{"id":129846,"date":"2023-07-13T18:54:58","date_gmt":"2023-07-13T16:54:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=129846"},"modified":"2023-07-13T19:14:44","modified_gmt":"2023-07-13T17:14:44","slug":"ete-2023-05-la-veillee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-05-la-veillee\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #05 | la veill\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p>Douna &#8211; Ce n&rsquo;est pas vrai, ce n&rsquo;est pas possible. \u00c7a n&rsquo;a pas pu arriver, pas maintenant, pas encore ! C&rsquo;\u00e9tait trop t\u00f4t dans notre relation, elle n&rsquo;a pas pu partir alors que nous n&rsquo;en \u00e9tions qu&rsquo;au d\u00e9but, et lorsqu&rsquo;elle est venue \u00e0 l&rsquo;appartement \u00e0 sa demande, la conversation avait gliss\u00e9 fluide, tendre, agr\u00e9able, elle me laissait \u00e9voluer \u00e0 l&rsquo;aise autour d&rsquo;elle, et confiante, je m&rsquo;amusais \u00e0 lui tourner autour, \u00e0 me rapprocher d&rsquo;elle, je la sentais plus s\u00fbre, heureuse, le courant \u00e9tait bien pass\u00e9. Comment \u00e7a a pu arriver si brusquement ? Sa mort ? Pas \u00e7a non, c&rsquo;est impossible, intol\u00e9rable d&rsquo;apprendre \u00e7a, triste savoir, pourquoi m&rsquo;a-t-elle laiss\u00e9e si soudainement ? Pour la tester apr\u00e8s notre entrevue, je lui avais oppos\u00e9 un silence radio, cruel je l&rsquo;avoue, mais c&rsquo;\u00e9tait juste par jeu. Je voulais jouer avec ses nerfs, son attente, cr\u00e9er le manque, la frustration qui la pr\u00e9cipiterait vers moi irr\u00e9pressiblement. Jamais je n&rsquo;aurais imaginer qu&rsquo;elle allait effectuer le grand saut dans le vide, craquer de toutes parts. Ce n&rsquo;est pas ce que j&rsquo;attendais. Je la voulais mienne, enti\u00e8rement soumise, pas disparue. J&rsquo;ai honte maintenant, de ne pas avoir agi, ne pas \u00eatre pass\u00e9e \u00e0 l&rsquo;acte, croyant vraiment qu&rsquo;il y aurait d&rsquo;autres fois, des milliers d&rsquo;autres fois et qu&rsquo;il ne servait \u00e0 rien de pr\u00e9cipiter les choses, je voulais prendre mon temps avec elle, avant que du bon temps. C&rsquo;\u00e9tait sans compter la faucheuse qui me la prendrait, alors que j&rsquo;\u00e9tais partie loin d&rsquo;elle quelques jours, pensant revenir, la retrouver tout \u00e0 moi, ob\u00e9issante et \u00e0 mes pieds. C&rsquo;\u00e9tait sans compter sa mort qui me l&rsquo;a confisqu\u00e9e \u00e0 tout jamais. Cyl, je t&rsquo;aimais, mais il est trop tard de le dire \u00e0 un corps qui ne r\u00e9agira plus \u00e0 mes paroles qui retombent dans une non r\u00e9ponse et un silence assourdissant. J&rsquo;aurais d\u00fb, j&rsquo;aurais d\u00fb te prendre dans mes bras lorsque tu \u00e9tais si pr\u00e8s de moi. Te donner ce que tu attendais, \u00e7a se lisait sur tes l\u00e8vres. Maintenant, le silence radio c&rsquo;est toi qui l&rsquo;impose, et quand bien m\u00eame j&rsquo;aurais beau t&rsquo;appeler, le son de ta voix ne r\u00e9sonnera plus que dans les r\u00eaves que je ferai de ta pr\u00e9sence. Tu me manques, m&rsquo;avais-tu \u00e9crit derni\u00e8rement. D\u00e9sormais c&rsquo;est \u00e0 moi, \u00e0 tous que tu manques Cyl. J&rsquo;aurais tant voulu une aventure avec toi, et cet arr\u00eat de mort siffle comme un fouet flagellant mon c\u0153ur bless\u00e9. Je voudrais refaire toute l&rsquo;histoire, penser que tu es encore l\u00e0 pour t&rsquo;aimer et te le dire, je suis estomaqu\u00e9e, sid\u00e9r\u00e9e par ton absence soudaine. Dis-moi que je r\u00eave et que ce cauchemar va s&rsquo;arr\u00eater, que je vais te revoir, que tout va s&rsquo;arranger. Mais tu restes de marbre d\u00e9sormais, je n&rsquo;avais pas pr\u00e9vu. Je suis contrari\u00e9e. Que vais-je faire maintenant sans toi ?<\/p>\n\n\n\n<p>Nouch &#8211; Ce sont les journaux qui m&rsquo;ont appris la nouvelle. Habituellement, je ne regarde que d&rsquo;un oeil distrait la rubrique n\u00e9crologique, mais l\u00e0, trois lettres m&rsquo;ont arr\u00eat\u00e9e, interpell\u00e9e, comme un cri pouss\u00e9 dans le silence de cet \u00e9t\u00e9 caniculaire : son nom, Cyl. Alors c&rsquo;\u00e9tait fini, son histoire s&rsquo;arr\u00eatait l\u00e0. Cela faisait un certain temps que je n&rsquo;avais plus de nouvelles de cette fille \u00e0 l&rsquo;intelligence retorse et tourment\u00e9e, dont j&rsquo;avais suivi les recherches sur des ann\u00e9es, qui voulait poursuivre une relation qui n&rsquo;avait plus sa raison d&rsquo;\u00eatre, comme une dynamo mise en route et dont la marche tarde \u00e0 s&rsquo;apaiser. J&rsquo;avais fais preuve de tact, de prudence \u00e0 son \u00e9gard, ne voulant pas la froisser, la blesser, car je la sentais fragile malgr\u00e9 le c\u00f4t\u00e9 frondeur qu&rsquo;elle voulait laisser para\u00eetre. Je savais que t\u00f4t ou tard la m\u00e9canique s&rsquo;enraillerait, qu&rsquo;elle allait craquer, tomber. Au d\u00e9part, son s\u00e9rieux, sa rigueur m&rsquo;avait impressionn\u00e9e. Toujours au premier rang, accroch\u00e9e \u00e0 sa feuille et \u00e0 mes mots qui devaient r\u00e9sonner en elle comme des miracles. C&rsquo;est comme si une fois de plus elle avait voulu prendre la premi\u00e8re place. Plus \u00e2g\u00e9e qu&rsquo;elle, logiquement, c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 moi de partir d&rsquo;abord. Dans sa d\u00e9sesp\u00e9rance, c&rsquo;\u00e9tait comme si elle avait voulu me devancer. Son absent\u00e9isme ces derniers temps d\u00e9montrait qu&rsquo;elle m&rsquo;avait oubli\u00e9e, qu&rsquo;elle \u00e9tait d\u00e9sormais pass\u00e9e \u00e0 autre chose. C&rsquo;\u00e9tait bon signe car il fallait bien qu&rsquo;elle renforce son ind\u00e9pendance et sa prise de distance vis-\u00e0-vis de moi. Toutes ces ann\u00e9es, je m&rsquo;\u00e9tais attach\u00e9e \u00e0 elle, \u00e0 sa spontan\u00e9it\u00e9, sa na\u00efvet\u00e9, sa sensibilit\u00e9 \u00e0 vif. Mais je m&rsquo;inqui\u00e9tais tout de m\u00eame de la suite qu&rsquo;allait prendre sa vie. La suite m&rsquo;a donn\u00e9 malheureusement raison. Cyl \u00e9tait fragile et le basculement n&rsquo;avait pu \u00eatre \u00e9vit\u00e9. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, j&rsquo;avais essay\u00e9 d&rsquo;alerter sa famille, sa m\u00e8re qui s&rsquo;\u00e9tait braqu\u00e9e lorsque j&rsquo;avais \u00e9voqu\u00e9 sa cachexie, l&rsquo;\u00e9tat exalt\u00e9 dans lequel je l&rsquo;avais retrouv\u00e9e sur le pas de ma porte, me suppliant de la garder. J&rsquo;\u00e9tais rest\u00e9e sans voix de son effronterie. Elle \u00e9tait repartie, elle si petite, dans le grondement de la ville et de la nuit, cherchant le chemin du retour, seule, dans l&rsquo;abandon immense du monde qui la rejetait. Sa famille m&rsquo;avait alors verrouill\u00e9 la porte, et je n&rsquo;avais plus eu que des nouvelles \u00e9vasives. Mais m\u00eame si je m&rsquo;attendais \u00e0 une issue fatale, le choc de l&rsquo;annonce de sa mort ce matin fut immense. Elle \u00e9tait comme ma propre fille. Je perdais une enfant qui m&rsquo;avait longtemps poursuivie, puis abandonn\u00e9e. Rattrap\u00e9e, d\u00e9laiss\u00e9e, qu&rsquo;allais-je faire sans elle ?<\/p>\n\n\n\n<p>Luc &#8211; Je refais le chemin des derni\u00e8res heures de sa vie, de Cyl ma petite s\u0153ur si espi\u00e8gle, si \u00e9tonnante toujours. Je n&rsquo;arrive pas \u00e0 m&rsquo;expliquer comment elle en est arriv\u00e9e \u00e0 prendre une telle d\u00e9cision, sauter la balustrade, se jeter dans le vide ? Comment si petite, arriver \u00e0 un tel degr\u00e9 de courage, ou d&rsquo;inconscience plong\u00e9e dans le plus grand d\u00e9sespoir ? C&rsquo;est cette femme je suis s\u00fbr, qui lui a tourneboul\u00e9 l&rsquo;esprit. Elle, Cyl, n&rsquo;a pas pu l&rsquo;attendre, r\u00e9fr\u00e9ner son d\u00e9sir pour elle. Elle s&rsquo;est \u00e9lanc\u00e9 dans les airs du haut de ces six \u00e9tages d&rsquo;un immeuble qu&rsquo;elle ne connaissait m\u00eame pas, comme un ange chass\u00e9 du paradis s&rsquo;envolerait vers d&rsquo;autres horizons promis. Je ne m&rsquo;en remettrai pas et je n&rsquo;en veux m\u00eame pas \u00e0 ses amours qui lui ont redonn\u00e9 la joie de vivre, le bonheur d&rsquo;aimer, l&rsquo;\u00e9lan d&rsquo;exister. Elle n&rsquo;a pas su dire stop \u00e0 la machine infernale qui la travaillait de l&rsquo;int\u00e9rieur et qui rongeait toute sa vie. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es, je la sentais lointaine, tr\u00e8s \u00e9vasive sur son emploi du temps, emp\u00eatr\u00e9e dans la fin d&rsquo;une histoire d&rsquo;amour qu&rsquo;elle devait l\u00e2cher, elle avait \u00e0 passer \u00e0 autre chose, s&rsquo;aventurer ailleurs. La veille de sa mort, elle m&rsquo;avait appel\u00e9 pour me dire tout son enthousiasme retrouv\u00e9 suite \u00e0 sa nouvelle rencontre qui la transformait en profondeur. Jamais elle ne m&rsquo;avait parue si heureuse et en m\u00eame temps si inqui\u00e8te face au silence qui subitement avait \u00e9t\u00e9 mis en place \u00e0 ses d\u00e9pens. Elle ne savait comment r\u00e9agir, comment interpr\u00e9ter ce nouveau signal. Et elle n&rsquo;a pas pu attendre une explication qui aurait tout apais\u00e9 et calm\u00e9 son ardeur int\u00e9rieure qui s&rsquo;\u00e9tait embras\u00e9 au fil des jours d&rsquo;attente interminable. Il fallait qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9loigne, qu&rsquo;elle parte de ce feu br\u00fblant. Alors, elle avait fait le premier pas, ce saut dans le vide. Impatiente, elle avait fini par tenter le pire, et ne devenir plus qu&rsquo;une plaque de sang \u00e9ject\u00e9. La stup\u00e9faction dans laquelle elle nous laisse tous est \u00e0 l&rsquo;image de sa vie : \u00e9tonnante. Rayon de lumi\u00e8re, elle met fin \u00e0 elle-m\u00eame, \u00e0 la clart\u00e9 qu&rsquo;elle portait. Qu&rsquo;allons-nous devenir sans elle ?<\/p>\n\n\n\n<p>Mum &#8211; Non ! Je l&rsquo;ai eu l&rsquo;autre jour au t\u00e9l\u00e9phone. Luc m&rsquo;a racont\u00e9 n&rsquo;importe quoi. Ma fille est bien vivante et personne, surtout pas la mort ne me la prendra. Elle s&rsquo;\u00e9tait \u00e0 nouveau d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 vivre seule dans son appartement, ind\u00e9pendante et bien occup\u00e9e avec ses travaux d&rsquo;\u00e9criture qui la passionnait. Que l&rsquo;on ne vienne pas me dire qu&rsquo;il est arriv\u00e9 quelque chose \u00e0 ma fille, parce que je sais moi sa m\u00e8re, que c&rsquo;est pertinemment faux. Ma fille est forte, et elle s&rsquo;en est toujours sortie de toutes les situations difficiles qu&rsquo;elle a d\u00fb affronter dans sa vie. Et que l&rsquo;on cesse de me dire que ma fille est fragile parce que c&rsquo;est faux. Elle a fait tant de guerres, vaincu tant de batailles, rien ne peut la r\u00e9fr\u00e9ner, elle \u00e9tonnera le monde, toujours. Luc veut m&rsquo;effrayer en me disant qu&rsquo;elle s&rsquo;est jet\u00e9e d&rsquo;un sixi\u00e8me \u00e9tage dans la nuit du samedi au dimanche, et qu&rsquo;elle n&rsquo;est plus que flaque de sang \u00e0 l&rsquo;heure actuelle. Une m\u00e8re ne peut admettre \u00e7a, c&rsquo;est impossible. Ce n&rsquo;est pas logique. Sa voix \u00e9tait claire, chantante, enthousiaste l&rsquo;autre jour au t\u00e9l\u00e9phone, elle ne peut qu&rsquo;\u00eatre en vie \u00e0 l&rsquo;heure qu&rsquo;il est. Vierge Marie, Christ roi du monde, fa\u00eetes que mon enfant continue \u00e0 vivre, c&rsquo;est son droit et c&rsquo;est aussi votre devoir de la maintenir en vie, et s&rsquo;il lui arrivait malheur, puissiez-vous \u00f4ter ma propre vie plut\u00f4t que d&rsquo;attenter \u00e0 la sienne. Non, ce n&rsquo;est pas possible, pas vrai, Cyl est encore l\u00e0, vivante je le sais, parmi nous tous. Sachons l&rsquo;\u00e9couter, l&rsquo;accueillir, lui accorder une place. Cyl, ma petite, dis-moi que tu n&rsquo;as pas passer la balustrade, que tu ne t&rsquo;es pas \u00e9lanc\u00e9e dans le vide. Tu n&rsquo;as pas fait \u00e7a, dis ? Que vais-je devenir sans toi ?<\/p>\n\n\n\n<p>Bruits de pelles. On cimente l&rsquo;entr\u00e9e.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Douna &#8211; Ce n&rsquo;est pas vrai, ce n&rsquo;est pas possible. \u00c7a n&rsquo;a pas pu arriver, pas maintenant, pas encore ! 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