{"id":129748,"date":"2023-07-14T20:21:34","date_gmt":"2023-07-14T18:21:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=129748"},"modified":"2023-07-17T11:20:21","modified_gmt":"2023-07-17T09:20:21","slug":"outils-du-roman-01-dresser-les-chiens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/outils-du-roman-01-dresser-les-chiens\/","title":{"rendered":"#outils du roman #01 |\u00a0Dresser les chiens"},"content":{"rendered":"\n<p>La gare routi\u00e8re est encadr\u00e9e par deux barres d&rsquo;immeubles qui des ann\u00e9es plus tard seraient d\u00e9truites par la r\u00e9novation urbaine. Dans la chaleur humide de l&rsquo;apr\u00e8s-midi du 13 octobre 1994, Madeleine Cinabre retourne chez sa m\u00e8re, \u00e0 Bergette, par le car de L\u00e9ogane qui quitte Pointe-\u00e0-Pitre \u00e0 17h. Elle est grande et mince, la peau tr\u00e8s sombre. Elle revient de la ville o\u00f9 elle pr\u00e9pare un BTS en comptabilit\u00e9. Elle marche d&rsquo;un pas assur\u00e9 vers L\u00e9ogane, indiff\u00e9rente aux commentaires trop appuy\u00e9s des hommes qui la regardent passer. Elle en a l&rsquo;habitude. Elle sert son grand classeur bleu contre son chemisier \u00e0 fleurs, r\u00e9ajuste la bride de son sac sur son \u00e9paule, et lisse machinalement le devant de sa jupe en jeans qui lui arrive aux genoux. Elle se persuade qu&rsquo;elle en a assez l&rsquo;habitude depuis que ses seins ont bourgeonn\u00e9 pour que cela ne lui fasse plus rien. Les sifflets, les plaisanteries salaces sont autant de griffures qu&rsquo;elle et d&rsquo;autres femmes endurent par peur d&rsquo;assauts plus violents. Le temp\u00e9rament des hommes est comme le temps qu&rsquo;il fait. Qui peut contrarier le temps qu&rsquo;il fait? Madeleine avait appris \u00e0 vivre, comme d&rsquo;autres, sans m\u00eame en avoir la moindre conscience, avec ses griffures. A force, la peur de l&rsquo;agression m\u00e2le s&rsquo;\u00e9tait tellement enracin\u00e9e qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait \u00e9tendue dans sa psych\u00e9 comme une t\u00e2che irr\u00e9versible. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas seulement des hommes dont elle avait peur sans m\u00eame le savoir. Sans m\u00eame le savoir, elle avait peur d&rsquo;\u00eatre elle-m\u00eame. Elle avait peur de vivre. Tout individu m\u00e2le ou femelle d&rsquo;ailleurs, qui faisait preuve d\u2019intimidation ou de domination \u00e9tait un danger qu&rsquo;il fallait fuir d\u00e8s que possible. S&rsquo;il ne lui \u00e9tait pas possible de fuir, Madeleine perdait tous ses moyens et ne savait plus parler ni penser. Cette hyper vigilance inconsciente \u00e0 l&rsquo;agression grande ou petite, implicite ou explicite s&rsquo;exprimait parfois dans ses h\u00e9sitations de langage. Elle pouvait parfois buter sur des mots au point qu&rsquo;on aurait pu la soup\u00e7onner d&rsquo;\u00eatre b\u00e8gue. Si Madeleine avait pu \u00eatre consciente, si une personne bienveillante avait pu lui faire comprendre que les sifflets et les plaisanteries salaces n&rsquo;\u00e9taient pas une fatalit\u00e9, si elle m\u00eame avait le caract\u00e8re moins soumis, Madeleine aurait pu devenir une dompteuse de m\u00e2les sauvages, une dresseuse de chiens. Les chiens ne penseraient m\u00eame pas \u00e0 l&rsquo;attaquer tant elle aurait de l&rsquo;assurance. C&rsquo;est elle qui \u00e0 son tour aurait le privil\u00e8ge de l&rsquo;intimidation sans avoir besoin de parler fort ou de se montrer mena\u00e7ante. Mais Madeleine ne parlait pas fort et rien ne mena\u00e7ait personne dans sa fr\u00eale silhouette de jeune femme \u00e0 la peau trop noire. Elle croyait son indiff\u00e9rence manifeste et son pas assur\u00e9 alors qu&rsquo;elle montait dans le car de L\u00e9ogane. Il n&rsquo;en \u00e9tait rien. Madeleine \u00e9tait une proie facile.<br>L\u00e9ogane, l&rsquo;\u00e2ge m\u00fbr et la mine s\u00e9v\u00e8re, l&rsquo;avait vu grandir elle et sa s\u0153ur Guylaine. Il \u00e9tait le fier propri\u00e9taire d&rsquo;un autocar Saviem blanc \u00e0 larges bandes rouges, achet\u00e9 en 1983. Il faisait le trajet Rougeole Petit-Bourg\/ Pointe-\u00e0-Pitre du lundi au samedi sauf les jours f\u00e9ri\u00e9s de 5h \u00e0 18h. Les week-end il faisait les excursions \u00e0 la demande. Il avait pour aide de car les jeunes p\u00eacheurs de Petit-Bourg. T\u00e9moin silencieux des changements que connaissait la commune de Petit-Bourg, il n&rsquo;aurait su dire combien de trajets il avait fait entre Rougeole et la Pointe. Il n&rsquo;avait pas non plus gard\u00e9 la m\u00e9moire photographique des changements dans le paysage. Les nouvelles routes, les constructions de logements collectifs, le nouveau lyc\u00e9e, les deux nouveaux coll\u00e8ges, les grands panneaux publicitaires, l&rsquo;augmentation du nombre de voitures, les jeunes sans casques et torse nus et des ann\u00e9es plus tard \u00e0 force d&rsquo;amendes et d&rsquo;\u00e9ducation routi\u00e8re les jeunes avec casques et tee shirt alors m\u00eame que le trafic de drogue n&rsquo;avait cess\u00e9 lui d&rsquo;augmenter&#8230; Il n&rsquo;aurait pas su dire combien les champs de cannes \u00e0 sucre avaient recul\u00e9 \u00e0 mesure que les hommes politiques d\u00e9veloppaient le pays pour le bonheur des citoyens, disaient-ils. Aujourd&rsquo;hui Rougeole avait tellement chang\u00e9, tant de nouveaux habitants s&rsquo;\u00e9taient install\u00e9s qu&rsquo;il ne restait quasiment plus personne pour dire que Rougeole l&rsquo;avait vu na\u00eetre et pour un peu les nouveaux pourraient dire, s&rsquo;ils le voulaient qu&rsquo;il n&rsquo;y \u00e9tait jamais n\u00e9.<br>Madeleine et L\u00e9ogane n&rsquo;\u00e9taient pas seuls dans le car qui avait pris la route direction Bergette ce jeudi 13 octobre 1994. Rodrigue avait abandonn\u00e9 le lyc\u00e9e et se consacrait maintenant \u00e0 la p\u00eache. Quand il travaillait pour L\u00e9ogane comme aide de car, Madeleine s\u2019asseyait devant pour lui parler. Quand il n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0, par timidit\u00e9, elle s&rsquo;asseyait au fond du car comme pour se faire oublier.<br>Aujourd&rsquo;hui elle \u00e9tait devant. Aujourd&rsquo;hui elle avait le sourire. Aujourd&rsquo;hui, elle \u00e9tait amoureuse.<br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La gare routi\u00e8re est encadr\u00e9e par deux barres d&rsquo;immeubles qui des ann\u00e9es plus tard seraient d\u00e9truites par la r\u00e9novation urbaine. Dans la chaleur humide de l&rsquo;apr\u00e8s-midi du 13 octobre 1994, Madeleine Cinabre retourne chez sa m\u00e8re, \u00e0 Bergette, par le car de L\u00e9ogane qui quitte Pointe-\u00e0-Pitre \u00e0 17h. Elle est grande et mince, la peau tr\u00e8s sombre. 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