{"id":129256,"date":"2023-07-09T17:53:57","date_gmt":"2023-07-09T15:53:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=129256"},"modified":"2023-07-09T21:30:35","modified_gmt":"2023-07-09T19:30:35","slug":"ateliers-ete2023-04-superposer-le-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ateliers-ete2023-04-superposer-le-temps\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #04 | superposer le temps"},"content":{"rendered":"\n<p>L&rsquo;air est lourd et humide dans le train IC \u00e0 destination de Luxembourg. Eric et Liliane sont assis chacun \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 du compartiment, l&rsquo;un pr\u00e8s de la fen\u00eatre, l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 couloir. Entre eux se trouvent Rose, Samuel, Edgar et Marceline. Personne ne bouge, ils attendent patiemment.<br>Le coup de sifflet retentit, ils soupirent et le train d\u00e9marre. Ils se connaissent tous depuis l&rsquo;enfance, mais il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 aussi difficile de trouver un sujet qui puisse d\u00e9tendre l&rsquo;atmosph\u00e8re. M\u00eame Edgar, habituellement l\u00e9ger et conciliant, se recroqueville dans un livre alors qu&rsquo;Eric est plong\u00e9 dans la contemplation du paysage. Samuel tente ces petites blagues qui ne font jamais rire personne mais qui ont habituellement l&rsquo;avantage de susciter un rire forc\u00e9 et inutile. Or, cette fois, \u00e7a ne prend pas.<br>Les mots restent suspendus un temps avant de retomber \u00e0 plat ventre dans le silence.<br>Marceline, elle, est dans le vague. Elle regarde par la fen\u00eatre et se demande pourquoi Gustave n&rsquo;est pas venu. Elle lui parle de son coll\u00e8gue qui n&rsquo;ose plus lui dire bonjour, elle lui raconte que leur chien s&rsquo;est sauv\u00e9 la nuit pass\u00e9e, imagine ses r\u00e9ponses et entame un vertigineux dialogue avec lui. Rose se penche alors pr\u00e8s d&rsquo;elle et lui murmure&nbsp;:                     &#8211; Marceline, Marceline\u2026.Gustave dort au cimeti\u00e8re\u2026. Il ne viendra plus, tu sais\u2026            &#8211; Il ne s&rsquo;est pas r\u00e9veill\u00e9 l&rsquo;enfoir\u00e9&nbsp;! Je lui ai pourtant dit qu&rsquo;il devait nous accompagner. J&rsquo;en ai assez&nbsp;! T&rsquo;sais quoi, Rose, il n&rsquo;a plus toutes ses frites da ns le m\u00eame paquet, c&rsquo;t&rsquo;imb\u00e9cile.<br>Cette expression typiquement belge aurait pu pr\u00eater \u00e0 sourire, mais en cet instant, les circonstances ne le permettent plus.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L&rsquo;air est lourd et humide en cette journ\u00e9e de juin, le temps est \u00e0 l&rsquo;orage\u2026 Madame Marceline a ouvert toutes les fen\u00eatres du wagon et a demand\u00e9 aux enfants de rester assis. La bande de la rue du Maquis est \u00e0 proximit\u00e9: Eric, Marie et Rose sont juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;elle tandis que Liliane, Edgar et Samuel sont de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du couloir central.<br>Le coup de sifflet du contr\u00f4leur annonce le d\u00e9part et le train se met en branle dans un bruit aig\u00fc de machinerie. Certains enfants se mettent les mains sur les oreilles en fermant les yeux. D&rsquo;autres sont \u00e9merveill\u00e9s par cette excursion surprise car c&rsquo;est la premi\u00e8re fois qu&rsquo;ils quittent leur ville pour aller dans un ailleurs qu&rsquo;ils ne connaissent pas. Ils regardent par la fen\u00eatre, discutent de la vitesse, \u00e9carquillent les yeux ou font comme si de rien n&rsquo;\u00e9tait, se l\u00e8vent et vont voir de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, reviennent \u00e0 leur place en disant aux copains que leur c\u00f4t\u00e9 est plus beau. L&rsquo;excitation est palpable mais Madame Marceline laisse faire. Elle regarde ses mains et admire la bague que Gustave lui a offerte il y a quelques jours. Elle en rougit de plaisir. Une magnifique bague argent\u00e9e avec une petite perle en simili-ou\u00eetre, qu&rsquo;il lui a dit. Marceline ne sait pas tr\u00e8s bien ce qu&rsquo;est une ou\u00eetre (apparemment un russe tass\u00e9) mais elle trouve la bague tr\u00e8s belle. Et surtout elle trouve Gustave s\u00e9duisant.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont tous habill\u00e9s de v\u00eatements sombres et sobres. Samuel s&rsquo;est tu, les autres continuent de s&rsquo;ignorer. Ils entrecroisent leur regard mais personne n&rsquo;ose briser la glace si ce n&rsquo;est Marceline avec ses r\u00eaves vivants.<br>Liliane regarde Eric. Elle lui en veut terriblement pour ce qu&rsquo;il s&rsquo;est pass\u00e9 il y a quelques semaines. Elle n&rsquo;arrive pas \u00e0 lui pardonner m\u00eame s&rsquo;il lui a jur\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait un accident et qu&rsquo;au vu des \u00e9v\u00e9nements, tout cela est aujourd&rsquo;hui secondaire. Mais Liliane a la dent dure et cette infid\u00e9lit\u00e9 ne passe pas. Elle repense \u00e0 ce que lui avait dit le notaire concernant les prises en flagrant d\u00e9lit d&rsquo;adult\u00e8re, les droits qui \u00e9taient les siens, tout \u00e7a, tout \u00e7a\u2026 D&rsquo;un autre c\u00f4t\u00e9, elle ne peut se r\u00e9soudre \u00e0 quitter Eric. O\u00f9 ira-t-elle&nbsp;? Que ferait-elle&nbsp;? Qui s&rsquo;occuperait des comptes de la pharmacie&nbsp;? La voil\u00e0 enferm\u00e9e dans l&rsquo;ouverture d&rsquo;esprit que lui impose son mari. Est-il possible qu&rsquo;il soit devenu cet homme-l\u00e0&nbsp;? Et Marie&nbsp;? Marie\u2026. il n&rsquo;est plus n\u00e9cessaire d&rsquo;en parler.<br>Le train s&rsquo;\u00e9branle, les paysages tant de fois parcourus sur cette ligne d\u00e9filent dans la monotonie. La ligne Arlon-Luxembourg est une belle ligne de fuite, pense-t-elle. Elle sourit de son jeu de mots qui n&rsquo;a &#8211; en r\u00e9alit\u00e9 &#8211; rien d&rsquo;un jeu.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Eric regarde Edgar parler avec Liliane. Edgar est le plus grand de la classe, le plus costaud aussi. Il pla\u00eet aux filles qui veulent souvent se mettre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui \u00e0 la r\u00e9cr\u00e9, ce qui a le don d&rsquo;\u00e9nerver les autres gar\u00e7ons. Edgar lui raconte que son p\u00e8re a achet\u00e9 un Steyr 8180 pour pouvoir rentrer les ballots plus facilement.                                                 &#8211; C&rsquo;est plus facile, tu vois, tu rentres du pr\u00e9 derri\u00e8re chez Legrand et tu gagnes plein de temps plut\u00f4t que de tout mettre dans la r&rsquo;morque \u00e0 la main\u2026<br>Et Liliane est subjugu\u00e9e. Elle le regarde avec des yeux fixes, la bouche ouverte. Elle dit des \u00ab&nbsp;waaah&nbsp;\u00bb, des \u00ab&nbsp;oul\u00e0l\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0&nbsp;\u00bb, des \u00ab&nbsp;c&rsquo;est fou \u00e7a&nbsp;\u00bb, alors qu&rsquo;Eric sait tr\u00e8s bien qu&rsquo;elle n&rsquo;y conna\u00eet rien en agriculture.<br>Il voudrait que Madame Marceline le laisse changer de place, il y en a bien qui sont partis, l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9, mais Madame Marceline est distraite et n&rsquo;entend pas bien ce qu&rsquo;il lui demande. Elle regarde par la fen\u00eatre, alors Eric n&rsquo;ose pas bouger. Mais il tr\u00e9pigne et esp\u00e8re que le trajet ne va pas s&rsquo;\u00e9terniser, comme dit sa maman. D&rsquo;ailleurs, il aime bien ce mot&nbsp;: s&rsquo;\u00e9terniser, comme si on se transformait en \u00e9ther et qu&rsquo;on devenait du gaz. Il imagine et r\u00e9p\u00e8te&nbsp;: s&rsquo;\u00e9therniser, s&rsquo;\u00e9therniser, s&rsquo;\u00e9therniser\u2026.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le contr\u00f4leur arrive dans le wagon. Tous se redressent imperceptiblement, comme s&rsquo;ils r\u00e9p\u00e9taient une sc\u00e8ne. Tickets s&rsquo;il vous pla\u00eet \u2013 Ticket alstublieft. Chacun tend son pass au gar\u00e7on qui le scanne. Merci-Bedankt.<br>Le temps s&rsquo;\u00e9tire.                                                                                                                    &#8211; Quelqu&rsquo;un conna\u00eet-il l&rsquo;heure \u00e0 laquelle nous arrivons \u00e0 Arlon&nbsp;?                                            &#8211; 9h34 r\u00e9pond Rose en regardant son billet.                                                                       &#8211; ok. Et il faut combien de temps pour arriver au palais de justice&nbsp;?                                   &#8211; Sur google map, ils indiquent 12 minutes. On sera \u00e0 temps pour l&rsquo;audience.<br>Le silence retombe.<br>Tout le monde retourne dans son univers, plus personne n&rsquo;ose regarder l&rsquo;autre.               &#8211; Est-ce quelqu&rsquo;un sait comment \u00e7a se passe lorsqu&rsquo;on est interrog\u00e9&nbsp;? Demande Eric       &#8211; Non, mais s&rsquo;ils nous ont convoqu\u00e9s, c&rsquo;est qu&rsquo;il y a une raison, dit Rose. Et c&rsquo;est Marie qui porte plainte, donc elle est forc\u00e9ment aussi cit\u00e9e \u00e0 compara\u00eetre.                                    &#8211; Je ne sais vraiment pas pourquoi ils ont besoin de nous pour une enqu\u00eate, mais on le saura d&rsquo;ici ce soir, r\u00e9pond Samuel. Ce qui me perturbe, c&rsquo;est le juge d&rsquo;instruction nous a convoqu\u00e9, nous, la rue du Maquis d&rsquo;autrefois\u2026 Peut-\u00eatre que \u00e7a n&rsquo;a pas de liens\u2026En tout cas, esp\u00e9rons que le trajet du retour sera plus d\u00e9tendu.<br>Tous r\u00e9fl\u00e9chissent, se taisent et se pr\u00e9parent \u00e0 descendre du train.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le contr\u00f4leur arrive dans le wagon, les enfants se pr\u00e9cipitent \u00e0 leur place car cet homme en uniforme les impressionne. Petits cris, excitation, gloussements. Tickets s&rsquo;il vous pla\u00eet &#8211; ticket alstublieft. Rires \u00e9touff\u00e9s d&rsquo;entendre cette langue \u00e9trang\u00e8re.                                    &#8211; Waaaah vous parlez anglais M&rsquo;sieur&nbsp;? A cri\u00e9 Samuel en regardant Rose, tout de suite calm\u00e9 par les gros yeux de Madame Marceline.                                                                  &#8211; Excusez-les, ils ne sont pas habitu\u00e9s \u00e0 voyager, M&rsquo;sieur l&rsquo;agent. Moi non plus d&rsquo;ailleurs, sourit-elle.                                                                                                                                                      &#8211; Pas de probl\u00e8me, r\u00e9pond le contr\u00f4leur. Dites-leur tout de m\u00eame d&rsquo;apprendre le n\u00e9erlandais, \u00e7a pourra toujours \u00eatre utile, dit-il en souriant. Montrez-moi les tickets des enfants\u2026Voil\u00e0, merci et bon voyage.<br>Rose n&rsquo;a pas perdu une miette de la bravoure de Samuel. Elle le trouve beau. Elle le trouve intelligent. Elle le trouve courageux. Elle le trouve \u00ab&nbsp;chevalier&nbsp;\u00bb, tout simplement.<br>Le train ralentit, le paysage court moins vite. Nous arrivons en gare d&rsquo;Arlon, dit le baffle. Madame Marceline se l\u00e8ve et lance d&rsquo;une voix forte, comme si elle venait de se r\u00e9veiller&nbsp;:                                                                                                                                      &#8211; Rassemblez les sacs et mettez les papiers \u00e0 la poubelle\u2026 All\u00e9, all\u00e9, Edgar, Liliane, arr\u00eatez de parler. Marie\u2026ouhouuu Marie, reviens vers nous. Voil\u00e0, on va bient\u00f4t sortir, tenez-vous pr\u00eat. Nous voici arriv\u00e9s, et n&rsquo;oubliez pas&nbsp;: on se tient convenablement et deux par deux dans la rue. Ensuite, vous pourrez courir et jouer dans le parc, mais en attendant, soyez calmes. Voil\u00e0\u00e0\u00e0, on sort\u2026<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;air est lourd et humide dans le train IC \u00e0 destination de Luxembourg. Eric et Liliane sont assis chacun \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 du compartiment, l&rsquo;un pr\u00e8s de la fen\u00eatre, l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 couloir. Entre eux se trouvent Rose, Samuel, Edgar et Marceline. Personne ne bouge, ils attendent patiemment.Le coup de sifflet retentit, ils soupirent et le train d\u00e9marre. 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