{"id":130141,"date":"2023-07-15T12:19:05","date_gmt":"2023-07-15T10:19:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=130141"},"modified":"2023-07-16T07:57:57","modified_gmt":"2023-07-16T05:57:57","slug":"ete-2023-05bis-en-fugue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-05bis-en-fugue\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #05bis | En fugue"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est d\u00e9j\u00e0 un livre, une fugue \u00e0 elle seule, un titre. Elle seule qui se sauve dans tous les sens du terme. Enfin, elle essaie, puisqu\u2019on est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Mais on fait comment pour parler d\u2019elle qui n\u2019a d\u2019autre int\u00e9r\u00eat que celui d\u2019\u00eatre pass\u00e9e par l\u00e0, et d\u2019avoir surv\u00e9cu. Epreuve du feu, ou de la glace&nbsp;: du pareil au m\u00eame. Deuil&nbsp;: rien de pire. On voudrait bien en apprendre davantage, interroger l\u2019intime. Mais on n\u2019est pas des pourvoyeurs de magazines, des enqu\u00eateurs cherchant les bons coups et l\u2019argent. On se penche sur nous-m\u00eames et elle est l\u00e0, qui attend son heure. Enfin, qui n\u2019attend plus&nbsp;: elle est d\u00e9tach\u00e9e on dirait, irrigu\u00e9e par les r\u00eaves, p\u00e9niches charg\u00e9es \u00e0 bloc, qui transportent en pleine chair, l\u2019autre r\u00e9alit\u00e9. La preuve, c\u2019est la nuit derni\u00e8re. En son for int\u00e9rieur, elle s\u2019est retrouv\u00e9e pr\u00e8s de lui&nbsp;: il attendait qu\u2019elle touche son visage. Elle a su ce qu\u2019il fallait faire&nbsp;: oser s\u2019approcher encore, avec la conscience aigu\u00eb de l\u2019absence, prendre au c\u0153ur des mains aveugles les contours ressentis. Sans peur. Elle l\u2019a fait. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019a eu lieu l\u2019\u00e9v\u00e9nement indicible&nbsp;: perception de tout son visage, dans le d\u00e9tail. Peau, forme du nez, de la bouche, sous les doigts qui n\u2019y croyaient pas, souffle, sensation de la peau ras\u00e9e. Et surtout ses yeux&nbsp;: ouverts, vivants, plan\u00e8tes d\u2019un gris de Payne, ce bleu secret bien tremp\u00e9 qui repose dans les flaques en attente de la mar\u00e9e, paupi\u00e8res reconnaissables entre mille paupi\u00e8res, jusqu\u2019au petit tremblement de fatigue au coin de l\u2019\u0153il. Tout autour, le monde saigne et change. Mais le tableau qu\u2019il a lui-m\u00eame accroch\u00e9 dans son int\u00e9rieur, comme pour la guider, ressemble \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un \u0153il, dit-on.<\/p>\n\n\n\n<p>On dirait l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un \u0153il, dit en regardant le tableau la gentille voisine qui depuis des ann\u00e9es vient arroser les plantes quand la locataire du dessus s\u2019\u00e9chappe, ou quand elle \u00e9chappe aux commentaires, un peu plus longtemps que d\u2019habitude. Beaucoup de plantes, dans l\u2019appartement. Des messag\u00e8res silencieuses. Avant de partir, elle a confi\u00e9 \u00e0 la voisine d\u2019o\u00f9 venaient les g\u00e9raniums qui rougeoient sans engrais au d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9&nbsp;: il y a plus de vingt ans, j\u2019allais encore avec ma m\u00e8re sur la tombe de la sienne qui avait une s\u0153ur jumelle. Dans la ville champenoise, on arrivait avec les fleurs en double. Ce d\u2019autant plus que les s\u0153urs avaient \u00e9pous\u00e9 des fr\u00e8res. Quatre corps, une tombe. Ce jour-l\u00e0, il a fallu remplacer les g\u00e9raniums de la tombe par des chrysanth\u00e8mes, c\u2019\u00e9tait le cycle, c\u2019est ce que voulait ma m\u00e8re. Mais les g\u00e9raniums \u00e9taient vigoureux comme un appel. Pourquoi les tuer en les jetant, eux qui avaient tenu pendant des mois&nbsp;? Alors, je les ai d\u00e9terr\u00e9s et rapport\u00e9s en banlieue, \u00e0 deux cents kilom\u00e8tres du cimeti\u00e8re. Je les ai replant\u00e9s, dans des pots, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Depuis plus de vingt ans, ils grandissent, tendent leurs mains vertes, offrent leurs \u00e9toiles rouges \u00e0 ceux qui les regardent. La voisine dit que c\u2019est \u00e0 peine croyable, cette histoire. Pourtant, comme elle les retrouve chaque fois que la locataire part, la gentille voisine se dit qu\u2019il y a bien quelque chose d\u2019un peu incompr\u00e9hensible l\u00e0-dedans. Au fond, c\u2019est simple&nbsp;: il suffit d\u2019arroser mais pas trop. D\u2019ailleurs le p\u00e8re de la locataire provisoirement absente disait toujours&nbsp;: pour qu\u2019une plante donne des fleurs, il faut qu\u2019elle souffre. On peut y aller&nbsp;: le g\u00e9ranium est solide et g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n\n\n\n<p>La ville de l\u2019\u00e9cluse historique est une ville fleurie, v\u00e9g\u00e9talis\u00e9e. M\u00eame les p\u00e9niches qui attendent la mise \u00e0 niveau transportent sur leurs toits des petits jardins qui permettent aux mariniers d\u2019\u00e9chapper aux regards des promeneurs pleins de curiosit\u00e9. Une jeune fille \u00e9tait assise l\u00e0, au bord de l\u2019eau, comme dans un tableau flamand, attendant le d\u00e9clenchement de la machinerie fluviale. La p\u00e9niche dans laquelle elle est mont\u00e9e existe sans doute toujours quelque part, comme celle qu\u2019on voit l\u00e0, couronn\u00e9e de g\u00e9raniums rouge sang. Comme toujours, les enfants lancent des cailloux dans l\u2019eau. Tout ce qu\u2019il faut pour l\u2019aquarelle qui fait d\u00e9sormais partie de ma collection du fond et que je regarde \u00e0 pr\u00e9sent. Je l\u2019ai pos\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la feuille du bord, ramass\u00e9e il y a cinquante ans. Je peux bien te le lire aujourd\u2019hui, le petit mot qui s\u2019y trouve. Elle ne m\u2019en voudra pas, elle l\u2019a certainement laiss\u00e9 pour \u00e7a, \u00e0 l\u2019\u00e9poque. <em>Seulement la route<\/em>, c\u2019est \u00e9crit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est d\u00e9j\u00e0 un livre, une fugue \u00e0 elle seule, un titre. Elle seule qui se sauve dans tous les sens du terme. Enfin, elle essaie, puisqu\u2019on est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Mais on fait comment pour parler d\u2019elle qui n\u2019a d\u2019autre int\u00e9r\u00eat que celui d\u2019\u00eatre pass\u00e9e par l\u00e0, et d\u2019avoir surv\u00e9cu. 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