{"id":128956,"date":"2023-07-07T11:01:59","date_gmt":"2023-07-07T09:01:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=128956"},"modified":"2023-07-09T07:30:10","modified_gmt":"2023-07-09T05:30:10","slug":"ete-2023-4bis-les-jours-du-cahier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-4bis-les-jours-du-cahier\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #04bis | Les jours du cahier"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Premier jour<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>A pr\u00e9sent, j\u2019ai trois objets dans ma chambre bien \u00e0 moi que je peux faire bouger \u00e0 ma guise&nbsp;: le gros cahier noir, le bouquet de crayons et les chevaux de jade. Je place le cahier sur la table et les crayons \u00e0 c\u00f4t\u00e9, j\u2019en fais glisser un de l\u2019\u00e9lastique qui les serre&nbsp;; les autres sont  plus \u00e0 l\u2019aise et bougent facilement quand je les empoigne. Je place les chevaux soit sur la table avec les autres objets, soit sur la table de chevet afin de m\u2019endormir en les regardant. Bien que riv\u00e9s pour toujours \u00e0 leur socle vert-sombre, tout en eux est mouvement, la m\u00e8re chevauche devant, sa crini\u00e8re \u00e9parse et ondul\u00e9e, les deux petits la suivent, leurs pattes l\u00e9g\u00e8res bravant l\u2019espace&nbsp;; si je les place de profil, ils courent vers un but myst\u00e9rieux et abstrait qui pourrait \u00eatre la vie&nbsp;; si je les tourne de face, ils courent dans ma direction comme pour venir \u00e0 ma rencontre. Le cahier est si beau que j\u2019ose \u00e0 peine l\u2019ouvrir, j\u2019en caresse la couverture souple et lisse, appr\u00e9cie les bords arrondis, le retourne dans mes mains, scrute sa couleur uniform\u00e9ment noire qui contraste avec le blanc des pages ferm\u00e9es. Il a bien deux centim\u00e8tres d\u2019\u00e9paisseur. Il sent le neuf et le frais. Je l\u2019ouvre enfin, avec pr\u00e9caution, la premi\u00e8re page r\u00e9siste, je n\u2019insiste pas, elle garde farouchement les autres, c\u2019est normal, la deuxi\u00e8me est docile et s\u2019\u00e9tale facilement devant moi en compagnie de son double droit. Les lignes bleues \u00e0 peine visibles, le papier ni trop fin ni trop \u00e9pais, soyeux et doux au toucher attendent. Je prends le crayon entre mes mains et me rends compte que n\u2019ai pas de taille-crayon, sans doute parce qu\u2019il est interdit d\u2019avoir dans nos chambres des objets coupants, mais j\u2019ai tellement de crayons que je peux les utiliser les uns apr\u00e8s les autres sans me soucier pour l\u2019instant de ce probl\u00e8me. J\u2019h\u00e9site sur ce que je vais \u00e9crire. Par o\u00f9 commencer&nbsp;? Les conseils du directeur&nbsp;? Je les sais par c\u0153ur maintenant, pas besoin de les noter et de g\u00e2cher du papier avec cela. Les \u00e9v\u00e9nements du piquenique, la conversation avec mes parents sont encore trop fracassants dans ma t\u00eate et ils m\u2019importunent. Je pourrais d\u00e9crire ma chambre, mais cela servirait \u00e0 quoi&nbsp;? Je l\u00e8ve les yeux vers la petite fen\u00eatre \u00e0 barreaux. La nuit commence \u00e0 tomber, il fait sombre dehors. &nbsp;Demain, quand je serai dans la cour, j\u2019arracherai les broussailles qui obstruent la vue, m\u00eame s\u2019il n\u2019y a pas grand-chose \u00e0 voir. Soudain, sans que j\u2019y pense vraiment, sur la page qui r\u00e9siste, j\u2019\u00e9cris mon nom et je ferme le cahier.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Deuxi\u00e8me jour<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame place, m\u00eame heure, j\u2019ai les chevaux devant moi, galopant dans ma direction&nbsp;; le jade, sur certaines parties de leur corps, est presque blanc-opaque, sur d\u2019autres il est vert-clair \u00e0 la limite de la transparence. Je remarque dans les yeux des petits un regard tenace de qui ne veut en aucun cas prendre du retard sur leur m\u00e8re qui est bien-s\u00fbr plus forte et rapide. Ils font de leur mieux et y arrivent. Je suis tr\u00e8s fier d\u2019eux. J\u2019ouvre le cahier \u00e0 la page o\u00f9 j\u2019ai \u00e9crit mon nom, je la tourne et me retrouve devant la blancheur ray\u00e9e d\u2019hier, sans oser la remplir de gris. Je n\u2019ai pas de gomme. Pas de taille-crayon, pas de gomme. Pour la gomme, c\u2019est tr\u00e8s bien que je n\u2019en aie pas, car je sais ce que c\u2019est de salir un cahier avec des gommages mal faits ou trop rapides qui risquent de froisser les pages. Donc, si je me trompe ou fais une faute, je ferai juste un beau trait propre dessus. Cependant je ne veux pas me tromper sur la premi\u00e8re page. Je ferme \u00e0 nouveau le cahier sans avoir \u00e9crit un seul mot.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Troisi\u00e8me jour<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cela commence \u00e0 devenir une habitude qui me plait. J\u2019ai coch\u00e9 la case correspondante \u00e0 aujourd\u2019hui sur le calendrier. Le nouveau directeur arrivera dans trois jours, mais l\u2019ancien est d\u00e9j\u00e0 parti. Il est venu nous retrouver dans la cour apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, a parl\u00e9 \u00e0 chacun de nous en particulier, \u00e0 moi, il m\u2019a dit qu\u2019on se reverrait au tribunal et qu\u2019il allait t\u00e9moigner en ma faveur. J\u2019\u00e9tais assis pr\u00e8s du mur des escalades nocturnes et il a regard\u00e9 le treillis d\u2019un air qui semblait \u00eatre un sourire, mais pas exactement. J\u2019ai fait un petit cercle noir autour de la date de mon retour au tribunal et j\u2019ai senti une certaine angoisse. Moi, je pr\u00e9f\u00e8rerais que tout reste comme \u00e7a, pourquoi devoir aller remuer les choses&nbsp;? Est-ce je peux changer les \u00e9v\u00e9nements&nbsp;? Non. Tout cela je l\u2019ai pens\u00e9 en regardant le calendrier coll\u00e9 au mur. Aujourd\u2019hui je n\u2019ai m\u00eame pas ouvert le cahier. &nbsp;J\u2019ai caress\u00e9 la crini\u00e8re de la m\u00e8re cheval et je me suis couch\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Quatri\u00e8me jour<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je r\u00e9ponds \u00e0 l\u2019appel de Blanche (surtout Blanche), Martin et Lucas pour une nouvelle (et derni\u00e8re&nbsp;?) sortie nocturne, maintenant que l\u2019ancien directeur n\u2019est plus l\u00e0 et que le suivant n\u2019est pas encore arriv\u00e9. On fait comme d\u2019habitude&nbsp;; on cache discr\u00e8tement les petites pilules blanches dans notre poche, mais on fait quand m\u00eame semblant de les avaler. On les garde pour le jour de r\u00e9pit m\u00e9dical, car on est responsables, on sait qu\u2019on doit les prendre six jours par semaine. &nbsp;Aujourd\u2019hui, je leur montre la deuxi\u00e8me mani\u00e8re de sortir de la cour jardin. Il faut nous s\u00e9parer. Moi, je grimpe comme habituellement le mur d\u2019escalade, tandis que les autres descendent \u00e0 la cave. Elle est ferm\u00e9e, mais la cl\u00e9 se trouve cach\u00e9e derri\u00e8re une barre de fer. Ils n\u2019ont qu\u2019\u00e0 la tourner dans la serrure, ouvrir la porte et la refermer en emportant la cl\u00e9 avec eux. Ils devront suivre le couloir jusqu\u2019\u00e0 une petite porte en bois, derri\u00e8re une \u00e9tag\u00e8re facile \u00e0 d\u00e9vier. Apr\u00e8s, ils n\u2019auront plus qu\u2019\u00e0 ramper jusqu\u2019\u00e0 la trappe que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 ouverte pour eux de l\u2019ext\u00e9rieur. On se retrouve tous les quatre hors de l\u2019enceinte mur\u00e9e \u00e0 mi-chemin entre le portail jaune et la rivi\u00e8re. Les trois sortent par la trappe encore tout \u00e9berlu\u00e9s et avec des toiles d\u2019araign\u00e9es dans les cheveux, sauf Blanche, qui les a sur son cr\u00e2ne r\u00e9cemment ras\u00e9. \u00c9videmment, ils me demandent comment j\u2019ai trouv\u00e9 cette nouvelle sortie, mais, si je le leur dis, je sens qu\u2019ils vont \u00e0 nouveau m\u2019en vouloir de leur avoir cach\u00e9 ce secret. Je dis que c\u2019\u00e9tait par hasard, il y a peu de temps et que je voulais voir si cela marchait, ce qui est en partie vrai. Ils n\u2019insistent pas. On parcourt nos lieux habituels, tranquilles, \u00e0 l\u2019affut des bruits des animaux noctambules comme nous. Je saisis sur la mousse terreuse d\u2019un arbre la plus belle fleur pour Marguerite. Il fait chaud et on s\u2019assoupirait bien sur l\u2019herbe en regardant les nuages glisser devant la lune. Au retour, je referme le loquet de la trappe, nous grimpons tous le mur et je me charge d\u2019aller fermer les portes de la cave et de remettre la cl\u00e9 \u00e0 sa place. Dans ma chambre, le cahier noir m\u2019attend, mais un cahier n\u2019est pas le meilleur endroit pour cacher des secrets.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Cinqui\u00e8me jour<\/em> &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis r\u00e9veill\u00e9 en plein milieu de la nuit par le grincement du portail. Des pneus crissent sur le gravier de l\u2019all\u00e9e, le moteur d\u2019une voiture ronfle, une porti\u00e8re s\u2019ouvre, des bruits de pas, de voix graves, une porti\u00e8re se referme et la voiture crisse \u00e0 nouveau sur le gravier, la lumi\u00e8re de l\u2019entr\u00e9e s\u2019allume et illumine ma chambre. Encore des voix, je reconnais celle de Marguerite, les voix se prolongent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison, diminuent et s\u2019effacent. Ce n\u2019est que plus tard, beaucoup plus tard qu\u2019on vient \u00e9teindre la lumi\u00e8re de devant, et c\u2019est plus tard encore que je me rendors.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sixi\u00e8me jour<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est d\u00e9cid\u00e9. Je range le cahier noir sur la petite \u00e9tag\u00e8re de ma table de chevet qui est toujours vide. Mon ind\u00e9cision n\u2019est plus supportable. J\u2019\u00e9crirai si j\u2019ai quelque chose \u00e0 dire ou \u00e0 raconter. D\u2019ailleurs, je ne sais m\u00eame pas si je sais \u00e9crire. Dans ma t\u00eate, oui. Sur le papier blanc \u00e0 rayures bleues, non. Le nouveau directeur est arriv\u00e9 la nuit derni\u00e8re, d\u2019o\u00f9 les bruits entendus dans la cour, mais exception faite du personnel majeur, personne ne l\u2019a vu. Il est donc arriv\u00e9 plus t\u00f4t que pr\u00e9vu. Mais, au domaine, tout a continu\u00e9 comme si rien n\u2019\u00e9tait. J\u2019\u00e9tais de corv\u00e9e au lavage du sol de la cuisine, un travail qui me plait beaucoup car c\u2019est l\u2019endroit id\u00e9al pour les meilleures d\u00e9couvertes. Madeleine, l\u2019aide-cuisini\u00e8re, m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 finir et m\u2019a donn\u00e9 un g\u00e2teau. Je coche sur le calendrier le jour d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Septi\u00e8me jour<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019arrive pas \u00e0 \u00e9crire, mais je peux dessiner. Je reprends mon cahier, mon crayon et je commence \u00e0 dessiner un arbre. Le tronc est au milieu&nbsp;; les lignes ne sont pas tr\u00e8s droites, mais elles ne le sont jamais en vrai, et les branches se d\u00e9ploient majestueusement sur les deux pages blanches. Un entrelacs de brindilles fines prolongent les rameaux plus \u00e9pais. Encore, encore et encore jusqu\u2019\u00e0 occuper tout l\u2019espace. Mon crayon commence \u00e0 s\u2019user. J\u2019en prends rapidement un autre, fin et pointu, avec lequel j\u2019\u00e9cris des mots le long du tronc et de toutes ses ramifications, en lettres minuscules, si serr\u00e9es, que moi-m\u00eame j\u2019ai du mal \u00e0 les d\u00e9chiffrer. Mais je sais parfaitement ce que j\u2019ai \u00e9crit. Une fois les deux pages bien remplies de traits et de lettres, la page ne pr\u00e9sente plus que quelques points blancs, comme des lueurs qui respirent. Je prends de la distance pour v\u00e9rifier l\u2019effet cela fait vu de loin. Je m\u2019endors.  <\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-code\"><code>Il me semblait bien qu\u2019il y avait quelque chose qui clochait. J\u2019ai fait sept jours diff\u00e9rents pour une m\u00eame action.<\/code><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Premier jour A pr\u00e9sent, j\u2019ai trois objets dans ma chambre bien \u00e0 moi que je peux faire bouger \u00e0 ma guise&nbsp;: le gros cahier noir, le bouquet de crayons et les chevaux de jade. Je place le cahier sur la table et les crayons \u00e0 c\u00f4t\u00e9, j\u2019en fais glisser un de l\u2019\u00e9lastique qui les serre&nbsp;; les autres sont plus \u00e0 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-4bis-les-jours-du-cahier\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #04bis | Les jours du cahier<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":332,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4688,4525],"tags":[],"class_list":["post-128956","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-04bis-nicole-caligaris-du-samedi-au-dimanche","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128956","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/332"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=128956"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/128956\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=128956"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=128956"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=128956"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}