{"id":12948,"date":"2019-09-09T18:23:09","date_gmt":"2019-09-09T16:23:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=12948"},"modified":"2019-09-09T18:23:10","modified_gmt":"2019-09-09T16:23:10","slug":"cubiculum","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/cubiculum\/","title":{"rendered":"Cubiculum"},"content":{"rendered":"\n<p> Pourquoi est-ce toujours ce lieu qui transperce la m\u00e9moire? Une rue \u00e9troite au nom sans histoire, rue Louis Merley, dans un quartier pauvre d\u2019une ville qu\u2019on disait noire. Le num\u00e9ro ne m\u2019est pas rest\u00e9 en t\u00eate, mais je peux encore y aller les yeux ferm\u00e9s&#8230; Ce sont deux pi\u00e8ces sombres, l\u2019une sans aucune fen\u00eatre, enclav\u00e9e derri\u00e8re l\u2019atelier ou la boutique ouvrant sur la ruelle, s\u00e9par\u00e9e par une porte vitr\u00e9e obtur\u00e9e par un rideau \u00e9pais \u00e0 carreaux, ne laissant rien percevoir de la vie recluse qui se trame l\u00e0. Aucune couleur, hormis la photo du calendrier des postes accroch\u00e9 sur le buffet, un chat ou un chien selon les ann\u00e9es, parfois un paysage d\u2019arbres, les casseroles noires, le fourneau noir, la table en bois sombre, quatre chaises en paille autour, la pelle \u00e0 charbon par terre, la bo\u00eete \u00e0 g\u00e2teaux sur la table, la grand-tante v\u00eatue de noir avec son tablier o\u00f9 reposer la fatigue et son sourire qui rayonne dans cette minuscule cuisine. Des heures pass\u00e9es l\u00e0 \u00e0 rien. Ces heures dont je me souviens, leur intensit\u00e9 jamais retrouv\u00e9e. L\u2019invisible se d\u00e9tachant de l\u2019\u00e9paisseur apparente. Dans une anse immobile d\u2019un temps, cette tache de m\u00e9moire. Entre les battements de l\u2019horloge s\u2019intercalent avec r\u00e9gularit\u00e9, provenant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte,  les coups de marteau sur de petites pointes, interrompus parfois par le raclement sur le plancher de la porte donnant sur la rue qui s\u2019ouvre, laisse p\u00e9n\u00e9trer un peu d\u2019air , des bonjours s\u2019\u00e9changent, quelques mots, un sourire que l\u2019on sait, une demande \u2013  ressemeler, recoudre, r\u00e9parer, redonner vie \u00e0 une paire de souliers \u2013  la porte  se referme, le poids lourd d\u2019un corps qui se meut avec difficult\u00e9, la b\u00e9quille qui frappe le sol puis la canne, la porte mitoyenne s\u2019ouvre, les yeux malicieux du grand-oncle fixent l\u2019enfant que je suis, la lumi\u00e8re p\u00e9n\u00e8tre, c&rsquo;est une part de ciel et personne pour le savoir alors, l\u2019odeur de cuir qui se faufile comme un r\u00eave et reviendra me hanter ici ou l\u00e0, jusque dans une ruelle de Venise, quelque chose qui me fige \u00e0 cet \u00e2ge l\u00e0 dont je ne me d\u00e9ferai plus, f\u00e9tu d\u2019enfance en noir et blanc avec son juste poids d\u2019ombre, et qu\u2019importe l\u2019aujourd\u2019hui au bout de mon regard , l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 dans une chambre de vision, o\u00f9 laiss\u00e9e \u00e0 moi-m\u00eame dans cette nappe de brume, je me suis efforc\u00e9e \u00e0 l\u2019effacement, m\u2019enserrant dans ces alv\u00e9oles d\u2019ombres dont, plus tard, je rechercherai la mati\u00e8re. J\u2019avais une dizaine d\u2019ann\u00e9es, plein de pens\u00e9es inachev\u00e9es,  et un jour de mars tout s\u2019est l\u00e9zard\u00e9 dans un  dernier hal\u00e8tement de vies us\u00e9es. Sous un ciel d\u2019h\u00e9matomes, la porte ne s\u2019est plus ouverte.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pourquoi est-ce toujours ce lieu qui transperce la m\u00e9moire? Une rue \u00e9troite au nom sans histoire, rue Louis Merley, dans un quartier pauvre d\u2019une ville qu\u2019on disait noire. 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