{"id":129525,"date":"2023-07-11T11:05:34","date_gmt":"2023-07-11T09:05:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=129525"},"modified":"2023-07-12T12:11:46","modified_gmt":"2023-07-12T10:11:46","slug":"ete-2023-5-ce-qui-echappe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-5-ce-qui-echappe\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #05 | Ce qui \u00e9chappe"},"content":{"rendered":"\n<p>Une voiture noire attend dans la cour. Attend. Celle de la police franchit le portail et s\u2019arr\u00eate pour laisser sortir un policier qui se poste bien droit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la porti\u00e8re rest\u00e9e ouverte pour que je puisse m\u2019y glisser. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, un second policier me demande de m\u2019asseoir, ce que je trouve un peu inutile, car \u00e9videmment, je ne peux pas rester debout. La voiture d\u00e9marre aussit\u00f4t et nous nous trouvons tous les trois serr\u00e9s \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. A c\u00f4t\u00e9 du conducteur, il n\u2019y a personne. Je me retourne pour voir si l\u2019autre voiture nous suit et elle nous suit bien. Marguerite, Daniel et le nouveau directeur sont dedans. Bien que cal\u00e9 au milieu des deux policiers, cette fois-ci, je peux regarder \u00e0 travers les vitres et m\u00eame par le parebrises central, ce que je n\u2019ai pas pu faire quand on m\u2019a conduit au domaine dans le fourgon pratiquement herm\u00e9tique. Mon c\u0153ur bat d\u2019impatience car je veux savoir comme font les deux v\u00e9hicules pour passer le grillage qui s\u00e9pare le domaine de tout le reste. En fait, je ne d\u00e9couvre rien car, comme pour le portail jaune, celui-ci s\u2019ouvre tout seul et les deux voitures passent tranquillement de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 sans \u00eatre \u00e9lectrocut\u00e9es. Il est vrai qu\u2019elles n\u2019ont pas touch\u00e9 le grillage, c\u2019est bien l\u00e0 l\u2019astuce&nbsp;; quant au m\u00e9canisme d\u2019ouverture, quelqu\u2019un doit quelque part presser un petit bouton pour que \u00e7a marche aussi bien. &nbsp;Au-del\u00e0 du grillage, c\u2019est la campagne, je ne l\u2019avais jamais vue au grand jour&nbsp;; la route bord\u00e9e d\u2019arbres, la rivi\u00e8re qui passe dans le domaine l&rsquo;accompagne, tranquille et libre. J\u2019aimerais ne jamais la quitter de yeux, mais lors d\u2019un virage je la perds et des maisons commencent \u00e0 apparaitre, d\u2019abord \u00e9parpill\u00e9es dans les champs, puis en petits groupes serr\u00e9s jusqu\u2019au village. J\u2019essaie de comprendre combien de temps on a mis pour y arriver, mais j\u2019ai du mal \u00e0 calculer&nbsp;; les heures du domaine sont diff\u00e9rentes de celles qui d\u00e9filent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. On continue sur une route plus large, le clocher de l\u2019\u00e9glise nous abandonne et tout redevient champs, arbres, arbres et champs, maisons isol\u00e9es. Les deux policiers regardent toujours devant eux, silencieux, le conducteur fixe la route attentivement, mais je l\u2019ai vu qui me jetait un coup d\u2019\u0153il discret par le r\u00e9troviseur. Moi, je regarde \u00e0 droite, \u00e0 gauche, devant. Il y a de plus en plus de voitures, elles vont vite et nous d\u00e9passent, de grands blocs d\u2019immeubles apparaissent, des usines aussi, avec leurs grands panneaux annon\u00e7ant qui elles sont&nbsp;; je reconnais certains noms&nbsp;; on entre enfin dans la banlieue de la ville o\u00f9 j\u2019ai toujours v\u00e9cu jusqu\u2019\u00e0 mon entr\u00e9e dans le domaine. Je revois les magasins, le grand jardin public avec ses bancs rouges, \u00e0 gauche, c\u2019est la rue qui m\u00e8ne chez moi, mais la voiture n\u2019y entre pas, elle continue, s\u2019arr\u00eatant aux feux rouges, d\u00e9marrant quand c\u2019est vert. Mon c\u0153ur commence \u00e0 battre tr\u00e8s fort quand on s\u2019approche de la maison de Gaspard, j\u2019ai les mains moites, je sens mon visage en sang, j\u2019ai une peur horrible que la voiture ne s\u2019y arr\u00eate, m\u00eame si je sais que je vais au tribunal, et c\u2019est avec soulagement qu\u2019au bout de quelque minutes, j\u2019aper\u00e7ois la grande demeure aux colonnes blanches surgir devant devant mes yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>La salle o\u00f9 l\u2019on me conduit est diff\u00e9rente de celle de la premi\u00e8re fois. On me fait asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mes parents, arriv\u00e9s avant moi, et qui m\u2019embrassent. Marguerite, Daniel et le nouveau directeur s\u2019installent un peu plus loin, mais dans la m\u00eame rang\u00e9e&nbsp;; l\u2019ancien directeur est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 lui aussi, me fait un petit signe de reconnaissance. Un homme arrive et s\u2019assoit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous&nbsp;; c\u2019est l\u2019avocat de mes parents qui me salue d\u2019un sourire. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, j\u2019aper\u00e7ois la famille de Gaspard en compagnie de personnes que je ne reconnais pas. J\u2019essaie de me rappeler les conseils de Marguerite&nbsp;: faire tr\u00e8s attention \u00e0 ce que l\u2019on dit&nbsp;; \u00eatre patient, ne pas m\u2019agiter. Je fais de mon mieux, mais mon c\u0153ur est en alerte constant. Soudain, tout le monde se l\u00e8ve, je me l\u00e8ve aussi, sur un mot de mes parents, et le juge entre dans la salle, s\u2019installe \u00e0 sa grande table avec son marteau. Ce n\u2019est pas le m\u00eame juge que la premi\u00e8re fois. Il commence par nous demander de nous asseoir et commence \u00e0 parler. De l\u2019\u00e9v\u00e9nement d\u2019abord, puis dit des tas de mots que je ne comprends pas, mais j\u2019attrape au vol \u00ab&nbsp;irresponsabilit\u00e9 p\u00e9nale&nbsp;\u00bb, ce qu\u2019avait d\u00e9j\u00e0 dit l\u2019autre juge. Si c\u2019est pour r\u00e9p\u00e9ter la m\u00eame chose, je ne vois pas pourquoi on nous a fait venir. Quand il finit de parler, l\u2019avocat de mes parents prend la parole, il a une voix tr\u00e8s claire et sonnante. Son ton assur\u00e9, mais calme, me plait. Pour lui, tout semble simple. J\u2019ai eu une conduite exemplaire pendant ces quatre ann\u00e9es (je me rends compte que j\u2019ai pass\u00e9 quatre ann\u00e9es au domaine), j\u2019ai accompli toutes les t\u00e2ches qui m\u2019ont \u00e9t\u00e9 assign\u00e9es, j\u2019ai suivi un traitement rigoureux et efficace qui m\u2019a permis d\u2019acqu\u00e9rir une stabilit\u00e9 et une pr\u00e9visibilit\u00e9 de comportement que personne ne peut mettre en doute. Je suis tout \u00e0 fait d\u2019accord avec lui. Il ajoute que, pour le prouver, monsieur le juge a en son pouvoir les rapports m\u00e9dicaux des sp\u00e9cialistes qui m\u2019ont accompagn\u00e9 quotidiennement et qui attestent ce qu\u2019il vient de dire. De plus, ces personnes sont pr\u00e9sentes et pr\u00eates \u00e0 t\u00e9moigner si monsieur le juge le permet ou le consid\u00e8re pertinent. Il se rassoit. Le juge donne la parole aux personnes de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Un homme se l\u00e8ve&nbsp;; il doit \u00eatre l\u2019avocat de la famille de Gaspard. Il demande la permission de contester les paroles de son coll\u00e8gue et rappelle, lui aussi tr\u00e8s assertivement, la gravit\u00e9 de mon crime, mon comportement instable en milieu non contr\u00f4l\u00e9 et que, m\u00eame en milieu contr\u00f4l\u00e9, ma conduite est loin d\u2019\u00eatre irr\u00e9prochable comme son coll\u00e8gue veut le faire croire. Que lui aussi a en sa possession des \u00e9l\u00e9ments incontestables qui le prouvent. Ma lib\u00e9ration anticip\u00e9e constituerait un trouble constant pour la famille de la victime et une situation d\u2019alarme public pour la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral. Je ne peux m\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00eatre un peu d\u2019accord avec lui aussi, car je ne voudrais en aucun cas troubler la famille de Gaspard et \u00eatre la cause d\u2019alarme pour quiconque. Il ajoute que les pr\u00e9tendus rapports en ma faveur ne sont pas fiables, ils ne prouvent que ma capacit\u00e9 de manipulation et donc une conscience tout \u00e0 fait rationnelle et froide de mes actes. Selon lui, ma vraie place est en prison et non dans un milieu permissif comme celui o\u00f9 je me trouve. Mes parents se l\u00e8vent, indign\u00e9s, il y a des murmures dans toute la salle. Le juge fait taire et asseoir tout le monde \u00e0 coups de marteau sur la table. Notre avocat demande la parole pour s\u2019opposer vivement aux propos de son coll\u00e8gue, lui rappelle que le jugement a d\u00e9j\u00e0 eu lieu et qu\u2019on n\u2019est pas l\u00e0 pour le r\u00e9p\u00e9ter, mais pour analyser une demande tout \u00e0 fait l\u00e9gitime des ses clients. Je ressens une fatigue immense&nbsp;; mon effort de concentration a atteint ses limites. Je ne demande qu\u2019\u00e0 reposer mon regard sur un quelconque objet de la salle et d\u2019y laisser vagabonder ma pens\u00e9e. Mes yeux tombent sur le nouveau directeur que je n\u2019ai pratiquement pas vu depuis son arriv\u00e9e au domaine. Il semble qu\u2019il passe toutes ses journ\u00e9es dans son bureau \u00e0 \u00e9tudier des dossiers. Il a amen\u00e9 avec lui une secr\u00e9taire qui travaille avec lui du matin au soir, mais qui ne r\u00e9side pas au domaine. Il est plus jeune que l\u2019ancien directeur, tr\u00e8s maigre, mais pas tr\u00e8s grand. Lucas est bien plus grand que lui et peut-\u00eatre aussi Daniel. La premi\u00e8re fois que je l\u2019ai vu, ce qui m\u2019a tout de suite impressionn\u00e9 c\u2019\u00e9taient ses yeux, des yeux tout petits et ronds dans un regard opaque qui m\u2019a tout de suite fait penser celui d\u2019un rat. Aujourd\u2019hui, je ne peux pas confirmer mon impression, car je ne vois que son profil, un nez long et mince l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9. Ses cheveux sont fins et clairs et, sur sa joue gauche, celle que je peux apercevoir, une rondelle rouge (certainement due \u00e0 la chaleur). Mes divagations sont interrompues par la voix et le bruit du marteau du juge. Tout le monde se l\u00e8ve et je pense avec soulagement que le calvaire est termin\u00e9, mais mes parents me disent avec un air grave que le juge a juste annonc\u00e9 une pause pour d\u00e9jeuner. Les policiers m\u2019emm\u00e8nent dans une salle o\u00f9 se trouvent deux gardes, une table et une chaise. Ils posent sur la table un plateau avec de la nourriture. Une esp\u00e8ce de bouillie de pommes de terre et de viande hach\u00e9e. Je l\u2019avale rapidement et reste l\u00e0, assis \u00e0 ma place avec les gardes debout, en train de parler tout bas. Je regarde dans le vide car je n\u2019ai envie ni d\u2019observer les gardes ni la pi\u00e8ce. Je ressens la naus\u00e9e habituelle des mauvais jours et j\u2019essaie de penser \u00e0 quelque chose d\u2019agr\u00e9able pour la faire dispara\u00eetre, mais rien ne me vient \u00e0 l\u2019esprit. Qu\u2019est-ce qu\u2019ils vont encore dire ? Pourquoi tant de mots, est-ce que je demande quelque chose&nbsp;? Non. Je voudrais juste qu\u2019on me laisse tranquille. Ma chambre, mon cahier, les chevaux de jade me manquent terriblement. Je veux rentrer et dormir.<\/p>\n\n\n\n<p>De nouveau la grande salle, m\u00eame man\u00e8ge avec l\u2019entr\u00e9e du juge, tout le monde se l\u00e8ve puis se rassoit \u00e0 sa demande. &nbsp;On prononce le nom de Marguerite, qui vient se placer devant nous assise \u00e0 une petite table, plac\u00e9e sous le bureau du juge. Elle est encore plus belle, avec un chemisier bleu fonc\u00e9 et ses cheveux en boucles tombant sur ses \u00e9paules&nbsp;; elle parle, plut\u00f4t r\u00e9pond aux questions des avocats. Elle parle de moi d\u2019une fa\u00e7on si touchante que j\u2019en ai les larmes aux yeux, elle dit que je suis quelqu\u2019un de tr\u00e8s sensible, cependant je perds le fil de son discours quand elle commence \u00e0 \u00e9noncer des termes qui me d\u00e9passent, mais qui sont beaux tout de m\u00eame quand ils sont dits de sa voix douce et tranquille. Elle repart \u00e0 sa place. C\u2019est Daniel qui prend la rel\u00e8ve. Trop de mots difficiles, mais \u00e0 un certain moment il dit que je suis au niveau de socialisation trois, ce qui repr\u00e9sente un progr\u00e8s remarquable vu ma condition et mon \u00e9tat initiaux. L\u2019avocat de l\u2019autre groupe demande alors si cette socialisation n\u2019est pas nuisible pour les autres patients, Daniel r\u00e9pond qu\u2019au contraire elle est b\u00e9n\u00e9fique, vu que certains d\u2019entre eux ont \u00e9galement progress\u00e9 sur ce param\u00e8tre. Que le traitement appliqu\u00e9 a beaucoup am\u00e9lior\u00e9 mes comp\u00e9tences. L\u2019avocat l\u2019interrompt \u00e0 nouveau pour demander en quoi consiste ce traitement, vu qu\u2019ant\u00e9rieurement aucun traitement ne m\u2019a emp\u00each\u00e9 de faire ce que j\u2019ai fait. Daniel a r\u00e9pondu que le traitement n\u2019est efficace qu\u2019avec l\u2019accompagnement ad\u00e9quat, que cet accompagnement a \u00e9t\u00e9 suivi scrupuleusement, comme le montrent les rapports qu\u2019il a envoy\u00e9s au juge. Daniel se rassoit et c\u2019est le tour de l\u2019ancien directeur de prendre sa place \u00e0 la petite table. J\u2019en suis tout \u00e9mu quand il commence \u00e0 parler. Il parle et il parle, puis l\u2019avocat l\u2019interrompt pour lui demander si durant sa permanence au domaine le r\u00e8glement a \u00e9t\u00e9 rigoureusement respect\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il r\u00e9pond que le r\u00e8glement doit \u00eatre \u00e0 la fois strict dans ses objectifs majeurs et souple dans l\u2019ad\u00e9quation \u00e0 chaque cas&nbsp;; qu\u2019il n\u2019est r\u00e9ellement efficace que dans ces conditions. Je l\u2019admire encore plus qu\u2019avant. &nbsp;Mais l\u2019autre avocat proteste, dit que les propos du directeur sont inadmissibles, qu\u2019il a des preuves comme quoi je suis un \u00e9l\u00e9ment perturbateur qui non seulement enfreint les r\u00e8gles sous le regard b\u00e9n\u00e9vole de ses gardiens, mais manipule \u00e9galement ces derniers pour arriver \u00e0 des fins pr\u00e9cises. N\u2019est-ce pas vrai que je fais circuler de l\u2019argent dans le domaine, que je charge les livreurs de m\u2019apporter des marchandises que je commande \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur&nbsp;? Le directeur proteste avec vigueur en disant que ce ne sont que de simples friandises. L\u2019avocat qualifie celui-ci d\u2019ing\u00e9nu avec un rire qui sonne faux. Des friandises, franchement, \u00e0 cet \u00e2ge&nbsp;? Vous croyez aussi au P\u00e8re No\u00ebl&nbsp;? Qui vous dit qu\u2019il ne fait pas venir d\u2019autres friandises beaucoup plus p\u00e9rilleuses et nocives \u00e0 la sant\u00e9 et au bien-\u00eatre des autres patients&nbsp;? N\u2019est-ce pas vrai que mes parents me font parvenir cet argent lors de leurs trop fr\u00e9quentes visites au domaine, violant ainsi l\u2019un des principes majeurs de l\u2019\u00e9tablissement ? Est-ce vrai ou pas que j\u2019ai des complices qui m\u2019aident dans toutes mes man\u0153uvres&nbsp;? N\u2019est-ce pas vrai que j\u2019incite d\u2019autres patients \u00e0 la d\u00e9sob\u00e9issance et \u00e0 la r\u00e9bellion&nbsp;? Que je franchis impun\u00e9ment les limites permises de circulation dans le domaine en allant dans des endroits qui mettent en danger non seulement ma vie mais aussi la vie de ceux qui me suivent et m\u2019ob\u00e9issent aveugl\u00e9ment&nbsp;? A ce moment, mon cerveau est pr\u00eat \u00e0 exploser. Notre avocat exige imm\u00e9diatement des preuves de toutes ces accusations, mais, moi-m\u00eame, je sais qu\u2019elles ne sont pas n\u00e9cessaires. Tout est vrai. Absolument vrai. Une grande agitation r\u00e8gne dans la salle. Tout le monde parle en m\u00eame temps, ma m\u00e8re pleure, mon p\u00e8re a le visage sombre. Tout \u00e0 coup, je regarde du c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re de Gaspard. Elle est immobile est silencieuse&nbsp;; je remarque qu\u2019elle a beaucoup vieilli, sur son visage, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 coulent les larmes, il y a des rides noires et profondes et une tristesse infinie ; je baisse la t\u00eate de honte. Le juge a un mal fou \u00e0 se faire entendre, cette fois-ci, je crois que le marteau va vraiment perforer la table et lui tomber sur le pied. Peu \u00e0 peu, le calme revient. L\u2019autre avocat demande \u00e0 nouveau la parole pour r\u00e9clamer le t\u00e9moignage du nouveau directeur. Notre avocat s\u2019y oppose, en disant que le nouveau directeur, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il est nouveau, ne peut pas t\u00e9moigner sur ce qu\u2019il connait \u00e0 peine. Celui-ci reste imperturbable. Le juge accepte et s\u2019appr\u00eate \u00e0 parler, mais l\u2019avocat a encore des choses \u00e0 dire. Il demande au juge non seulement de ne pas all\u00e9ger ma peine (ma peine est impossible \u00e0 all\u00e9ger en ce moment), mais de me muter (je ne comprends le mot qu\u2019avec la suite de sa demande) dans un autre \u00e9tablissement aux r\u00e8gles beaucoup plus strictes que celui o\u00f9 je me trouve. Notre avocat s\u2019y oppose et donne des tas de raisons et redemande des preuves, des preuves de ce que l\u2019autre vient d\u2019avancer. Sans preuves, ses propos sont des calomnies, de pures insultes, faits pour d\u00e9nigrer (?) l\u2019image d\u2019une institution aussi ancienne et respectable comme celle o\u00f9 je suis. L\u2019autre avocat r\u00e9plique que les preuves sont en sa possession et que s\u2019il ne les pr\u00e9sente pas c\u2019est uniquement pour garantir le droit de confidentialit\u00e9 de ses t\u00e9moins. Il se tait. Tout le monde se tait. Le juge consulte ses papiers durant un bon moment. Je sais que mon avenir d\u00e9pend de ce qu\u2019il va dire. C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 comme cela la premi\u00e8re fois. Je n\u2019arrive \u00e0 penser qu\u2019\u00e0 une chose&nbsp;: si le juge ordonne que je change d\u2019\u00e9tablissement, aurai-je le droit d\u2019emmener ce qui m\u2019appartient&nbsp;? Je juge s\u2019appr\u00eate \u00e0 parler&nbsp;; je sais que le d\u00e9but ne compte pas&nbsp;; c\u2019est la fin de son discours que j\u2019attends ainsi que sa d\u00e9cision. \u00c9tant donn\u00e9, dit-il, les diff\u00e9rents t\u00e9moignages et arguments pr\u00e9sent\u00e9s, les accusations graves qui ont \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9es, mais aussi l\u2019absence de fondement qui les soutiendrait, dicte la prudence et le bon sens que l\u2019accus\u00e9 ne voie pas sa peine all\u00e9g\u00e9e, dans le propre int\u00e9r\u00eat de celui-ci, afin que l\u2019accompagnement et le traitement m\u00e9dical qui ont \u00e9t\u00e9 poursuivis avec succ\u00e8s jusqu\u2019ici puissent produire des r\u00e9sultats encore plus solides et consistants et garantir un \u00e9quilibre durable. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la mutation d\u2019\u00e9tablissement, comme le demande l\u2019accusation, pourrait retarder et m\u00eame nuire \u00e0 cette \u00e9volution positive. Puisque l\u2019\u00e9tablissement en question se trouve depuis peu sous une nouvelle administration, le tribunal demande \u00e0 ses nouveaux gestionnaires qu\u2019ils veillent \u00e0 son bon fonctionnement, sans failles de s\u00e9curit\u00e9, sans transiger sur le r\u00e8glement \u00e9tabli, tout en veillant au bien-\u00eatre des patients. Le marteau r\u00e9sonne \u00e0 nouveau sur la table. Tout le monde se l\u00e8ve, ma m\u00e8re continue en pleurs, notre avocat n\u2019arr\u00eate pas de parler dans le vide, car personne ne l\u2019\u00e9coute. Marguerite, Daniel et le nouveau directeur se dirigent discr\u00e8tement vers l\u2019une des sorties \u00e0 l\u2019autre bout de la salle. Je reste assis. Je regarde une derni\u00e8re fois la m\u00e8re de Gaspard, nos yeux se croisent. A ce moment-l\u00e0, toutes mes peines et mes soucis sont oubli\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une voiture noire attend dans la cour. Attend. Celle de la police franchit le portail et s\u2019arr\u00eate pour laisser sortir un policier qui se poste bien droit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la porti\u00e8re rest\u00e9e ouverte pour que je puisse m\u2019y glisser. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, un second policier me demande de m\u2019asseoir, ce que je trouve un peu inutile, car \u00e9videmment, je ne <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-5-ce-qui-echappe\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #05 | Ce qui \u00e9chappe<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":332,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4705,4525],"tags":[],"class_list":["post-129525","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-05-compressions-faulkner","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/129525","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/332"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=129525"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/129525\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=129525"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=129525"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=129525"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}