e dans le petit salon. J&rsquo;ai pens\u00e9 que ma m\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 elle \u00e9tait devait se r\u00e9jouir de la musique. Peut-\u00eatre m\u00eame qu&rsquo;elle dansait maintenant que personne de Bergette n&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 pour la voir tourner et lever ses jambes. La ronde \u00e9tait petite. Il n&rsquo;y avait que 2 tambours. Mirano a voulu tent\u00e9 quelques pas et Violetta l&rsquo;a arr\u00eat\u00e9 en lui disant qu&rsquo;on ne dansait pas le gwoka dans une veill\u00e9e. Puis les tambours ont fini par se taire, les gens par partir et nous sommes rest\u00e9es toutes les trois Violetta, Guylaine  et moi sur un banc dans la cour jusqu&rsquo;au premi\u00e8res lueurs du jour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le cercueil r\u00e9frig\u00e9r\u00e9 est au milieu du salon de la maison du Petit-Bourg \u00e0 Bergette. Les hommes en noir l&rsquo;ont install\u00e9 ce matin pour la pr\u00e9sentation du corps et nous devrons ma s\u0153ur et moi veiller notre m\u00e8re jusqu&rsquo;\u00e0 demain matin. Ils ont cherch\u00e9 seuls la prise \u00e9lectrique o\u00f9 brancher la machine. 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