{"id":130191,"date":"2023-07-16T00:34:59","date_gmt":"2023-07-15T22:34:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=130191"},"modified":"2023-07-16T07:56:28","modified_gmt":"2023-07-16T05:56:28","slug":"ete-2023-06-largent-que-je-nai-pas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-06-largent-que-je-nai-pas\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #06 | l&rsquo;argent que je n\u2019ai pas"},"content":{"rendered":"\n<p>L&rsquo;oncle Henri ne pronon\u00e7ait pas publiquement&nbsp; le mot argent, il disait plut\u00f4t les mots fric ou pognon essayant de donner l&rsquo;impression qu&rsquo;il le m\u00e9prisait. Mais une fois ou deux quand m\u00eame, \u00e0 ma m\u00e8re et \u00e0 voix basse il lui demanda si elle ne pouvait pas lui donner un peu d&rsquo;argent.&nbsp; Alors elle se levait, prenait son sac \u00e0 main, cherchait son porte-monnaie et lui en donnait un peu, comme on fait l&rsquo;aum\u00f4ne \u00e0 un pauvre bougre. Je pouvais voir alors le dilemme qui torturait mon oncle , une \u00e9motion complexe \u00e0 mi chemin de la gratitude et de la plus cuisante des vexations. Et si, par hasard,&nbsp; je me trouvais sur le chemin \u00e0 la fin de leurs petites transactions, alors il redoublait de propos acerbes \u00e0 mon \u00e9gard. Comme si, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re,&nbsp; j&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;un des responsables de sa ruine, de sa d\u00e9ch\u00e9ance. Le fric que ma m\u00e8re d\u00e9pensait pour me nourrir, m&rsquo;habiller, m&rsquo;\u00e9duquer, je comprenais alors que je le lui volais ni plus ni moins. Il \u00e9tait parvenu \u00e0 la longue \u00e0 m&rsquo;inspirer ce genre de culpabilit\u00e9 d\u00e9bile. Puis, r\u00e9guli\u00e8rement aussi car il \u00e9tait tout de m\u00eame mon oncle, je me mettais \u00e0 sa place, ce qui n&rsquo;\u00e9tait pas compliqu\u00e9 puisque mon p\u00e8re me pr\u00e9disait r\u00e9guli\u00e8rement que je finirai comme lui, aussi rat\u00e9 que lui, l&rsquo;oncle Henri. Je n&rsquo;arrivais pas \u00e0 le prendre vraiment en grippe, j&rsquo;imaginais \u00eatre \u00e0 sa place, sans pour autant p\u00e9n\u00e9trer dans une empathie totale cependant,  je parvenais \u00e0 le comprendre sans tout \u00e0 fait l&rsquo;excuser, \u00e7a  me calmait.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;argent \u00e9tait une \u00e9nigme. La plupart du temps il \u00e9tait invisible, ou bien si on le voyait c&rsquo;\u00e9tait toujours en infime quantit\u00e9. Mon p\u00e8re se rendait le samedi matin au distributeur du Cr\u00e9dit Agricole, une banque \u00e0 laquelle il avait \u00e9t\u00e9 fid\u00e8le depuis toujours, il retirait alors le n\u00e9cessaire pour la semaine, en prodiguait avec grandiloquence une partie \u00e0 ma m\u00e8re pour qu&rsquo;elle s&rsquo;occupe des achats courants. Tout le reste, la plus grande part, invisible, ce qui&nbsp; restait sur le compte, servait \u00e0 payer toutes les factures par pr\u00e9l\u00e8vements automatiques. Il voyageait ensuite dans de nombreuses r\u00e9gions en n&rsquo;ayant en poche que le solde de ses retraits, et utilisait seulement dans des occasions d&rsquo;urgence une carte bleue. Comme par exemple ce jour o\u00f9 nous le v\u00eemes revenir avec trois costumes flambant neufs. Quant au ch\u00e9quier, hors de question de le sortir de la maison, m\u00eame pas du tiroir ferm\u00e9 \u00e0 clef de son bureau Napol\u00e9on. \u00c9tablir un ch\u00e8que demandait un rituel, une reflexion pr\u00e9alable, peser le pour et le contre, et quand soudain il d\u00e9gainait dans un m\u00eame temps stylo et ch\u00e9quier, il remplissait le ch\u00e8que d&rsquo;une \u00e9criture scolaire tr\u00e8s lisible, tr\u00e8s appliqu\u00e9e. Puis pour conclure, avec une sorte de rage apposait enfin sa signature, un large paraphe bourr\u00e9 d&rsquo;arabesques compliqu\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est durant l&rsquo;\u00e9t\u00e9 1976 que je gagnais mon premier argent, au Grisot de L&rsquo;isle-Adam. Je savais&nbsp; d&rsquo;avance pourquoi j&rsquo;avais besoin de cet argent. J&rsquo;avais rep\u00e9r\u00e9 une guitare&nbsp;d&rsquo;occasion pour pouvoir jouer du Marcel Dadi.&nbsp; Une Epiphone Les Paul. Ce qui me couta une grande partie de mon salaire avec la m\u00e9thode incluse, un jeu de cordes en acier, deux ou trois mediator et un capodastre. C&rsquo;\u00e9tait mon premier achat s\u00e9rieux de toute ma vie. J&rsquo;avais travaill\u00e9 dur pour me l&rsquo;offrir. Mais quand mon p\u00e8re d\u00e9couvrit comment j&rsquo;avais employ\u00e9 cet argent il ne d\u00e9col\u00e9ra&nbsp; plus.&nbsp; C&rsquo;est \u00e0 partir de l&rsquo;achat de cette guitare que nos relations tourn\u00e8rent au vinaigre. Tr\u00e8s vite je laissais tomber Marcel Dadi, beaucoup trop technique pour m&rsquo;orienter sur Brassens, Bob Dylan, Maxime Le Forestier, un r\u00e9pertoire finalement de petit fran\u00e7ais moyen un peu de gauche mais je disais plut\u00f4t humaniste,  \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 dans une autre banlieue beaucoup moins cossue. Le choc p\u00e9trolier de 1974 avait laiss\u00e9 des s\u00e9quelles. Mon&nbsp; p\u00e8re s&rsquo;\u00e9tait&nbsp; fait licenci\u00e9 de la boite o\u00f9 il travaillait depuis bient\u00f4t quinze ans, et qui vendait des couvertures bitumineuses. &nbsp; Il avait pass\u00e9 de longs mois au ch\u00f4mage mais sans dipl\u00f4me, il ne parvenait pas \u00e0 retrouver un poste equivalent. Il r\u00e2lait contre les tests psychologiques qu&rsquo;on lui faisait passer lors des rendez-vous de recrutement. Il n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 prendre avec des pincettes ricanait l&rsquo;oncle Henri qui venait toujours \u00e0 la maison avec sa vieille mob. Il ne se cachait plus cependant, le ch\u00f4mage les avait rendu \u00e9gaux. Aussi, quand mon vieux entendit mon acharnement pour apprendre certaines chansons de Le Forestier dans ma chambre, la patience lui manqua. Et comme l&rsquo;\u00e9pis que j&rsquo;arborais&nbsp; au sommet du cr\u00e2ne&nbsp; l&rsquo;indisposait , il se saisit des ciseaux de couture de ma m\u00e8re pour me le&nbsp; couper en plein repas. Ce qui&nbsp; d\u00e9clencha une jolie bagarre au terme de laquelle je me retrouvais expuls\u00e9 de la maison familiale, avec juste mes v\u00eatements et bien s\u00fbr sans argent.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme j&rsquo;\u00e9tais du genre fier, je d\u00e9cidai&nbsp; de revenir aussit\u00f4t, de faire mon sac, d&#8217;emporter ma guitare et de retraverser \u00e0 nouveau le seuil de la baraque&nbsp; tout en jurant \u00e3 tout ce beau&nbsp; monde qu&rsquo;il ne me reverrait pas de sit\u00f4t.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Puis je pris la route qui descendait des hauteurs de Limeil vers le RER de Boissy Saint-L\u00e9ger . J&rsquo;irai \u00e3 Paris, je jouerai de la guitare dans les rues, j&rsquo;\u00e9laborais au rythme de mes pas tout un tas de strat\u00e9gies \u00e0 venir&nbsp; pour pouvoir survivre. Et j&rsquo;en fus \u00e0 ce moment l\u00e0 en m\u00eame temps bien pein\u00e9 qu&rsquo;\u00e9tonnamment soulag\u00e9. J&rsquo;allais me coltiner \u00e0 mon destin, tenter d&rsquo;invalider les proph\u00e9ties paternelles, remont\u00e9 \u00e0 bloc comme un coucou m\u00e9canique.&nbsp; ce fut \u00e0 ce moment o\u00f9 j&rsquo;arrivais sur le quai de la gare que je me rendis compte qu&rsquo;il pleuvait et que&nbsp; mes <em>clark<\/em> avaient pris l&rsquo;eau. En m&rsquo;assoyant dans la rame il flottait une odeur de fleurs des champs, j&rsquo;avais la sensation que cette odeur venait de moi, qu&rsquo;elle remplissait tout le wagon, bref une odeur de saintet\u00e9 retrouv\u00e9e, un parfum de myroblyte ni plus ni moins.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;oncle Henri ne pronon\u00e7ait pas publiquement&nbsp; le mot argent, il disait plut\u00f4t les mots fric ou pognon essayant de donner l&rsquo;impression qu&rsquo;il le m\u00e9prisait. Mais une fois ou deux quand m\u00eame, \u00e0 ma m\u00e8re et \u00e0 voix basse il lui demanda si elle ne pouvait pas lui donner un peu d&rsquo;argent.&nbsp; Alors elle se levait, prenait son sac \u00e0 main, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-06-largent-que-je-nai-pas\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #06 | l&rsquo;argent que je n\u2019ai pas<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":530,"featured_media":130194,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4755,4525],"tags":[],"class_list":["post-130191","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-06-argent","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130191","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/530"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=130191"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130191\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/130194"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=130191"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=130191"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=130191"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}