{"id":130709,"date":"2023-07-19T08:26:17","date_gmt":"2023-07-19T06:26:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=130709"},"modified":"2023-07-19T20:53:33","modified_gmt":"2023-07-19T18:53:33","slug":"ete2023-06-trois-colonnes-et-lor","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-06-trois-colonnes-et-lor\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #06 | trois colonnes et l&rsquo;or"},"content":{"rendered":"\n<p>Il n\u2019y a pas de livre au S\u00e9rail. Selim n\u2019\u00e9crit pas de roman. Selim n\u2019\u00e9crit rien. Sa main se tient loin du papier, comme d\u2019une flamme. C\u2019est tout le S\u00e9rail qui s\u2019inspire de ses r\u00eaves \u2014 de ce que le S\u00e9rail sait des r\u00eaves de Selim Bassa, alors que les nuits ne lui en laissent jamais aucune trace au r\u00e9veil, les habiles cogneuses \u2014 pour devenir. C\u2019est le S\u00e9rail qui l\u2019atomise afin de devenir. Selim est le livre qui nous tient ensemble. Il n\u2019y a pas de livre au S\u00e9rail, \u00e0 part le registre du Chiffre. Deux colonnes pour les entr\u00e9es, une pour l\u2019argent, l\u2019autre pour les habits abandonn\u00e9s au vestiaire et le contenu de leurs poches. Une colonne pour les sorties, essentiellement d\u00e9volue aux fournisseurs : alcool, fruits, fumaisons, pain, linge de maison, verrerie, sable\u2026 Le Chiffre fait les inscriptions, mais pour bien lire le registre, il faut la conteuse. Elle ne garde pas en t\u00eate le d\u00e9tail de la circulation des biens (comment le pourrait-elle ? Le syst\u00e8me \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en vigueur quand elle est arriv\u00e9e au S\u00e9rail), mais elle peut l\u2019inventer. \u00c0 la couleur de la voix du Chiffre qui dit : une clef, trois caisses de Dom P\u00e9rignon, un m\u00e9daillon contenant le portrait d\u2019une petite enfant, elle sait quelle villa sur la Riviera, quelle gar\u00e7onni\u00e8re dans Vienne la Rouge ou quelle porte sculpt\u00e9e d\u2019une t\u00eate de ch\u00e9rubin la clef ouvrira, elle conna\u00eet le nom de l\u2019invit\u00e9 qui a perdu jusqu\u2019\u00e0 son dernier lambeau d\u2019apparat au fond de la derni\u00e8re bouteille et quel souvenir insoutenable porte le petit visage flou abandonn\u00e9 dans un sac de dame jamais r\u00e9clam\u00e9. Quant \u00e0 l\u2019or, tu l\u2019auras compris \u00e0 pr\u00e9sent, c\u2019est autre chose. L\u2019or ne tient pas dans une colonne. Qui entrait au S\u00e9rail par la porte basse, Selim le couvrait de son or. L\u2019\u00e9clat de bienveillance fatale, qui dansait dans le flacon scell\u00e9 de ses yeux, rayonnait d\u2019or pur. En un \u00e9clair vous saviez que vous \u00e9tiez, enfin, arriv\u00e9. La certitude de ne plus jamais vouloir repartir vous ceignait la taille d\u2019un collier d\u2019or sans fermoir, ou le doigt d\u2019un anneau pr\u00e9cieux qui ne se pouvait plus retirer, ou l\u2019oreille d\u2019une boucle infinie. Ce bijou, qu\u2019il vous attribuait, si fin soit-il, vous couvrait d\u2019or des pieds \u00e0 la t\u00eate. Enfin, il posait sa main sur vous, sa main d\u2019or souple et chaud, et toutes les noces, toutes les b\u00e9n\u00e9dictions fondaient ensemble sur votre \u00e2me.<br>Personne, cette r\u00e8gle a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 ici \u00e9voqu\u00e9e et transgress\u00e9e, personne n\u2019entrait jamais dans la chambre de Selim, que la Soigneuse et tr\u00e8s rarement Osmin. Le Pacha pr\u00e9f\u00e9rait recevoir, une fois le cabaret ferm\u00e9, dans les coussins encore marqu\u00e9s des corps lourds et \u00e9prouv\u00e9s des invit\u00e9s, qui tremblaient de froid et d\u2019\u00e9puisement, robes malmen\u00e9es, smokings chiffonn\u00e9s sur le trottoir, dans cette heure d\u2019avant l\u2019aube en attendant que leurs chauffeurs, qui dormaient d\u2019un bienheureux sommeil artificiel, viennent les tirer de ce mauvais pas de trop, de ce mauvais calcul qu\u2019avait fait leur orgueil en s\u2019aventurant au S\u00e9rail par la porte haute.<br>L\u2019or est tendre, mall\u00e9able, compr\u00e9hensif, il garde la m\u00e9moire des larmes et des rires et la plupart des bijoux dont nous soulagions les clients devaient \u00eatre refondus, tant ils suintaient la mis\u00e8re et la m\u00e9chancet\u00e9. On racontait dans les murmures du S\u00e9rail, une histoire d\u2019or que je raconte \u00e0 mon tour sans avoir la moindre preuve de sa v\u00e9racit\u00e9, mais qui me trouble encore aujourd\u2019hui. Il se disait qu\u2019Osmin avait \u00e0 plusieurs reprises \u2014 qui se comptaient sur les doigts d\u2019une main de voleur \u2014, conduit jusqu\u2019\u00e0 Selim l\u2019un ou l\u2019une d\u2019entre nous dans le cabaret d\u00e9sert. Il convenait de se d\u00e9v\u00eatir enti\u00e8rement, ne conservant que l\u2019or qui ne pouvait plus se retirer. Alors d\u2019un coffre que personne n\u2019a jamais vu, Selim sortait tout l\u2019or de ce monde, le r\u00e9chauffait dans ses mains et vous en couvrait, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il ne reste au fond du coffre qu\u2019une minuscule cl\u00e9 de vil m\u00e9tal. Ensuite\u2026 ensuite, il ne se passait rien. Mais toute la perplexit\u00e9 du monde emplissait les yeux du Pacha, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9touffer compl\u00e8tement leur \u00e9tincelle d\u2019or. Cela pouvait durer des heures. Il est dit qu\u2019une fois Selim aurait soupir\u00e9 si fort que les colliers et les bagues avaient trembl\u00e9 sur le corps qui les supportait, resserrant autour de lui leur \u00e9treinte d\u2019angoisse. Mais il se raconte \u00e9galement qu\u2019il pouvait parfois rire tr\u00e8s doucement, chantant pour lui seul une chanson ancienne et qu\u2019en une seconde l\u2019\u00e9clat d\u2019or envahissait son \u0153il jusqu\u2019\u00e0 devenir un fruit jaune du jardin des merveilles. La chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9 vibrait alors dans les bijoux et l\u2019enfance du soleil inondait le corps qui les supportait.<br>Osmin, m\u00eame nu, dans les bains de vapeur, ne laissait voir aucun or qui ne se puisse retirer. Il ne souriait jamais. Il gardait jalousement au fond de sa bouche les \u00e9normes dents de sagesse que Selim lui avait offertes.<br>\u2014 L\u2019or, si tu en as besoin, il est toujours avec toi.<br>\u2014 Je n\u2019ai besoin de rien, Bassa, je suis toujours avec toi.<br>Quand, \u00e0 sa propre surprise, l\u2019un ou l\u2019une d\u2019entre nous arrivait \u00e0 vouloir quitter le S\u00e9rail, Selim lui retirait le bijou. Simplement :<br>\u2014 Tu reprends ta libert\u00e9, je garde ta captivit\u00e9.<br>Mais la nuit, bien loin du S\u00e9rail, on pouvait encore boire \u00e0 grands traits le vin de lune de ses yeux d\u2019or. Et le tatouage invisible de sa main nous prot\u00e9geait du froid et de la peur.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Chiffre fait les inscriptions, mais pour bien lire le registre, il faut la conteuse. Elle ne garde pas en t\u00eate le d\u00e9tail de la circulation des biens (comment le pourrait-elle ? Le syst\u00e8me \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en vigueur quand elle est arriv\u00e9e au S\u00e9rail), mais elle peut l\u2019inventer.  <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-06-trois-colonnes-et-lor\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #06 | trois colonnes et l&rsquo;or<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":43,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4755,4525,1],"tags":[3783,4775,2202,4774,3950,4776,4665,450],"class_list":["post-130709","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-06-argent","category-ete-2023-du-roman","category-atelier","tag-chiffre","tag-conteuse","tag-livre","tag-or","tag-osmin","tag-registre","tag-selim","tag-serail"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130709","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/43"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=130709"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130709\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=130709"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=130709"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=130709"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}