{"id":130335,"date":"2023-07-16T18:19:03","date_gmt":"2023-07-16T16:19:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=130335"},"modified":"2023-07-16T18:47:34","modified_gmt":"2023-07-16T16:47:34","slug":"dans-latelier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dans-latelier\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #01 |\u00a0Dans l&rsquo;atelier"},"content":{"rendered":"\n<p>Les petits font encore la sieste, les plus grands jouent au bord de la piscine. Les parents sont allong\u00e9s dans des chaises-longues. Sa femme somnole devant une grille de mots crois\u00e9s dans le salon. Michel quitte son lit, longe la mezzanine en essayant de ne pas faire craquer le bois. Il s\u2019arr\u00eate un instant devant la chambre des enfants. La porte est entrouverte. Il les regarde, abandonn\u00e9s au sommeil et \u00e0 la chaleur. Des m\u00e8ches de cheveux fins, mouill\u00e9es de sueur, serpentent sur un front et le long d\u2019une nuque. Il descend les escaliers et traverse la salle \u00e0 manger. Les dalles sont toujours fra\u00eeches. Quelques gu\u00eapes prisonni\u00e8res bourdonnent entre la baie vitr\u00e9e et le rideau tir\u00e9. Il faut qu\u2019il s\u2019occupe d\u2019enlever le nid ce soir. Il entre dans la cuisine sur la pointe des pieds, mais sa femme, avec son instinct de chat, l\u2019a tout de m\u00eame entendu&nbsp;: Michel&nbsp;? demande-t-elle, avec une pointe d\u2019inqui\u00e9tude dans la voix, comme si elle craignait vraiment que ce pusse \u00eatre quelqu\u2019un d\u2019autre. Il fait un crochet par le salon, embrasse sa femme sur le front, passe sa main sur ses yeux, dans un geste paternel, une invitation \u00e0 dormir, et se d\u00e9p\u00eache de rejoindre son atelier, sans parler pour ne pas perdre ses id\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la sieste, son cerveau est comme un filet apr\u00e8s une bonne p\u00eache. Mais chaque pas, chaque parole \u00e9chang\u00e9e est un trou qui s\u2019\u00e9largit dans le filet et laisse \u00e9chapper les id\u00e9es les plus vives, les plus fines. Elles n\u2019ont pas la consistance charnue du gros poisson, mais elles font les contrechants, les transitions, les r\u00e9cits secondaires et discrets par lesquels arrive la r\u00e9solution de l\u2019\u00e9nigme. Il acc\u00e9l\u00e8re le rythme dans le couloir et d\u00e8s qu\u2019il entre dans l\u2019atelier, il attrape son cahier dans une caisse sous l\u2019\u00e9tabli, s\u2019assoit sur l\u2019escabeau et consigne tout ce qu\u2019il peut au crayon \u00e0 papier. Ses notes ne d\u00e9parent pas vraiment avec les cotes de ses projets de bricolage et de r\u00e9paration&nbsp;: des traits, des fl\u00e8ches, des nombres (isol\u00e9s ou pris dans des op\u00e9rations compliqu\u00e9es), des mots \u2014 verbes \u00e0 l\u2019infinitif, noms sans articles&nbsp;; dans un coin de page une liste d\u2019adverbes\u2026 Il dessine aussi&nbsp;: les plans d\u2019une maison, des itin\u00e9raires, les d\u00e9tails d\u2019un corps, d\u2019un arbre. Il est dans la p\u00e9nombre, \u00e9clair\u00e9 par la seule fen\u00eatre de la pi\u00e8ce, une ouverture allong\u00e9e horizontalement, en haut du mur, initialement pr\u00e9vue davantage pour l\u2019a\u00e9ration que pour la lumi\u00e8re, la pi\u00e8ce ayant \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e pour faire un garage. Lorsqu\u2019il a d\u00e9vers\u00e9 tout le produit de sa p\u00eache du jour, il allume le n\u00e9on et prend une glace \u00e0 l\u2019eau dans le cong\u00e9lateur. Il la mange debout, sa main libre sur la hanche, face \u00e0 la porte \u00e0 double battant qui donne vers l\u2019ext\u00e9rieur, con\u00e7ue pour les voitures. Le garage a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9 pour am\u00e9nager une nouvelle chambre quand la famille s\u2019est agrandie, qu\u2019il a fallu faire avec les gendres, les belles-filles, puis les petits-enfants. La partie restante est devenue \u00e9tabli, buanderie, garde-manger, grenier\u2026 On ne peut plus lui donner de nom. La porte lui donne \u00e0 la pi\u00e8ce l\u2019odeur goudronn\u00e9e des traverses de voies ferr\u00e9es, qui se m\u00eale \u00e0 celle de la naphtaline et du plastique chaud. Michel a le regard dans le vague. La glace coule le long de ses doigts, jusqu\u2019\u00e0 son poignet, mielleuse. Il avale la fin de la fus\u00e9e fruits rouges et se rince les mains. Il retourne \u00e0 son \u00e9tabli, \u00e9carte le cahier, prend quelques outils accroch\u00e9s en face de lui \u2014 chaque objet tenu par un clou et les contours de sa forme dessin\u00e9s sur un tableau en bois, parce que <em>une place pour chaque chose et chaque chose \u00e0 sa place <\/em>\u2014 les pose sur la planche. Il se penche et fouille dans une bo\u00eete. Se rel\u00e8ve avec des pi\u00e8ces de bois. Il feuillette son cahier, rel\u00e8ve des mesures, les reporte avec une r\u00e8gle sur les morceaux de bois. Dehors, dans le prunier, un petit oiseau chante la premi\u00e8re phrase d\u2019une symphonie c\u00e9l\u00e8bre. Michel chantonne la suite, mais rapidement, il s\u2019\u00e9gare dans la m\u00e9lodie et d\u00e9rape vers un autre morceau connu. L\u2019oiseau, lui, r\u00e9p\u00e8te inlassablement les m\u00eames notes, comme pour le narguer. Il revient \u00e0 ses cale-portes et allume la scie sauteuse. Il en d\u00e9coupe trois et laisse tout en place pour faire les deux derniers plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reprend son cahier, son crayon de papier et \u00e9crit, cette fois des phrases enti\u00e8res. Il relit les notes qu\u2019il a prises plus t\u00f4t. Il \u00e9crit lentement, s\u2019interrompt r\u00e9guli\u00e8rement pour penser. Il \u00e9crit comme on cherche \u00e0 r\u00e9soudre un probl\u00e8me, avec calme, m\u00e9thode et espoir. Comme on d\u00e9coupe un cale-porte, comme on recherche l\u2019origine d\u2019une fuite. Avec n\u00e9cessit\u00e9, mais sans fi\u00e8vre. L\u2019\u00e9criture \u00e9tait arriv\u00e9e dans sa vie sans pr\u00e9m\u00e9ditation. Il avait commenc\u00e9 par se r\u00e9p\u00e9ter des phrases dans sa t\u00eate pendant qu\u2019il bricolait. Ces phrases parlaient d\u2019un cycliste qui ne savait plus descendre de son v\u00e9lo, d\u2019un mur qui changeait myst\u00e9rieusement de place, d\u2019un avenir sans ciel et d\u2019un pass\u00e9 qui se d\u00e9tachait du pr\u00e9sent comme une couche de peinture se d\u00e9colle d\u2019une porte de garage. Elles n\u2019avaient pas de rapport \u00e9vident avec son histoire personnelle, bien que souvent, comme avec les r\u00eaves, un sp\u00e9cialiste aurait pu sans doute forcer leur sens et y d\u00e9celer des \u00e9chos avec son quotidien ou des cl\u00e9s de son inconscient. Mais il n\u2019\u00e9tait sp\u00e9cialiste de rien et ne s\u2019int\u00e9ressait pas du tout \u00e0 l\u2019inconscient. Toutefois, ces phrases \u00e9taient comme les chansons avec lesquelles on se r\u00e9veille et qu\u2019on ne peut s\u2019emp\u00eacher de siffloter toute la journ\u00e9e. Elles finissaient par l\u2019agacer par leur insistance. Elles prenaient une autonomie et un ascendant sur sa volont\u00e9. Pour s\u2019en d\u00e9barrasser, il avait d\u00e9cid\u00e9 de les \u00e9crire sur son cahier. Les phrases, alors d\u00e9tach\u00e9es de lui, cessaient de scier ses pens\u00e9es, mais devenaient les supports de r\u00eaveries nouvelles. Il voulait conna\u00eetre la phrase suivante, la suite de l\u2019histoire. Il restait la t\u00eate entre les mains devant les lignes vierges du cahier qui s\u2019\u00e9tiraient sous la derni\u00e8re phrase. La page blanche ne repr\u00e9sentait pas pour lui une angoisse de l\u2019\u00e9crivain mais une frustration de lecteur. \u00c0 partir de ces quelques phrases, surgies au petit matin lors du r\u00e9veil ou apr\u00e8s la sieste, il inventait la suite, ou plut\u00f4t il cherchait la suite. Sa d\u00e9marche \u00e9tait davantage celle d\u2019un enqu\u00eateur que celle d\u2019un \u00e9crivain. Il proc\u00e9dait par d\u00e9duction, rep\u00e9rait des indices, comparait la situation qui lui \u00e9tait apparue avec d\u2019autres qu\u2019il lisait dans les journaux ou dans des encyclop\u00e9dies qu\u2019il allait consulter \u00e0 la biblioth\u00e8que. Il \u00e9crivait toujours sur son \u00e9tabli, au milieu d\u2019un ouvrage en cours, sur son cahier de bricolage. Si quelqu\u2019un entrait, il tournait la page ou la recouvrait avec une planche et saisissait un outil \u00e0 la h\u00e2te. Il \u00e9crivait en cachette. Sans vraiment savoir pourquoi. Ni pourquoi il \u00e9crivait. Ni pourquoi en cachette.<\/p>\n\n\n\n<p>Une porte claque au premier \u00e9tage. D\u00e9j\u00e0 Michel entend sa fille hurler le nom du fils coupable d\u2019avoir laiss\u00e9 une fen\u00eatre ouverte. Il sait qu\u2019ensuite ce sera sa femme qui criera son nom pour savoir o\u00f9 il en est avec les cale-portes. Il sort de l\u2019atelier avant le rappel \u00e0 l\u2019ordre, une pi\u00e8ce de bois \u00e0 la main. Il essaie de l\u2019ajuster sous la porte mais elle est trop \u00e9paisse. <em>Je vais la limer. <\/em>Sa femme et sa fille se regardent d\u2019un air mi-agac\u00e9, mi-chagrin\u00e9. Elles ne comprennent pas qu\u2019il mette aussi longtemps \u00e0 faire ces cale-portes. Elles n\u2019ont jamais fa\u00e7onn\u00e9 un bout de bois de leur vie, mais tout de m\u00eame, on ne lui a pas demand\u00e9 de construire une pyramide&nbsp;! Depuis le d\u00e9but de la semaine, \u00e0 raison de deux heures par jour, Michel taille les cale-portes dans son atelier. Lui qui l\u2019an dernier encore \u00e9tait capable de construire une \u00e9tag\u00e8re en deux apr\u00e8s-midis\u2026 Un soir, elles \u00e9taient m\u00eame all\u00e9es voir si elle ne trouvait pas des bouteilles d\u2019alcool sous l\u2019\u00e9tabli\u2026 La fille avait sugg\u00e9r\u00e9 \u00e0 la m\u00e8re d\u2019emmener son p\u00e8re consulter un m\u00e9decin ou de l\u2019inscrire \u00e0 l\u2019atelier m\u00e9moire propos\u00e9 par la mairie.<\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u00e9r\u00e9mie, tu veux aller aider Papi \u00e0 limer le cale-porte&nbsp;? <\/em>Le gar\u00e7on n\u2019en a pas tr\u00e8s envie, mais il comprend au ton de voix de sa m\u00e8re qu\u2019il n\u2019a pas vraiment le choix. Michel n\u2019est gu\u00e8re plus enthousiaste&nbsp;: il pensait avoir le temps de terminer la sc\u00e8ne o\u00f9 on comprend pourquoi le personnage principal dort avec ses lunettes&#8230; Il est malgr\u00e9 tout content de passer un moment seul avec son petit-fils et de l\u2019initier \u00e0 la magie de la scie sauteuse. L\u2019enfant est attentif et plut\u00f4t dou\u00e9. En une petite demi-heure, il y a assez de cale-portes pour toute le village, \u00e9glise comprise. J\u00e9r\u00e9mie prend son grand-p\u00e8re au mot et d\u00e9cide de faire le tour des maisons des voisins pour leur vendre des cale-portes. <em>Tu crois que je peux demander combien, Papi&nbsp;? \u2014 Deux euros l\u2019un, trois euros les deux. Et tu peux faire un mod\u00e8le <\/em><em>fantaisie<\/em><em> avec un dessin sur la tranche.<\/em> J\u00e9r\u00e9mie adore l\u2019id\u00e9e. Il sort le pyrograveur et se met au travail. Michel en profite pour reprendre son texte. D\u2019abord, il \u00e9crit quelques mots, \u00e0 la h\u00e2te, entre deux coups de tournevis. Puis, voyant que son petit-fils est trop concentr\u00e9 sur sa frise de p\u00e2querettes pour surveiller ce qu\u2019il fait, il s\u2019installe plus confortablement. Le ronronnement du cong\u00e9lateur et la roulette du pyrograveur le replonge instantan\u00e9ment dans son histoire. Il ne fait que raconter les \u00e9v\u00e9nements qui se d\u00e9roulent dans sa t\u00eate, comme on commenterait le tour de France \u00e0 la radio. Et d\u2019un coup, la bobine se termine. Il pose son crayon et s\u2019aper\u00e7oit que J\u00e9r\u00e9mie est parti. Il se dirige vers l\u2019\u00e9tag\u00e8re qui a remplac\u00e9 l\u2019ancien garde-manger. Il saisit un pot de ce que sa femme appelle son mastic de cassis. Il\u2019ouvre et d\u00e9coupe au couteau un cube de gel\u00e9e \u00e9paisse et noire. Il le pique sur la pointe de la lame et le porte \u00e0 sa bouche. Il adore cette p\u00e2te au go\u00fbt \u00e0 la fois acide et caram\u00e9lis\u00e9. Il l\u2019\u00e9crase entre sa lange et son palais en relisant le texte qu\u2019il vient de terminer.<\/p>\n\n\n\n<p>Il referme son cahier, passe la balayette sur l\u2019\u00e9tabli et sort de l\u2019atelier par la porte de derri\u00e8re. Il jette un \u0153il au prunier, ne voit pas l\u2019oiseau chanteur. Mais en un \u00e9clair, \u00e7a lui revient: <em>Cinqui\u00e8me Symphonie <\/em>de Beethoven<em>.<\/em> C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re phrase de la <em>Cinqui\u00e8me Symphonie <\/em>de Beethoven qu\u2019il sifflotait tout \u00e0 l\u2019heure, l\u2019oiseau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les petits font encore la sieste, les plus grands jouent au bord de la piscine. Les parents sont allong\u00e9s dans des chaises-longues. Sa femme somnole devant une grille de mots crois\u00e9s dans le salon. 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