{"id":130104,"date":"2023-07-15T10:22:30","date_gmt":"2023-07-15T08:22:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=130104"},"modified":"2023-07-16T07:59:14","modified_gmt":"2023-07-16T05:59:14","slug":"ete2023-05bis-%e4%b8%8d%e4%b8%89%e4%b8%8d%e5%9b%9b","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-05bis-%e4%b8%8d%e4%b8%89%e4%b8%8d%e5%9b%9b\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #05bis | \u4e0d\u4e09\u4e0d\u56db"},"content":{"rendered":"\n<p><em>N.B. : J&rsquo;ai conscience que ce texte heurtera des gens, ou qu&rsquo;il les choquera. Je m&rsquo;en excuse d&rsquo;avance. Ce n&rsquo;est pas le but. J&rsquo;avais besoin de l&rsquo;\u00e9crire. Et de le publier. Si vous le d\u00e9sapprouvez, consid\u00e9rez-le comme le produit d&rsquo;un esprit malade.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il a toujours \u00e9t\u00e9 craintif, se souvient-elle. Elle ajoute \u2014 comme son chat. Elle est comme lui, Cl\u00e9mentine. Quand on sonne \u00e0 la porte, elle va \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage, elle regarde en bas, avec inqui\u00e9tude, refuse qu&rsquo;on l&rsquo;approche. Petit, il avait peur de r\u00e9pondre au t\u00e9l\u00e9phone. Ca lui est pass\u00e9, depuis. Il a fallu du temps. Prendre la parole en cours aussi. Il levait le doigt timidement en classe. Ca passait inaper\u00e7u. C&rsquo;est \u00e7a, peut-\u00eatre, qui a d\u00e9truit sa confiance en soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait du mal avec les amis. Il ne savait pas trop s&rsquo;y prendre. Surtout, on ne savait pas s&rsquo;y prendre avec lui. Pas comme sa petite s\u0153ur. Elle, ses amis, c&rsquo;\u00e9tait comme s&rsquo;il en pleuvait. Elle faisait toujours partie d&rsquo;une bande. Quand elle revenait de l&rsquo;\u00e9cole, elle faisait des r\u00e9cits de ses journ\u00e9es, et c&rsquo;\u00e9tait toujours plein de noms. C&rsquo;\u00e9tait elle qui le prot\u00e9geait dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation. Il y avait bien deux gamins avec qui il trainait. Des gamins craintifs, eux aussi. Mais \u00e7a s&rsquo;arr\u00eatait aux murs de l&rsquo;\u00e9cole. Aurait-il voulu qu&rsquo;il se passe quelque chose dehors ? Jamais il n&rsquo;en a exprim\u00e9 le d\u00e9sir. Il laissait les choses se faire. Il n&rsquo;\u00e9tait jamais invit\u00e9 nulle part. Un seul anniversaire, croit-elle se souvenir, puis plus rien. Son anniversaire \u00e0 lui, c&rsquo;\u00e9tait en ao\u00fbt. Mais m\u00eame si \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 plus t\u00f4t ou plus tard, durant l&rsquo;ann\u00e9e scolaire, pense-t-elle, il aurait h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 aller vers eux, \u00e0 leur donner leur carton d&rsquo;invitation, \u00e0 exiger d&rsquo;eux un cadeau. Il n&rsquo;exigeait jamais rien de personne. Ca a fini par le rendre envieux, aigri. Frustr\u00e9, ajoute-t-elle. Certaines ann\u00e9es, on lui avait organis\u00e9 un truc. On avait invit\u00e9 des voisins, des amis, des coll\u00e8gues. Ceux qui avaient des enfants venaient avec. Une invit\u00e9e, une sexag\u00e9naire vieux jeu, avait exig\u00e9 qu&rsquo;on ouvre les cadeaux apr\u00e8s avoir mang\u00e9. Elle s&rsquo;\u00e9tait amus\u00e9e \u00e0 couper chacun des haricots verts de son assiette en quatre, \u00e0 les m\u00e2cher lentement, lan\u00e7ant un regard amus\u00e9 autour d&rsquo;elle. Puis l&rsquo;assiette se vidant, les quarts avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9s en quatre, en huit, en seize, en trente-deux, et de ralentir son rythme, avec toujours cet air amus\u00e9. Enseigner la patience \u00e0 la jeunesse, c&rsquo;\u00e9tait son credo.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Au coll\u00e8ge, il avait rencontr\u00e9 des difficult\u00e9s. C&rsquo;\u00e9tait un enfant curieux, mais paresseux. M\u00e9diocre, se souviennent certains professeurs. En musique et en arts plastiques, ses notes \u00e9taient bonnes. M\u00eame parmi les meilleures de sa classe. En revanche, tout ce qui \u00e9tait fran\u00e7ais, math\u00e9matiques, histoire-g\u00e9ographie, langues vivantes, sciences de la vie et de la terre, c&rsquo;\u00e9tait catastrophique. Le sport, n&rsquo;en parlons pas. Des capacit\u00e9s physiques limit\u00e9es. Aucune compr\u00e9hension des r\u00e8gles de jeu. Quand on pratiquait des sports collectifs, personne n&rsquo;en voulait dans son \u00e9quipe, il \u00e9tait syst\u00e9matiquement choisi en dernier. Globalement, avec le coll\u00e8ge, il avait du mal. Il avait abandonn\u00e9. Ne se sentait pas \u00e0 la hauteur. Comme condamn\u00e9 \u00e0 trainer des \u00e9checs \u00e9ternellement. Il en \u00e9tait persuad\u00e9, ce n&rsquo;\u00e9tait pas pour lui. Elle se rappelle qu&rsquo;il faisait mine. D&rsquo;aimer \u00e7a. De s&rsquo;en soucier. Pour r\u00e9pondre aux attentes. Les gens raisonnables aiment l&rsquo;\u00e9cole. Il avait choisi de suivre des cours de latin en option. C&rsquo;\u00e9tait pour faire plaisir. Mais ses r\u00e9sultat avaient \u00e9t\u00e9s catastrophiques. \u00ab Votre fils va me rendre folle ! \u00bb avait dit l&rsquo;enseignante \u00e0 son p\u00e8re. Puis il avait redoubl\u00e9 sa quatri\u00e8me. On l&rsquo;avait mal support\u00e9, \u00e0 la maison, cachant cela au reste de la famille, par honte. Honte devant les oncles, les tantes, crainte de leurs jugements, des jugements des cousins et des cousines, qui ont de bons r\u00e9sultats, eux, qui font la fiert\u00e9 de la famille, eux. \u00ab Les parents, avait dit son p\u00e8re, c&rsquo;est comme des banquiers. Ils te pr\u00eatent, mais apr\u00e8s un moment, tu dois les rembourser. Toi, tu n&rsquo;as pas r\u00e9gl\u00e9 ta dette. Tu ne m\u00e9rites rien. \u00bb Cette ann\u00e9e-l\u00e0, il avait pass\u00e9 des vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9 pleines d&rsquo;amertume et de regrets.<\/p>\n\n\n\n<p>Il subissait les moqueries de ses camarades de classe. Leur m\u00e9pris. Leurs insultes. Il avait ses marottes, se souviennent-ils. La musique classique. Dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, il faisait des vocalises. Ca avait agac\u00e9 pas mal de monde. Il \u00e9tait bizarre. Il \u00e9tait fascin\u00e9 par les pellicules dans ses cheveux. Il avait d\u00e9couvert qu&rsquo;en se frottant le crane, il en tombait une sorte de poudre blanche ou grise. Alors il se le frottait, et \u00e7a s&rsquo;accumulait, \u00e7a s&rsquo;accumulait. Il \u00e9tait toujours seul. On ne lui avait pas connu d&rsquo;amis. On ne voulait pas \u00eatre ami avec lui. Parfois, se souvenaient deux filles, elles s&rsquo;amusaient \u00e0 lui toucher le cul. Chacune d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, elles le coin\u00e7aient, et lui ne savaient pas o\u00f9 se mettre. Son embarras les amusait. Elles ont continu\u00e9 un moment avant de se lasser de ce jeu. Autre souvenir, un jour, il avait band\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait en cours de math\u00e9matiques : \u00ab C&rsquo;est la prof qui t&rsquo;excite ? \u00bb avait lanc\u00e9 un mec, faisant rire toute la classe, et \u00e7a l&rsquo;avait poursuivi pendant un moment. L&rsquo;\u00e9l\u00e8ve qui bande sur la prof de maths, c&rsquo;\u00e9tait lui. Puis on s&rsquo;\u00e9tait perdu de vue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait sorti de nulle part. Elle l&rsquo;avait vu apparaitre. Sa m\u00e9moire a gard\u00e9 ce moment intact. C&rsquo;\u00e9tait au lyc\u00e9e, dans le couloir du premier \u00e9tage. Elle regardait la neige tomber par la fen\u00eatre. Il avait sorti un truc sur la neige, comme quoi elle \u00e9tait \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, comme notre vie. Ca l&rsquo;avait fait rire.<\/p>\n\n\n\n<p>Un mot est revenu pour le qualifier : grandiloquent. Tous ceux qui se sont exprim\u00e9 sur lui et qui l&rsquo;ont connu \u00e0 cette \u00e9poque le disent : il \u00e9tait grandiloquent, un personnage de th\u00e9\u00e2tre. Elle avait cru, \u00e0 cette \u00e9poque, qu&rsquo;il s&rsquo;assumait. On l&rsquo;avait cru. Elle avait compris, avec le temps, que c&rsquo;\u00e9tait un masque, qu&rsquo;il se cachait derri\u00e8re quelque chose, n&rsquo;osait pas trop se montrer. Ca lui permettait, peut-\u00eatre, de mieux aller vers les autres, de se sentir plus libre de s&rsquo;exprimer, de le faire avec plus de facilit\u00e9. Il arrivait, une ou deux fois par an, qu&rsquo;il montre un visage plus sombre, angoiss\u00e9. Une phase, croyait-on. On ne lui avait connu aucune histoire d&rsquo;amour. Aimait-il les filles ? Elle cherche. Jamais il n&rsquo;avait dragu\u00e9 qui que ce soit. Jamais il n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 en couple. Pourtant, des filles, il y en avait plein, autour de lui. Elles \u00e9taient plus de vingt, dans sa classe, pour trois gar\u00e7ons seulement. C&rsquo;\u00e9tait normal, dans les fili\u00e8res litt\u00e9raires.<\/p>\n\n\n\n<p>Globalement, il \u00e9tait appr\u00e9ci\u00e9 des autres. On le trouvait dr\u00f4le. C&rsquo;est quand il s&rsquo;est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 la politique qu&rsquo;il a commenc\u00e9 \u00e0 changer. A devenir d\u00e9finitivement sombre. Elle estime que c&rsquo;est ce qui a tout g\u00e2ch\u00e9. Elle h\u00e9site, se demande si ses id\u00e9es noires ne sont pas intervenues avant, avant sa gauchisation. Elle cherche. Elle se souvient de ses angoisses. Il avait soudainement pris conscience du passage du temps, de l&rsquo;immensit\u00e9 de l&rsquo;univers, de la vanit\u00e9 de toute chose. Il avait toujours \u00e9t\u00e9 au courant de \u00e7a. Mais d&rsquo;un coup, ce n&rsquo;\u00e9tait plus simplement th\u00e9orique, \u00e7a avait du sens, et des implications. C&rsquo;est devenu presque une obsession. Peut-\u00eatre bien qu&rsquo;il s&rsquo;est jet\u00e9 dans la politique pour donner un sens \u00e0 sa vie. Avant, il \u00e9tait inculte, l\u00e0-dedans. Beaucoup de bon sentiments. Le racisme, c&rsquo;est mal, le f\u00e9minisme, c&rsquo;est bien, l&rsquo;intol\u00e9rance, \u00e7a fait mal. Par contre, il ne comprenait rien \u00e0 la diff\u00e9rence entre droite et gauche. L&rsquo;\u00e9conomie, le capitalisme, le lib\u00e9ralisme, \u00e7a le d\u00e9passait. Il a fallu lui expliquer. A son regard vide, elle vit qu&rsquo;il n&rsquo;avait rien pig\u00e9. Puis du jour au lendemain, il s&rsquo;est mis \u00e0 parler de contrat social, de vivre-ensemble, de redistribution, \u00e0 r\u00eaver de lendemains qui chantent, et une fois qu&rsquo;il eut le droit de vote, il vota socialiste. Aujourd&rsquo;hui, elle ne sait plus ce qu&rsquo;il est devenu, ils se sont perdus de vue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a elle, une autre, rencontr\u00e9e sur les r\u00e9seaux sociaux. Elle avait dix-sept ans. Lui \u00e9tait majeur depuis un moment. Vingt-trois ou vingt-quatre ans. Peut-\u00eatre un peu moins. Elle ne sait plus. Elle \u00e9tait tomb\u00e9e follement amoureuse de lui. Mais elle avait eu peur de le lui avouer. Il y avait la diff\u00e9rence d&rsquo;\u00e2ge. Les difficult\u00e9s, pour une femme, c&rsquo;est leur \u00e9ducation qui le voulait, de faire le premier pas. Et elle comprit bien vite qu&rsquo;il aimait les gar\u00e7ons.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle aimait son humour. Elle aimait son esprit. Sa culture, sa curiosit\u00e9. Ca l&rsquo;inspirait. Elle l&rsquo;avait admir\u00e9. Il s&rsquo;exprimait bien, du moins, c&rsquo;est ce qu&rsquo;elle avait cru voir, \u00e0 l&rsquo;\u00e9crit. Il avait une expression vari\u00e9e, dit-elle. Il savait des mots qu&rsquo;elle ne savait pas, dit-elle. Ils suivaient tous les deux la m\u00eame \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision. Il s&rsquo;\u00e9tait laiss\u00e9 prendre alors qu&rsquo;il \u00e9tudiait le droit. Il d\u00e9testait \u00e7a. Il avait \u00e9t\u00e9 contraint par sa m\u00e8re. La premi\u00e8re ann\u00e9e s&rsquo;\u00e9tait bien pass\u00e9e, il avait m\u00eame imagin\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait fait pour lui, qu&rsquo;il ferait un bon juriste en droit public. Puis vint la deuxi\u00e8me ann\u00e9e, les cours de droit commercial, de finances publiques, alors il d\u00e9crocha. Pendant un moment, il fit croire \u00e0 sa m\u00e8re qu&rsquo;il allait en cours. Il passait ses journ\u00e9es au cin\u00e9ma, \u00e0 m\u00e2ter tout et n&rsquo;importe quoi. Une com\u00e9die fran\u00e7aise m\u00e9diocre vaut mieux qu&rsquo;un cours de finances publiques avec un professeur incomp\u00e9tent qui se contente de lire ses notes de la voix la plus monotone possible sans souci d&rsquo;int\u00e9resser l&rsquo;amphith\u00e9\u00e2tre somnolent. Il aurait pu faire des \u00e9tudes de cin\u00e9ma. Aller \u00e0 Lille, dans son universit\u00e9. C&rsquo;est vers \u00e7a qu&rsquo;elle s&rsquo;\u00e9tait dirig\u00e9, apr\u00e8s l&rsquo;obtention de son bac. Le cin\u00e9ma, c&rsquo;\u00e9tait sa passion. Elle voulait \u00eatre monteuse. Elle tenta de l&rsquo;y encourager. Il dit que \u00e7a ne se ferait pas. Sa m\u00e8re s&rsquo;y \u00e9tait oppos\u00e9e. Apr\u00e8s avoir abandonn\u00e9 le droit, il fit des \u00e9tudes de lettres modernes.<\/p>\n\n\n\n<p>Progressivement, elle a vu son \u00e9tat se d\u00e9t\u00e9riorer. Il devint craintif. Plein de ressentiment. De plus en plus misanthrope. La haine le gagna. Il \u00e9tait nihiliste. Elle ne le reconnaissait plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses textes, des nouvelles et les po\u00e8mes, qu&rsquo;il partageait ici et l\u00e0, elle se souvient qu&rsquo;elle avait du mal \u00e0 les lire. Elle ne voyait plus o\u00f9 il voulait en venir. Des textes lourds, sans saveur, sans style. On ne savait pas comment le lui dire. Ses personnages, au nom loufoque, n&rsquo;avaient plus d&rsquo;autre fonction que d&rsquo;exister. Parfois, il s&rsquo;en servait pour r\u00e9gler ses comptes. Ou pour des private jokes. Il y eut les premi\u00e8res tensions entre eux. Une fois, elle le poussa \u00e0 parler de son orientation \u00e0 sa m\u00e8re. Indirectement, dans un de ses textes, il lui lan\u00e7a une pique. Elle le prit mal. Elle se d\u00e9fendit, en expliquant que pour elle, une m\u00e8re ne peut que vouloir le bien de son enfant, qu&rsquo;on ne perd rien \u00e0 essayer. Le temps passa, ils prirent un chemin diff\u00e9rent. Ses publications, sur les r\u00e9seaux sociaux, se droitisaient, ce qu&rsquo;elle acceptait de plus en plus mal. Elle se taisait, pourtant. Un jour, se plaignant de son copain d&rsquo;alors, elle lan\u00e7a : \u00ab De toutes fa\u00e7ons, vous les hommes, vous\u2026 \u00bb Ce jour, il disparut d\u00e9finitivement de sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Il se souvient avoir eu du mal \u00e0 le prendre au s\u00e9rieux, au d\u00e9but. Il fallait le conna\u00eetre pour mieux le comprendre. Un homme corpulent, \u00e0 la d\u00e9marche bizarre, le nez imposant, la chevelure encombrante. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit.<\/em> C&rsquo;est surtout le regard qui troublait. Comme teint\u00e9 d&rsquo;inqui\u00e9tude. Ou d&rsquo;amusement. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit.<\/em> Le premier jour, on l&rsquo;avait vu entrer dans la salle de classe, affichant un large sourire fig\u00e9, guignolesque. Ainsi ont commenc\u00e9 les deux ann\u00e9es en Master de lettres.<\/p>\n\n\n\n<p>Une ann\u00e9e et quatre mois pour lui. Il s&rsquo;est senti oblig\u00e9 de partir, se souvient-il. Il est devenu nerveux, comme une b\u00eate qu&rsquo;on traque. Il supportait de moins en moins le corps enseignant. Peut-\u00eatre avait-il port\u00e9 en lui un mal-\u00eatre qui, en raison de certaines circonstances, avait fini par exploser. On avait tent\u00e9 de le convaincre de rester, lui expliquant qu&rsquo;il n&rsquo;y avait plus que six mois, que ce n&rsquo;\u00e9tait rien. Probablement que c&rsquo;\u00e9tait devenu insupportable pour lui. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit<\/em>. Il \u00e9tait en col\u00e8re contre une enseignante. Une sp\u00e9cialiste du XVI\u00e8me si\u00e8cle, f\u00e9ministe. Elle avait expliqu\u00e9 que les sorci\u00e8res \u00e9taient des femmes \u00e9mancip\u00e9es. Qu&rsquo;elles avaient \u00e9t\u00e9 chass\u00e9es pour cette raison. Il pr\u00e9tendait que \u00e7a ne s&rsquo;appuyait sur rien. Que les sources n&rsquo;allaient pas dans ce sens. Que les sp\u00e9cialistes disaient autrement. Que la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait plus nuanc\u00e9e. Pour lui, tout \u00e7a \u00e9tait indigne de l&rsquo;universit\u00e9, ce n&rsquo;\u00e9tait pas s\u00e9rieux. Etait \u00e9galement indigne de l&rsquo;universit\u00e9 cette autre enseignante. Elle avait pos\u00e9 des probl\u00e8mes \u00e0 tous ceux dont elle avait dirig\u00e9 le m\u00e9moire ou la th\u00e8se. Pour avoir un entretien avec elle, il fallait batailler, elle donnait peu de directives, et quand elle acceptait enfin de vous recevoir, \u00e7a se passait souvent mal. Elle allait au Japon, ramenait du monde avec elle, comptait sur la docilit\u00e9 de ces \u00e9tudiants \u00e9trangers, ob\u00e9issants et perdus, pour ne pas avoir trop de plaintes. Outre cela, elle avait refus\u00e9 de diriger le travail d&rsquo;une \u00e9tudiante voil\u00e9e. Ca a avait \u00e9t\u00e9 clairement dit. C&rsquo;est le voile qui d\u00e9rangeait. Progressivement, il est devenu impitoyable, critiquant le moindre enseignant, y compris ceux qu&rsquo;il avait appr\u00e9ci\u00e9 par le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Il r\u00e9fl\u00e9chit<\/em>. Il y a la passion qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9couvert pour la musicologie. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit<\/em>. La musique avait \u00e0 nouveau pris une importante place dans sa vie, et \u00e7a lui faisait du bien. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit<\/em>. Il trouvait l&rsquo;\u00e9tude de la musique plus riche que celle de la litt\u00e9rature, disait que c&rsquo;\u00e9tait plus vivant. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit<\/em>. Il y avait ce cours d&rsquo;ethnomusicologie, dans le cadre d&rsquo;enseignements transversaux. L&rsquo;enseignant, c&rsquo;\u00e9tait un Qu\u00e9b\u00e9cois. Un compositeur de musique \u00e9lectro-acoustique. Ca l&rsquo;a convaincu, en option, de suivre son cours d&rsquo;organologie, puis de musique \u00e9lectro-acoustique. Il \u00e9tait plus enthousiaste l\u00e0 que dans les cours de lettres. A ce moment, il se sentait revivre. Alors on ne le reconnaissait plus. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit encore.<\/em> Peut-\u00eatre \u00e9tait-il amoureux de l&rsquo;enseignant. C&rsquo;est un des seuls qui trouvait gr\u00e2ce \u00e0 ses yeux. Il ne lui trouvait que des qualit\u00e9s. Ses cours le rassuraient. Surtout, il s&rsquo;est rendu compte, \u00e0 ce moment, qu&rsquo;il avait pris la mauvaise voie. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit encore. <\/em>C&rsquo;est peut-\u00eatre l&rsquo;ethnomusicologie, surtout les valeur pr\u00f4n\u00e9es par cet enseignant, qui l&rsquo;ont emp\u00each\u00e9 de totalement basculer. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat qu&rsquo;il avait pour des cultures, consid\u00e9r\u00e9es parfois comme mineures, sans importance. Le respect qu&rsquo;il leur portait. Sa curiosit\u00e9. Son refus de voir les hi\u00e9rarchies comme quelque chose d&rsquo;absolu. Ca l&rsquo;a prot\u00e9g\u00e9, probablement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est arriv\u00e9 qu&rsquo;il ait des prises de position d\u00e9rangeantes. Contraires \u00e0 ce qu&rsquo;il montrait habituellement. Aux valeurs auxquelles il \u00e9tait pourtant attach\u00e9. On le sentait embarrass\u00e9, plein de contradictions. Il se mentait. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas vraiment lui. Est-ce son orgueil qui parlait ? Avait-il peur de quelque chose ? En fait, il est probable qu&rsquo;il refusait surtout de voir que lui-m\u00eame subissait des discriminations. Qu&rsquo;il en avait \u00e9t\u00e9 victime. Qu&rsquo;il \u00e9tait comme tous ceux qu&rsquo;il se for\u00e7ait \u00e0 m\u00e9priser. Il s&rsquo;\u00e9tait rapproch\u00e9 de groupes conservateurs qui lui avaient donn\u00e9 l&rsquo;illusion d&rsquo;\u00eatre pleinement accept\u00e9 par eux. Il se croyait libre en leur sein. Il s&rsquo;autocensurait.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui a tout pr\u00e9cipit\u00e9, surtout, c&rsquo;est le changement de directrice de m\u00e9moire. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit<\/em>. Dans ce Master, le m\u00e9moire se d\u00e9roulait sur deux ans. La pr\u00e9c\u00e9dente directrice, avec qui \u00e7a s&rsquo;\u00e9tait bien pass\u00e9, avait d\u00fb prendre sa retraite. Pour des raisons de sant\u00e9, apparemment. Au d\u00e9but, celle qui la rempla\u00e7ait avait rechign\u00e9 \u00e0 s&rsquo;occuper de son travail. C&rsquo;est \u00e0 contrec\u0153ur que, deux ou trois mois apr\u00e8s, elle y consentit. On avait trouv\u00e9 \u00e7a bizarre. Un jour, il \u00e9tait arriv\u00e9 en retard de trois ou quatre minutes. Les habituels probl\u00e8mes de transports en commun. Elle avait refus\u00e9 de lui donner la parole. Pendant les trois heures de cours, elle l&rsquo;avait soigneusement ignor\u00e9. Lui levait le doigt, et elle, elle l&rsquo;ignorait. D&rsquo;autres \u00e9v\u00e8nements avaient surpris tout le monde, comme cette fois o\u00f9, parce qu&rsquo;il avait r\u00e9pondu \u00e0 c\u00f4t\u00e9, elle lui avait hurl\u00e9 dessus, avec toute la violence du monde. <em>Il r\u00e9fl\u00e9chit<\/em>. On n&rsquo;a plus jamais entendu parler de lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Et il y a eux deux. Lui et son fr\u00e8re. Ils l&rsquo;ont connu au moment o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9tait enferm\u00e9 dans sa chambre. Ils le savaient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9. Il se confiait \u00e0 eux sans difficult\u00e9s. Leur faisait confiance. Il ne leur avait pas sembl\u00e9 m\u00e9chant. Ils le savaient critique contre certaines id\u00e9es, certaines tendances, quoiqu&rsquo;avec le temps, il s&rsquo;est assagi.<\/p>\n\n\n\n<p>Souvent, ils discutaient. C&rsquo;\u00e9tait sur Discord. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;ils se sont rencontr\u00e9s. Il aimait parler d&rsquo;art, surtout de musique. Il parlait de ses musiques de jeux vid\u00e9o pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es : <em>Earthbound<\/em>, <em>Chrono Trigger<\/em>, <em>Pok\u00e9mon Or et Argent<\/em>, <em>Final Fantasy IX<\/em>, <em>Kingdom Hearts<\/em>, <em>Spiritfarer<\/em>, <em>Omori<\/em>\u2026 Leur parlait de choses qu&rsquo;ils ne soup\u00e7onnaient pas, comme des gamelans balinais et javanais, des musiques d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest, de l&rsquo;ethnomusicologie, des micro-intervalles, du r\u00e9pertoire moderne de clavecin ou des compositrices oubli\u00e9es. Il tapait souvent sur les pianistes qui jouent au piano le r\u00e9pertoire du clavecin : \u00ab Ce n&rsquo;est pas parce qu&rsquo;il y a un clavier que c&rsquo;est la m\u00eame chose ! \u00bb disait-il, et il y avait dans sa col\u00e8re quelque chose de comique, de presque ridicule. Outre cela, il s&rsquo;int\u00e9ressait \u00e0 la pal\u00e9ontologie. A l&rsquo;histoire et \u00e0 l&rsquo;arch\u00e9ologie, \u00e9norm\u00e9ment. A l&rsquo;astronomie. A des sujets de soci\u00e9t\u00e9, aussi. Les violences sexuelles sur mineurs. Personne n&rsquo;en a rien \u00e0 foutre, pensait-il. Personne n&rsquo;a rien \u00e0 foutre des violences sur mineurs, quelles qu&rsquo;elles soient. Ca lui tenait \u00e0 c\u0153ur. Il pestait contre la m\u00e9connaissance du public. Contre tous les mythes sur les violences sexuelles. La r\u00e9cup\u00e9ration politique d&rsquo;un sujet important et qu&rsquo;on persistait \u00e0 ne pas comprendre. Il y avait la toxicomanie, aussi. La stigmatisation des toxicomanes. Des alcooliques. L&rsquo;alcoolisme f\u00e9minin. La stigmatisation des personnes ob\u00e8ses. Cette pers\u00e9v\u00e9rance \u00e0 pointer du doigt les effets sans comprendre les causes. Et surtout, il y avait toutes les questions de sant\u00e9 mentale. C&rsquo;est ce qui a tout chang\u00e9, pensent-ils. Enfin, il s&rsquo;acceptait pleinement, acceptait ses faiblesses, sa vuln\u00e9rabilit\u00e9, son humanit\u00e9. Il le savait maintenant. L&rsquo;humain, comme tout dans ce monde, est vuln\u00e9rable, fragile. On peut faire les forts, les beaux. Mais \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de l&rsquo;univers, nous ne sommes rien. M\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de notre plan\u00e8te, nous tombons facilement. Progressivement, il s&rsquo;\u00e9carta de toute influence n\u00e9faste. Il comprit son erreur. Il avait fait la paix avec soi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Un chose, surtout, l&rsquo;a aid\u00e9 \u00e0 avancer, \u00e0 ne pas abandonner. L&rsquo;arriv\u00e9e de Cl\u00e9mentine. Il avait toujours r\u00eav\u00e9 d&rsquo;avoir un chat. Il aimait les chats. Longtemps, on le lui avait refus\u00e9. Puis un jour, \u00e7a s&rsquo;est fait. Sans cesse, sur les r\u00e9seaux sociaux, il publiait des photos et des vid\u00e9os d&rsquo;elle. Il en publie encore. En envoie, en message priv\u00e9. Un rien pouvait l&rsquo;\u00e9merveiller, chez elle. Parfois, il se confiait sur ses inqui\u00e9tudes. Il avait connu l&rsquo;inqui\u00e9tude de ne pas la voir revenir. L&rsquo;inqui\u00e9tude de la voir grandir et de savoir que le temps passe. L&rsquo;inqui\u00e9tude \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que des voisins malveillants puissent s&rsquo;en prendre \u00e0 elle. Quand elle grimpait \u00e0 l&rsquo;amandier, dans le jardin, il se mettait en dessous, de peur qu&rsquo;elle tombe. On avait coup\u00e9 ses branches pour qu&rsquo;il soit moins haut. Maintenant, \u00e7a avait repouss\u00e9. Il la voyait jouer avec le chat des voisins, amus\u00e9, mais pr\u00eat \u00e0 bondir si ce chat l&rsquo;agressait. Il disait combien il trouvait beaux ses yeux. Disait qu&rsquo;ils \u00e9taient le centre du monde, de l&rsquo;univers. Qu&rsquo;une fois qu&rsquo;elle serait morte, le monde disparaitrait avec elle, aval\u00e9 par un trou noir gigantesque. Il savait ce que c&rsquo;\u00e9tait que de s&rsquo;inqui\u00e9ter pour quelqu&rsquo;un. C&rsquo;est ce qui l&rsquo;a sauv\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>N.B. : J&rsquo;ai conscience que ce texte heurtera des gens, ou qu&rsquo;il les choquera. Je m&rsquo;en excuse d&rsquo;avance. Ce n&rsquo;est pas le but. J&rsquo;avais besoin de l&rsquo;\u00e9crire. Et de le publier. Si vous le d\u00e9sapprouvez, consid\u00e9rez-le comme le produit d&rsquo;un esprit malade. Il a toujours \u00e9t\u00e9 craintif, se souvient-elle. Elle ajoute \u2014 comme son chat. Elle est comme lui, Cl\u00e9mentine. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-05bis-%e4%b8%8d%e4%b8%89%e4%b8%8d%e5%9b%9b\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #05bis | \u4e0d\u4e09\u4e0d\u56db<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":612,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4738,4525],"tags":[],"class_list":["post-130104","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-05bis-sapo","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130104","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/612"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=130104"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130104\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=130104"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=130104"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=130104"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}