{"id":130637,"date":"2023-07-18T11:52:54","date_gmt":"2023-07-18T09:52:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=130637"},"modified":"2023-07-18T14:48:07","modified_gmt":"2023-07-18T12:48:07","slug":"du-lieu-au-personnage-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/du-lieu-au-personnage-2\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #02 |\u00a0Du lieu au personnage"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est une maison en pierre \u00e0 un \u00e9tage, au toit pyramidal en belles tuiles, situ\u00e9e en face de l\u2019\u00e9glise et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mairie. Nous connaissons le nom de celle qui l\u2019habite, il est \u00e9crit sur la bo\u00eete aux lettres, d\u2019une \u00e9criture toute en boucles et en courbes&nbsp;: Rose Panouillot. Nous ne l\u2019avons jamais rencontr\u00e9e. Les volets sont toujours ferm\u00e9s. La peinture claire contraste avec le bois fonc\u00e9 des portes des autres maisons, b\u00e2tisses allong\u00e9es, au corps d\u2019habitation r\u00e9duit \u00e0 deux pi\u00e8ces. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, l\u2019\u00e9table, l\u2019\u00e9curie et la grange, souvent prolong\u00e9es d\u2019un appentis, espaces abandonn\u00e9s d\u2019anciennes fermes, pas encore r\u00e9habilit\u00e9es, occupent les trois quarts du b\u00e2timent. Les gens continuent \u00e0 vivre dans la cuisine et sur le banc devant la maison. Ils n\u2019ont pas besoin de plus. Des poules trottent dans les cours et dans les trois rues du village.<\/p>\n\n\n\n<p>La maison de Rose \u2014 ah, ce pr\u00e9nom! \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des Yolande et des Ren\u00e9e&nbsp;! \u2014 ne s\u2019offre pas si facilement au regard. Son jardin est s\u00e9par\u00e9 de la route par une haie. Un portail ferme la propri\u00e9t\u00e9. Et cette fois, nous avons enfin une excuse pour essayer d\u2019en franchir le seuil. Nous tenons chacune au bout d\u2019une main un seau en plastique avec des petits bouquets de muguet, cueilli dans le bois le matin m\u00eame. Nous les avons li\u00e9s avec les morceaux de bolduc que notre grand-m\u00e8re garde dans un tiroir. Apr\u00e8s chaque r\u00e9veillon de No\u00ebl, elle ramasse les papiers cadeaux, les plie et les lisse avec le plat de la main, d\u00e9colle les bouts de scotch et range les rubans dans une vieille bo\u00eete de th\u00e9. Dix brins par bouquet, deux francs le bouquet. Enfin, on verra. Les gens donneront ce qu\u2019ils voudront. Jusque-l\u00e0, personne n\u2019a donn\u00e9 plus, ni moins. Certains toutefois ont refus\u00e9 notre offre, ne voyant pas l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019acheter du muguet alors qu\u2019ils en ont dans leur jardin.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pousse le portail en m\u00e9tal qui grince, comme pr\u00e9vu. Nous attendons un instant avant de le refermer, pensant que le bruit fera peut-\u00eatre sortir la propri\u00e9taire de chez elle. Une all\u00e9e de cailloux blancs coupe un jardin entretenu, quoique d\u2019allure sauvage&nbsp;: l\u2019herbe n\u2019est pas rase, des fleurs jaunes et blanches la tachettent, des massifs d\u2019hortensias, des rosiers, bien s\u00fbr, des narcisses et d\u2019autres esp\u00e8ces vari\u00e9es semblent avoir pouss\u00e9 l\u00e0 librement. C\u2019est un jardin de livre pour enfants, o\u00f9 volettent des papillons jaune citron et guettent, tapis dans l\u2019herbe haute, deux chats roux. Dans le silence de sieste de l\u2019apr\u00e8s-midi, les cailloux sous nos pieds ronflent comme remu\u00e9s par un torrent. Nous ne parlons plus, nous avancons droites, r\u00e9guli\u00e8res, le regard fix\u00e9 sur la cha\u00eene d\u2019une cloche, \u00e0 gauche de la porte d\u2019entr\u00e9e, entrouverte, au-dessus de quatre marches de pierre, arrondies, de plus en plus \u00e9troites, comme les cercles d\u2019un ricochet.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pouss\u00e9 la grille, ma cousine sonnera la cloche. Nous l\u2019entendons tinter \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, mais personne ne vient.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On entre&nbsp;! La porte est ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Oui, mais si c\u2019\u00e9tait un pi\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Quel pi\u00e8ge&nbsp;? Pour pi\u00e9ger qui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je sais pas. Nous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Elle ne pouvait pas deviner qu\u2019on viendrait lui rendre visite.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Elle nous a peut-\u00eatre aper\u00e7ues quand on allait chez les voisins&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Mais non. Et puis, qu\u2019est-ce qu\u2019elle pourrait bien nous faire. Elle a au moins 60 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; On ne sait pas, on ne l\u2019a jamais vue\u2026 Si \u00e7a se trouve, ils ont mis le nom d\u2019une femme sur la bo\u00eete aux lettres, mais c\u2019est une planque de traficants, ou la maison d\u2019un tueur en s\u00e9rie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma cousine ne r\u00e9pond pas et tire de nouveau la cha\u00eene de la cloche.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Peut-\u00eatre qu\u2019elle est morte.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous poussons la porte. Il fait sombre et nous mettons quelques instants \u00e0 distinguer l\u2019escalier au fond du couloir. \u00c0 droite, nous apercevons la cuisine derri\u00e8re un rideau de porte en perles de plastique color\u00e9es. Nous tentons un <em>Bonjour<\/em> en l\u2019\u00e9cartant. Il n\u2019y a personne mais nous d\u00e9couvrons une pi\u00e8ce tr\u00e8s semblable aux cuisines des autres maisons du village&nbsp;: la table avec la toile cir\u00e9e \u00e0 carreaux, le rouleau de scotch tue-mouches juste au-dessus, l\u2019odeur de caf\u00e9 lourd, de lait tourn\u00e9 et de vieille \u00e9ponge\u2026 Tout est rang\u00e9, parfaitement, comme un appartement au retour des vacances. Seul un verre, avec un fond d\u2019eau, laisse supposer une pr\u00e9sence. L\u2019eau est claire, mais le fond du verre est plein de calcaire, presque jaune par endroits. J\u2019ai un soir entendu mon p\u00e8re dire \u00e0 son fr\u00e8re \u00e0 propos de leur m\u00e8re&nbsp;: <em>elle ne mange plus rien, elle ne lave m\u00eame plus son verre. <\/em>Peu de temps apr\u00e8s, elle est entr\u00e9e en maison de retraite. Ma cousine me montre du doigt une large culotte beige qui s\u00e8che au-dessus de l\u2019\u00e9vier. Nous \u00e9clatons de rire tout en collant notre doigt sur notre bouche pour intimer \u00e0 l\u2019autre de faire moins de bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>En face de la cuisine, une porte ouvre sur la salle \u00e0 manger. Je frappe. Toujours aucune r\u00e9ponse. Nous entrons. Le sol est en parquet. Dans les autres maisons du village, il y a du carrelage, marron parce que moins salissant, ou encore de la terre battue. Chez moi, \u00e0 Paris, il faut toujours enlever les chaussures en entrant et mettre des chaussons \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ici, \u00e0 la campagne, on ne change pas de chaussures : il y avait ceux qui sont en pantoufles et ceux qui sont en bottes, qu\u2019ils soient dehors ou dedans. Une lumi\u00e8re poussi\u00e8reuse coule \u00e0 travers les deux coeurs perc\u00e9s dans les volets. Des hirondelles ouvrent les ailes sur un brise-vue en dentelle. Je rep\u00e8re sur la grande table en bois carr\u00e9e des enveloppes de la banque, le <em>T\u00e9l\u00e9 7 jours<\/em> de la semaine avec David Hallyday en couverture, une feuille de soin \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un sac de pharmacie et un stylo bic bleu. Des photos de diff\u00e9rentes \u00e9poques, en noir et blanc ou en couleur, dans des cadres ou des cubes en plexiglas, sont expos\u00e9es sur un long buffet contre le mur en face de la porte. Je m\u2019approche. Il y a des enfants, des couples, en voyage, dans un mariage, \u00e0 un anniversaire\u2026 Ils rient, chantent, sautent dans des piscines et le silence de la pi\u00e8ce, encore plus silencieux parce que rythm\u00e9 par le balancier de l\u2019horloge, donnent \u00e0 ces images une vibration \u00e9trange. Je suis sur le point de m\u2019\u00e9loigner du buffet quand je remarque, en retrait et sans cadre, un peu voil\u00e9e, gliss\u00e9e dans une fissure du bois, une photo que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vue&nbsp;quelque part : deux jeunes filles en robes claires, les yeux pliss\u00e9s par le soleil, des couronnes de fleurs dans les cheveux, saluant de la main le photographe. Derri\u00e8re elles, on voit des fa\u00e7ades de maisons de ville et des spectateurs, certains d\u00e9guis\u00e9s, qui lancent des confettis. O\u00f9 ai-je d\u00e9j\u00e0 vu cette photo&nbsp;? Certainement chez les grands-parents\u2026 Je veux la montrer \u00e0 ma cousine mais elle me donne une bourrade dans l\u2019\u00e9paule. Elle fait un signe en direction du fond de la pi\u00e8ce. Une t\u00e9l\u00e9vision \u00e9teinte est pos\u00e9e sur une table \u00e0 roulettes et devant, l\u00e9g\u00e9rement de biais, d\u2019un fauteuil relax inclinable, d\u00e9passent deux jambes en bas bleu marine et pantouffles \u00e0 carreaux et un chignon de cheveux gris. Sans se retourner, au moment m\u00eame o\u00f9 nous d\u00e9couvrons sa pr\u00e9sence, Rose \u2014 \u00e7a ne peut \u00eatre qu\u2019elle \u2014 nous dit&nbsp;: Entrez mes petits, entrez&nbsp;!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est une maison en pierre \u00e0 un \u00e9tage, au toit pyramidal en belles tuiles, situ\u00e9e en face de l\u2019\u00e9glise et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la mairie. Nous connaissons le nom de celle qui l\u2019habite, il est \u00e9crit sur la bo\u00eete aux lettres, d\u2019une \u00e9criture toute en boucles et en courbes&nbsp;: Rose Panouillot. Nous ne l\u2019avons jamais rencontr\u00e9e. Les volets sont toujours <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/du-lieu-au-personnage-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #02 |\u00a0Du lieu au personnage<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":600,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4583,4525],"tags":[],"class_list":["post-130637","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-02-jane-sautiere-du-lieu-au-personnage","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130637","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/600"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=130637"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130637\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=130637"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=130637"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=130637"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}