{"id":129937,"date":"2023-07-14T12:51:26","date_gmt":"2023-07-14T10:51:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=129937"},"modified":"2023-07-17T17:53:03","modified_gmt":"2023-07-17T15:53:03","slug":"ete-2023-01-la-salle-aux-archives","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-01-la-salle-aux-archives\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #01 | La salle aux archives"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019\u00e9cris dans une pi\u00e8ce sans fen\u00eatre, la salle d\u2019archives du bureau d\u2019\u00e9tude pour lequel jetravaille. C\u2019est une pi\u00e8ce d\u2019approximativement quatre m\u00e8tre sur neuf. Un plafonnier l\u2019\u00e9claire de fa\u00e7on rudimentaire. C\u2019est une sorte de couloir o\u00f9 il n\u2019y a rien sinon une porte, quatre murs de b\u00e9ton gris, trois armoires en m\u00e9tal dont une est \u00e0 mon nom et dont moi seule je poss\u00e8de la cl\u00e9, et un certain nombre de cartons soigneusement \u00e9tiquet\u00e9s, empil\u00e9s contre les murs. Le sol est recouvert d\u2019une moquette grise \u00e0 poils ras.<br>.<br>Depuis plusieurs mois, tous les soirs de la semaine, vers vingt heure, je quitte mon bureau, je d\u00e9croche la cl\u00e9 des archives pendue au tableau, je passe diff\u00e9rents portiques s\u00e9curis\u00e9s, je prends l\u2019ascenseur, je traverse plusieurs couloirs et me retrouve face \u00e0 une porte semi-blind\u00e9e que j\u2019ouvre puis referme soigneusement derri\u00e8re moi. Je p\u00e9n\u00e8tre alors dans la salle aux archives.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas de bureau dans la salle aux archives. Le soir, pour y \u00e9crire, j\u2019empile simplement quelques cartons sur lesquels j\u2019installe mon ordinateur portable. Une derni\u00e8re caisse me sert d\u2019assise.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e9trange de se tenir dans une pi\u00e8ce sans fen\u00eatre. Sans lumi\u00e8re du jour le corps est sans rep\u00e8re. Surtout que le silence y est feutr\u00e9. Sans rep\u00e8res ext\u00e9rieurs les sens s\u2019engourdissent. On perd la notion du r\u00e9el. La vie se met entre parenth\u00e8se. On a la sensation de flotter.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je me sens \u00e9trangement bien dans cette pi\u00e8ce, comme d\u00e9tach\u00e9e de moi-m\u00eame, de mon quotidien, de mes tracas.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand je m\u2019installe dans cet antre retir\u00e9 de la vie et du monde, je me sens plonger dans un monde lourd, profond. Sur la parois des murs gris\u00e9s, je vois peu \u00e0 peu appara\u00eetre des images de paysages, des contours d\u2019animaux, des personnages \u00e9tranges, des lueurs lointaines. Ces images m\u2019absorbent. Et mon corps fond peu \u00e0 peu. J\u2019ai la sensation de m\u2019ab\u00eemer au creux d\u2019un divan tr\u00e8s mou, de sombrer lentement dans les abysses d\u2019un oc\u00e9an. C\u2019est comme si cette pi\u00e8ce avait un double fond et que je me sentais glisser dedans. Ou que j\u2019avais acc\u00e8s, par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un portail magique, \u00e0 d\u2019autres parties de moi-m\u00eame rest\u00e9e inexplor\u00e9es jusqu\u2019alors. Face \u00e0 l\u2019ordinateur je n\u2019ai pas la sensation d\u2019\u00e9crire mais juste de d\u00e9crire le plus pr\u00e9cis\u00e9ment possible ce que je vois, ce qui me traverse. Peut-\u00eatre cela ressemble-t-il \u00e0 de la transe ou \u00e0 un \u00e9tat proche de la m\u00e9ditation. Et c\u2019est comme si mes doigts n\u2019avaient plus qu\u2019\u00e0 s\u2019activer, se mettre au service de ce flots de sensations pour les traduire, les d\u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois la pi\u00e8ce quitt\u00e9e, la cl\u00e9 raccroch\u00e9e au tableau c\u2019est fini, je n\u2019ai plus le moindre acc\u00e8s \u00e0 ce monde. Toutes ces sensations m\u2019ont d\u00e9sert\u00e9, elles se sont \u00e9vanouies comme des r\u00eaves. Et la lumi\u00e8re ext\u00e9rieure que je retrouve en arrivant dans les couloirs ach\u00e8ve de me sortir compl\u00e8tement de cet \u00e9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>La journ\u00e9e je ne pense pas \u00e0 cet acte d\u2019\u00e9crire. Jamais. Et jamais il ne me viendrait \u00e0 l\u2019id\u00e9e de relire les pages noircies la veille.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est presque par d\u00e9soeuvrement que je me suis mise \u00e0 \u00e9crire, que j\u2019ai laiss\u00e9 les mots couler peu \u00e0 peu sur la page de mon ordinateur, que je les ai regard\u00e9 s\u2019\u00e9pandre et en noircir lentement l\u2019\u00e9cran.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant, je vivais en couple avec une psychiatre. Je vivais chez elle, dans un quartier chic de la ville. Dans une maison bourgeoise o\u00f9 chaque objet a sa place. O\u00f9 rien ne d\u00e9tonne. O\u00f9 notre temps libre \u00e9tait organis\u00e9 autour de repas guind\u00e9s ; mon ex-compagne adorant recevoir, de soir\u00e9es dans des restaurants parfois \u00e9toil\u00e9s ; mon ex-compagne adorant manger de la nouvelle cuisine fran\u00e7aise, de sorties au th\u00e9\u00e2tre en compagnie de ses amis ; mon ex-compagne \u00e9tant f\u00e9rue de culture.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s notre rupture, j\u2019aurais pu tenter de remplir agr\u00e9ablement mes soir\u00e9es, tenter de retrouver une vie sociale, d\u2019aller me promener apr\u00e8s le travail, de me rendre au restaurant, au th\u00e9\u00e2tre, au cin\u00e9ma. De voir des amis.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis ing\u00e9nieure pour un bureau d\u2019\u00e9tudes, ing\u00e9nieure en chef. Mon travail consiste \u00e0 \u00e9tudier et calculer les \u00e9conomies d\u2019\u00e9nergies qu\u2019il serait possible de r\u00e9aliser sur des b\u00e2timents d\u2019une dizaine d\u2019\u00e9tages. Isolation, chauffage ou climatisation, type d\u2019\u00e9clairage. Proposer des solutions adapt\u00e9es. Contacter des entreprises. Soumettre des devis. Comparer le co\u00fbt des travaux aux retours sur investissement. Faire des tableaux de rentabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s notre rupture, je me suis retrouv\u00e9e du jour au lendemain \u00e0 la rue. Je dis \u00e0 la rue bien que j\u2019aie \u00e9videmment ma propre maison. Mais \u00e9tant situ\u00e9e en province, je trouvais fatiguant de subir chaque jour les embouteillages. A l\u2019aller comme au retour. Alors une fois la rupture consomm\u00e9e, j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019il serait finalement plus commode de m\u2019installer directement sur mon lieu de travail. De ne plus vraiment quitter mon bureau en somme. Et j\u2019ai int\u00e9gr\u00e9 la salle des archives.<\/p>\n\n\n\n<p>Car je ne fais pas qu\u2019\u00e9crire dans cette pi\u00e8ce aux archives, j\u2019y dors aussi. Depuis notre rupture, tous les soirs de la semaine apr\u00e8s avoir \u00e9crit, j\u2019ouvre mon armoire m\u00e9tallique et j\u2019en sors un lit pliant achet\u00e9 en cachette. Le matin venu, je replie le lit que je consigne dans l\u2019armoire, je v\u00e9rifie la place des cartons, je referme \u00e0 cl\u00e9 la porte des archives, je retraverse les couloirs, prends l\u2019ascenseur et passe les portiques \u00e0 l\u2019aide de mon badge et avant de d\u00e9marrer une nouvelle journ\u00e9e de travail, je replace la cl\u00e9 au tableau.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un concours de circonstance qui m\u2019a amen\u00e9e \u00e0 \u00e9crire. Travaillant dans un b\u00e2timent administratif, il ne m\u2019\u00e9tait plus possible de rentrer ni sortir apr\u00e8s vingt heure. Dans la salle aux archives il n\u2019y avait ni wifi ni r\u00e9seau.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfant je n\u2019ai jamais eu l\u2019occasion d\u2019exprimer mes talents artistiques. Je viens d\u2019une famille o\u00f9 on ne fr\u00e9quente pas les acad\u00e9mies, o\u00f9 on ne prend pas des cours de trompette ou de th\u00e9\u00e2tre. C\u2019est tout juste si enfants nous faisions un peu de sport. J\u2019avais personnellement pratiqu\u00e9 l\u2019\u00e9quitation. Plus tard je m\u2019\u00e9tais mise \u00e0 la moto. Si on peut appeler cela un sport. Et de cet acc\u00e8s \u00e0 l\u2019art qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 j\u2019ai toujours gard\u00e9 une sorte de frustration, de sentiment de vie inaccomplie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces soir\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 \u00e9crie dans cette salle d&rsquo;archives sont devenues extr\u00eamement pr\u00e9cieuses \u00e0 mes yeux, des moment m\u2019appartenant enti\u00e8rement et o\u00f9 j\u2019ai enfin et pour la premi\u00e8re fois de ma vie, la sensation d\u2019exister. J\u2019ai beau ne me sentir que l\u2019humble traductrice d\u2019un flot d\u2019images et de sensations dont j\u2019ignore la provenance, c\u2019est devenu l\u2019expression d\u2019un monde que je suis seule \u00e0 conna\u00eetre, seule \u00e0 fr\u00e9quenter. Et \u00e7a fait de moi quelqu\u2019un qui poss\u00e9de quelque chose d\u2019unique ou peut-\u00eatre m\u00eame qui est unique.<\/p>\n\n\n\n<p>La puissance de ces visions est telle que la perspective de les perdre me terrorise. Comment serait ma vie sans ces soir\u00e9es habit\u00e9es, inspir\u00e9es. Plus le temps passe, moins je suis capable d\u2019entrevoir la possibilit\u00e9 de faire l\u2019impasse sur mes soir\u00e9es \u00e0 la salle d\u2019archive.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9cris dans une pi\u00e8ce sans fen\u00eatre, la salle d\u2019archives du bureau d\u2019\u00e9tude pour lequel jetravaille. C\u2019est une pi\u00e8ce d\u2019approximativement quatre m\u00e8tre sur neuf. 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