{"id":129392,"date":"2023-07-10T11:36:04","date_gmt":"2023-07-10T09:36:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=129392"},"modified":"2023-07-10T11:36:04","modified_gmt":"2023-07-10T09:36:04","slug":"ete-2023-03-au-petit-jour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-03-au-petit-jour\/","title":{"rendered":"##\u00e9t\u00e9 2023 \/ #03 Au petit jour"},"content":{"rendered":"\n<p>Comme je l\u2019ai dit sa cigarette, la premi\u00e8re du jour pour ce que j\u2019en connais est d\u00e9j\u00e0 ins\u00e9r\u00e9e entre index et majeur sur la trace jaunie de nicotine le long des doigt, j\u2019ai dit qu\u2019il \u00e9tait bien t\u00f4t, peut-\u00eatre six heures s\u00fbrement pas plus car comme je l\u2019ai dit les cuisines de la brasserie sont silencieuses, d\u2019ici deux ou trois heures on entendra leur bruissement f\u00e9brile qui durera la journ\u00e9e si la fen\u00eatre reste ouverte, le bruit montera jusque tard dans la nuit jusqu\u2019apr\u00e8s vingt-trois heures et souvent un petit groupe viendra discuter en fumant dehors, dans la cour pav\u00e9e devant les cuisines comme je l\u2019ai dit. Souvent il n\u2019y aura qu\u2019une seule voix de femme parmi le groupe, un soprano us\u00e9 pos\u00e9 sur le brouhaha des voix graves, celle de la vieille serveuse. Comme je le disais c\u2019est peut-\u00eatre la premi\u00e8re cigarette juste au saut du lit, j\u2019ai dit qu\u2019il \u00e9tait assez t\u00f4t encore pour trainer un peu dans ce pyjama en tissu \u00e9ponge un peu \u00e9tonnant comme un pyjama d\u2019enfant. Comme je l\u2019ai dit il y a un sourire sur son visage un sourire triste peut-\u00eatre juste la brillance des yeux, peut-\u00eatre un reste des larmes de cette nuit orageuse, les yeux brillants encore un peu qui se d\u00e9tournent pensifs et fuyants sous le grand front encadr\u00e9 de la masse de cheveux boucl\u00e9s et emm\u00eal\u00e9s encore, comme je l\u2019ai dit il est t\u00f4t. Chaque matin la premi\u00e8re cigarette avant le premier caf\u00e9, toujours \u00e0 la fen\u00eatre ouverte m\u00eame en hiver, sentir l\u2019air, la temp\u00e9rature, \u00e9couter la ville, respirer par les poumons brumeux, tousser s\u00fbrement. Avant la question trop indiscr\u00e8te qui pourrait \u00eatre pos\u00e9e une voix lui fait tourner la t\u00eate et reprendre sa position \u00e0 la fen\u00eatre, une diversion bienvenue. Comme je l\u2019ai dit il est bien t\u00f4t, cette voix l\u00e0 est inhabituelle \u00e0 cette heure-l\u00e0, la voix de la vieille serveuse, il lui suffit de se pencher un peu pour la voir et pour la saluer de la main, \u00e0 force on se reconnait, on se montre un peu. La vieille serveuse, c\u2019est affectueusement pens\u00e9, pas tant les ann\u00e9es du corps qui supporte plut\u00f4t bien leur passage, petit et fin, muscl\u00e9 il semble, le dos bien droit encore et la d\u00e9marche vive dans la salle entre les tables et des cuisines \u00e0 la salle et tous ces trajets qu\u2019elle accomplit sans ralentir. Pas tant les ann\u00e9es du corps non, vieille servante par l\u2019habitude, elle habite tout pr\u00e8s depuis plus de trente ans seule d\u00e9sormais, serveuse depuis toujours, son premier m\u00e9tier \u00e0 l\u2019\u00e2ge de seize ans, pas imagin\u00e9 autre chose parce que \u00e7a lui pla\u00eet, elle a voyag\u00e9 comme \u00e7a l\u2019hiver en station l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 la mer et ici depuis plus de trente ans comme je l\u2019ai dit. Elle a bon caract\u00e8re comme on dit, elle ne laisse pas prise aux grincheux, elle a gard\u00e9 toujours le plaisir de rencontrer, elle aime papoter la pluie et le beau temps. Sa gestuelle pr\u00e9cise, sa grande habilet\u00e9 pour empiler justement les assiettes et encore par-dessus les fourchettes et dessous glisser les couteaux et la pile sur l\u2019avant-bras et dans la main encore ajouter la bouteille, \u00e9quilibre, pr\u00e9cision, \u00e9l\u00e9gance, elle a plaisir \u00e0 son efficacit\u00e9, plaisir de glisser dans la salle d\u2019une table \u00e0 l\u2019autre de sa d\u00e9marche vive comme je l\u2019ai dit. Elle a plaisir \u00e0 retrouver les clients, les habitu\u00e9s pour saluer chacun ajoutant un d\u00e9tail personnel qu\u2019elle aura retenu mais les autres aussi pour la surprise, la nouveaut\u00e9. Elle aime bien guetter chaque mardi pour le d\u00e9jeuner l\u2019ouvrier qui travaille au th\u00e9\u00e2tre, comme je l\u2019ai dit le th\u00e9\u00e2tre Montansier est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Il s\u2019installe chaque mardi \u00e0 la m\u00eame table face \u00e0 la vitre avec vue sur la rue des R\u00e9servoirs, comme je l\u2019ai dit la brasserie fait l\u2019angle de la rue des R\u00e9servoirs et de la rue de la Paroisse, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame en \u00e9t\u00e9. Elle trouve toujours un peu de temps pour \u00e9changer avec lui, il est \u00e9lectricien, une sorte de rendez-vous le mardi. Elle appr\u00e9cie de savoir d\u00e9j\u00e0 ce qu\u2019il aimerait commander, un steak tartare avec salade et frites, pas compliqu\u00e9 \u00e7a lui pla\u00eet, il n\u2019a pas besoin de demander, juste elle dit ce sera comme d\u2019habitude, m\u00eame pas une question. Il a gard\u00e9 ses v\u00eatements de travail, sa veste de toile bleue et son pantalon plein de poches et un peu tach\u00e9 ce qui n\u2019emp\u00eache pas une prestance distingu\u00e9e avec ses \u00e9paules larges et bien en arri\u00e8re et la belle forme de son cr\u00e2ne chauve. Pas besoin de demander, il aime cette fluidit\u00e9 de ne rien avoir \u00e0 demander, il aime cette intimit\u00e9 qui s\u2019est install\u00e9e au fil du temps. Au fil du temps elle se surprend \u00e0 le voir assis \u00e0 la table face \u00e0 la vitre, apparition troublante depuis ces mois o\u00f9 il est absent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme je l\u2019ai dit sa cigarette, la premi\u00e8re du jour pour ce que j\u2019en connais est d\u00e9j\u00e0 ins\u00e9r\u00e9e entre index et majeur sur la trace jaunie de nicotine le long des doigt, j\u2019ai dit qu\u2019il \u00e9tait bien t\u00f4t, peut-\u00eatre six heures s\u00fbrement pas plus car comme je l\u2019ai dit les cuisines de la brasserie sont silencieuses, d\u2019ici deux ou trois <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-03-au-petit-jour\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">##\u00e9t\u00e9 2023 \/ #03 Au petit jour<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":284,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4629,4525],"tags":[],"class_list":["post-129392","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-03_stein-americains","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/129392","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/284"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=129392"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/129392\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=129392"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=129392"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=129392"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}