{"id":129848,"date":"2023-07-13T16:37:12","date_gmt":"2023-07-13T14:37:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=129848"},"modified":"2023-07-13T16:39:30","modified_gmt":"2023-07-13T14:39:30","slug":"ete2023-05bis-cinq-fois-hippolyte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-05bis-cinq-fois-hippolyte\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #05bis | Cinq fois Hippolyte"},"content":{"rendered":"\n<p>Il ne savait pas qu\u2019il s\u2019appelait Hippolyte. La plupart du temps, lorsque l\u2019adolescent montait dans le premier train du matin, il le voyait assis pr\u00e8s d\u2019une fen\u00eatre, juste apr\u00e8s la porte d\u2019entr\u00e9e. Le plus souvent, il mangeait un croissant. Quelques rares fois, l\u2019homme montait apr\u00e8s lui, mais c\u2019\u00e9tait peu fr\u00e9quent. Cela n\u2019avait pas beaucoup d\u2019importance, de toute fa\u00e7on, parce que cet homme d\u00e9guis\u00e9 en employ\u00e9 de bureau n\u2019avait jamais \u00e9veill\u00e9 le moindre int\u00e9r\u00eat \u00e0 ses yeux. Comme la plupart des gens qu\u2019il croisait dans ce train. Ce qu\u2019il savait, c\u2019est que quand il descendait du train pour se rendre \u00e0 son lyc\u00e9e, l\u2019homme n\u2019avait pas boug\u00e9, il \u00e9tait assis \u00e0 la m\u00eame place et avait le m\u00eame regard vide. Quelques miettes de croissant d\u00e9corait invariablement sa veste. Le jeune homme ne savait rien de lui, rien d\u2019autre que ce qu\u2019il voyait durant la vingtaine de minutes o\u00f9 ils se trouvaient ensemble dans ce train. Pas tous les jours, seulement quand le jeune homme avait cours lors des premiers cr\u00e9neaux du matin, \u00e0 savoir deux ou trois fois par semaine selon son emploi du temps. Durant cette vingtaine de minutes que durait le trajet, en v\u00e9rit\u00e9, il ne voyait l\u2019homme que quand il montait et descendait. Entre temps, l\u2019adolescent \u00e9tait tellement absorb\u00e9 dans l\u2019univers de son jeu vid\u00e9o que l\u2019homme avait disparu, qu\u2019il n\u2019existait plus. Et si la question ne s\u2019\u00e9tait pas pos\u00e9e, il est fort probable que cet homme eut d\u00e9finitivement \u00e9t\u00e9 oubli\u00e9 en quelques jours. S\u2019il l\u2019avait voulu, il l\u2019aurait peut-\u00eatre imagin\u00e9 en personnage virtuel. Mais il ne l\u2019avait pas voulu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne savait pas qu\u2019il s\u2019appelait Hippolyte. Lorsque le train faisait vibrer les vitres de sa cuisine en passant devant la fen\u00eatre tous les matins alors qu\u2019il \u00e9tait en train de lire le journal et boire son caf\u00e9, le vieillard ne savait m\u00eame pas que cet homme s\u2019y trouvait. Cinq jours par semaine, toutes les semaines de l\u2019ann\u00e9e hors cong\u00e9s, depuis douze ans. Il ne l\u2019avait m\u00eame jamais vu. Ou alors, il ne savait pas qui il \u00e9tait. Il ne savait rien de lui mais pourtant il existait dans son esprit. Il existait comme une id\u00e9e. Dans l\u2019imagination du vieillard, le train avait toujours occup\u00e9 une place de choix dans ses r\u00eaves et ses d\u00e9sirs parce qu\u2019il transportait les gens vers l\u2019ailleurs. Cet homme \u00e9tait celui qui filait vers l\u2019ailleurs. M\u00eame si, en v\u00e9rit\u00e9, cet ailleurs n\u2019en \u00e9tait pas un, n\u2019en \u00e9tait plus un. Quand un voyage en train devient une routine, il ne transporte plus les passagers vers l\u2019ailleurs mais vers un autre ici. Il transporte les passagers d\u2019un ici \u00e0 un autre ici. Pour le vieillard, l\u2019ici \u00e9tait son appartement et sa cuisine et \u00e0 la fen\u00eatre de son ici, un train passait tous les matins pendant qu\u2019il \u00e9tait en train de lire son journal et boire son caf\u00e9. De nombreuses fois, il avait voulu imagin\u00e9 qui pouvait \u00eatre cet homme qui filait vers ce qu\u2019il croyait \u00eatre l\u2019ailleurs. Lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant, il l\u2019imaginait \u00e9videmment en aventurier, un homme dont l\u2019ailleurs faisait partie de sa routine. Il savait mieux que quiconque ce qu\u2019\u00e9tait la routine \u00e0 charrier du bois jour apr\u00e8s jour dans la ferme familiale mais tout ce qui sortait de cet horizon ne pouvait \u00eatre envisag\u00e9 comme une routine. Surtout pas l\u2019aventure.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne savait pas qu\u2019il s\u2019appelait Hippolyte. Lorsque le train entrait en gare de Gallendi et qu\u2019elle attendait sur le quai que celui-ci ne s\u2019arr\u00eate pour monter \u00e0 bord, elle avait crois\u00e9 plusieurs fois son regard \u00e0 travers la fen\u00eatre du train. Plusieurs fois, elle avait senti des yeux la d\u00e9visager. Elle n\u2018avait pas la m\u00e9moire des visages mais elle poss\u00e9dait la m\u00e9moire des regards. Et celui-ci \u00e9tait lourd. Il poss\u00e9dait une telle intensit\u00e9 qu\u2019un frisson la traversait avant que le train ne s\u2019arr\u00eate. Elle connaissait le regard des hommes, elle savait distinguer l\u2019envie de l\u2019inqui\u00e9tude, le d\u00e9sir de la peur.&nbsp; Celui-l\u00e0 ressemblait \u00e0 une bou\u00e9e de sauvetage envoy\u00e9 par dessus le bastingage d\u2019un bateau en train de couler. Il ressemblait \u00e0 un appel \u00e0 l\u2019aide. Elle s&rsquo;\u00e9tait dit qu\u2019un jour viendrait o\u00f9 l\u2019homme descendu du train s\u2019approcherait pour lui parler, mais ce jour n\u2019est jamais venu. Elle l\u2019avait imagin\u00e9 se pr\u00e9cipiter vers elle l\u2019air apeur\u00e9, poursuivi par d\u2019improbables monstres, par des hommes en costume noir brandissant des revolvers \u00e9quip\u00e9s de silencieux ou par des animaux sauvages. Elle se serait demand\u00e9 ce qu\u2019elle aurait bien pu faire pour sauver cet homme de l\u2019angoisse qui \u00e9tait \u00e0 ses trousses. Ce n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas de l\u2019angoisse, au fond, mais \u00e7a y ressemblait. Mais elle ne s\u2019\u00e9tait pas pos\u00e9 cette question car l\u2019homme n\u2019a jamais couru vers elle. Cet homme n\u2019avait jamais rien fait d\u2019autre que de poser sur elle un regard plein de myst\u00e8res \u00e0 travers la vitre d\u2019un train ralentissant avant de s\u2019arr\u00eater en gare. Un jour, peut-\u00eatre, il descendra du train et viendra lui parler. En attendant ce jour improbable, elle percevait juste un regard la traversant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils ne savaient pas qu\u2019il s\u2019appelait Hippolyte. Ils n\u2019avaient aucune raison de le savoir car ils ne le connaissaient pas. Pourtant, ils avaient de bonnes raisons de se m\u00e9fier de cet homme d\u00e9guis\u00e9 en employ\u00e9 de bureau. Ils avaient appris \u00e0 se m\u00e9fier des gens qu\u2019ils ne connaissaient pas qu\u2019ils rencontraient fr\u00e9quemment. C\u2019\u00e9tait inscrit dans leurs g\u00e8nes. On leur avait appris \u00e7a au NKVD, sur les bords de la mer Noire. Mais c\u2019\u00e9tait il y a si longtemps qu\u2019ils se demandaient si cela avait exist\u00e9 un jour. Surtout lui. Elle, elle paraissait moins m\u00e9fiante, elle faisait moins attention \u00e0 ce genre de d\u00e9tails dans le quotidien de leur vie de profs de lyc\u00e9e. Et puis, de toute fa\u00e7on, dans le train, elle \u00e9tait assise dans le sens de la marche, comme l\u2019homme d\u00e9guis\u00e9 en employ\u00e9 de bureau. Elle ne le voyait donc pas durant le trajet. Avec son mari, elle passait pr\u00e8s de lui lorsqu\u2019ils descendaient du train. Lui, assis en face d\u2019elle, avait l\u2019homme dans sa ligne de mire. Lorsqu\u2019il regardait sa femme, ce qui \u00e9tait assez fr\u00e9quent, il voyait le visage de cet homme dans l\u2019enfilement des espaces qui s\u00e9paraient les si\u00e8ges. Il semblait impassible, perdu dans une multitude de pens\u00e9es. Cet individu avait l\u2019attitude d\u2019un homme dont il convient de se m\u00e9fier. Alors, il se m\u00e9fiait. Un jour, surpris par quelque chose qu\u2019il avait vu derri\u00e8re la vitre, le mari s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 et avait pos\u00e9 la main sur sa bouche. L\u2019homme assis plus loin avait d\u00fb s\u2019en rendre compte puisqu\u2019il avait regard\u00e9 dehors. Mais cela s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 l\u00e0, il n\u2019y avait pas eu de suite \u00e0 cette histoire. Cela ne signifiait pas qu\u2019il ne devait plus se m\u00e9fier, cela voulait simplement dire qu\u2019il n\u2019y avait pas eu de suite \u00e0 cette histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Lui non plus, il ne savait pas qu\u2019il s\u2019appelait Hippolyte. Au d\u00e9but, en tous les cas, quand il \u00e9tait encore contr\u00f4leur dans ce train. \u00c0 l\u2019instar d\u2019un grand nombre d\u2019autres passagers, il l\u2019approchait r\u00e9guli\u00e8rement pour contr\u00f4ler son billet. Il savait que c\u2019\u00e9tait un habitu\u00e9, il se rappelait qu\u2019il avait une carte d\u2019abonnement. Assis, il lui tendait sa carte \u00e0 son passage, debout, le contr\u00f4leur contr\u00f4lait. Et le voyageur voyageait. Il ne se souvient pas avoir entendu le son de sa voix, mais \u00e7a n\u2019avait aucune importance \u00e0 cette \u00e9poque. Plus tard, quand il avait cess\u00e9 d\u2019\u00eatre contr\u00f4leur, qu\u2019il avait rendu son uniforme et sa casquette et qu\u2019il avait entrepris de partir vers l\u2019ailleurs, il avait appris qu\u2019il s\u2019appelait Hippolyte. Il l\u2019avait rencontr\u00e9 dans de dr\u00f4les de circonstances, dans une pi\u00e8ce blanche, comme une chambre d\u2019h\u00f4pital transform\u00e9e en bureau. Lui aussi, avait quitt\u00e9 sa vie d\u2019employ\u00e9 de bureau. Il voulait devenir \u00e9crivain. Il voulait aussi que lui, l\u2019ancien contr\u00f4leur, devienne le personnage du roman qu\u2019il r\u00eavait d\u2019\u00e9crire. C\u2019est curieux comme demande. Au d\u00e9but, il avait trouv\u00e9 l\u2019id\u00e9e attirante. Mais tr\u00e8s vite, il s\u2019\u00e9tait aper\u00e7u que l\u2019\u00e9crivain en herbe n\u2019avait pas beaucoup d\u2019imagination et que la vie qu\u2019il lui destinait promettait d\u2019\u00eatre insipide. Il n\u2019avait pas quitt\u00e9 l\u2019uniforme de la Compagnie des trains et sa vie monotone pour devenir le charg\u00e9 d\u2019imagination d\u2019un \u00e9crivaillon qui n\u2019en avait pas, d\u2019imagination. Alors, il avait d\u00e9clin\u00e9 l\u2019offre. Sa vie, il allait la vivre sans que personne ne la lui dicte. Pas besoin d\u2019un \u00e9crivain pour vivre sa vie de personnage de fiction. Un soir, Ulysse est parti. Et Hippolyte a d\u00e9finitivement disparu.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"682\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shipman-northcutt-sgZX15Da8YE-unsplash-1024x682.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-129849\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shipman-northcutt-sgZX15Da8YE-unsplash-1024x682.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shipman-northcutt-sgZX15Da8YE-unsplash-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shipman-northcutt-sgZX15Da8YE-unsplash-768x511.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shipman-northcutt-sgZX15Da8YE-unsplash-1536x1022.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/shipman-northcutt-sgZX15Da8YE-unsplash-2048x1363.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Photo de&nbsp;<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/@shipnorth?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Shipman Northcutt<\/a>&nbsp;sur&nbsp;<a href=\"https:\/\/unsplash.com\/fr\/s\/photos\/employ%C3%A9?utm_source=unsplash&amp;utm_medium=referral&amp;utm_content=creditCopyText\">Unsplash<\/a><br><\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il ne savait pas qu\u2019il s\u2019appelait Hippolyte. 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Cela n\u2019avait pas beaucoup d\u2019importance, de toute fa\u00e7on, parce que <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-05bis-cinq-fois-hippolyte\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #05bis | Cinq fois Hippolyte<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":352,"featured_media":129849,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4738,4525],"tags":[],"class_list":["post-129848","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-05bis-sapo","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/129848","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/352"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=129848"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/129848\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/129849"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=129848"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=129848"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=129848"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}