{"id":130772,"date":"2023-07-19T22:48:53","date_gmt":"2023-07-19T20:48:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=130772"},"modified":"2023-07-20T22:27:33","modified_gmt":"2023-07-20T20:27:33","slug":"ete2023-03bis-la-peau-tannee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03bis-la-peau-tannee\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #03 | La peau tann\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-left\">Comme je l\u2019ai dit, la vieille, on ne l\u2019aurait jamais appel\u00e9 comme \u00e7a, mais qu\u2019elle soit tordue et s\u00e8che sous la terre, \u00e7a ne colle pas avec les noms qu\u2019on lui donnait, les noms que lui donnaient ses petits-enfants<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Madilou, Mamina, Mamou, Momone, Maminette, Mamily, Mamoune, Mamilo, Mamouli, Mamouchette, Mamido, Mamouchka, Mimounette, Mamilou, Mamema, M\u00e9moune<\/p>\n\n\n\n<p>il semble qu\u2019on lui en veuille, et c\u2019est pas qu\u2019on en soit fier, on ne pardonne pas \u00e0 M\u00e9m\u00e9, elle s\u2019est dess\u00e9ch\u00e9e sans qu\u2019on l\u00e8ve le petit doigt, on ne se pardonne pas, c\u2019est sans raison. Comme je le disais, Mamoune commen\u00e7ait \u00e0 avoir la peau bien fine, pour les humains on dirait parchemin\u00e9e, pour une b\u00eate on aurait dit qu\u2019elle avait la peau tann\u00e9e, elle a travaill\u00e9 comme un b\u00eate, a \u00e9t\u00e9 trait\u00e9e comme une b\u00eate, a su\u00e9 comme une b\u00eate. Comme je l\u2019ai dit, ce que je sais de Maminette, \u00e7a ne ferait pas un roman, non pas qu\u2019elle n\u2019e\u00fbt pas une vie digne d\u2019\u00eatre romanc\u00e9e, \u00e7a non, tu penses, des bombardements en Normandie, les maris qui ne tiennent pas le coup, une angine de poitrine pour le premier, une longue maladie pour le second, et puis il a fallu partir \u00e0 Paris, seule avec les 6 gamins, les matelas \u00e0 coudre, les m\u00e9nages dans les bureaux, les m\u00e9nages dans les bistrots, tu penses, \u00e7a ferait une histoire correcte, un peu recuite, mais correcte, on imagine m\u00eame que \u00e7a participerait du roman national, mais ce qu\u2019on sait vraiment ne tiendrait pas sur 2 pages. Elle \u00e9tait bavarde, Mamouche, mais elle se r\u00e9p\u00e9tait beaucoup, tu vois&nbsp;? La guerre c\u2019\u00e9tait quelques morceaux choisis&nbsp;: sous les bombes, elle prend son v\u00e9lo, enceinte jusqu\u2019aux dents, bless\u00e9e par un \u00e9clat d\u2019obus elle pousse le v\u00e9lo 20 kilom\u00e8tres durant pour rejoindre une sorte de tranch\u00e9e dans son village. Elle en voulait aux Am\u00e9ricains, surtout que sa fille, celle qui \u00e9tait dans son ventre alors, elle n\u2019a pas arr\u00eat\u00e9 de d\u00e9bloquer par la suite, alors elle se disait que c\u2019\u00e9tait de sa faute, que, ce jour-l\u00e0, elle n\u2019aurait pas d\u00fb aller travailler \u00e0 l\u2019usine, comme si elle aurait pu savoir pour le d\u00e9barquement. C\u2019est tout. Le reste ce sont des bribes, et tu crois que j\u2019ai envie, moi, de recoller les morceaux, de faire des recherches, tu me vois monter \u00e0 l\u2019arbre g\u00e9n\u00e9alogique, secouer le cocotier familial&nbsp;? Comme je le disais, ce jour-l\u00e0, juste avant qu\u2019on se planque devant la t\u00e9l\u00e9, Mamena \u00e9tait assise devant une barquette en polystyr\u00e8ne pos\u00e9e sur la toile cir\u00e9e fleurie qui recouvrait la table ovale qu\u2019\u00e9clairait le globe orange, elle avait allum\u00e9 le petit poste de t\u00e9l\u00e9vision au-dessus du frigo, elle devait \u00e9plucher une \u00e9chalote, elle suait, ou elle pleurait, et la cuisine \u00e9tait pleine d\u2019objets sympathiques. La bonne du p\u00e8re cur\u00e9 \u00e9tait morte, elle venait de l\u2019apprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je l\u2019ai dit, le p\u00e8re cur\u00e9 avait bien men\u00e9 sa barque. A la retraite, il avait obtenu cure et chapelle en bord de mer, il disposait d\u2019une bonne \u00e0 tout faire, assurait les messes du dimanche et celle du 15 ao\u00fbt. Le reste du temps, il faisait du gras sur son fauteuil. On ne se serait pas permis d\u2019en parler comme \u00e7a, on le respectait beaucoup m\u00eame, il avait aid\u00e9 la vieille, l\u2019avait soutenu quand le premier mari \u00e9tait mort, c\u2019\u00e9tait un \u00e9rudit, il disait des trucs marquants du genre \u00ab&nbsp;la plus grande invention de l\u2019homme c\u2019est le licol&nbsp;\u00bb, jamais bien compris, mais il le disait avec conviction. \u00c7a sentait le cur\u00e9 chez lui, c\u2019est comme \u00e7a qu\u2019on nommait cette odeur d\u2019humidit\u00e9, de livres et de v\u00eatements chang\u00e9s une fois la semaine. Comme je l\u2019ai dit, le p\u00e8re cur\u00e9 s\u2019\u00e9tait mis en t\u00eate d\u2019\u00e9claircir une vieille affaire criminelle sous fonds d\u2019antis\u00e9mitisme, il \u00e9crivait un livre sur un type mort noy\u00e9 dans une flaque d\u2019eau, un trafic de voitures am\u00e9ricaines, mais il ne disait pas tout, car il laissait entendre que certains indices lui auraient \u00e9t\u00e9 divulgu\u00e9s en confession, alors il se faisait allusif, et sa voix, aujourd\u2019hui, on la confond avec celle de Serge Sauvion qui racontait durant l\u2019\u00e9t\u00e9 des crimes ing\u00e9nieux, du genre de ceux o\u00f9 une femme bien sous tous rapports empoisonne son mari \u00e0 petite dose, et on \u00e9coutait \u00e7a devant le garage qu\u2019on louait pour les vacances, rudimentaire, mais \u00e0 deux pas de la plage, le garage du p\u00e8re cur\u00e9. Un chic type, vraiment. Et comme je l\u2019ai dit, on l\u2019aimait bien, on le respectait, il avait aid\u00e9 la famille et il lui arrivait de nous gratter le dos lorsqu\u2019on rentrait de la plage, mais la bonne nous pressait, il fallait prendre la douche, enlever le sable des maillots de bain, sinon on allait en mettre partout.<\/p>\n\n\n\n<p>La bonne du cur\u00e9, comme je l\u2019ai dit, se r\u00e9sume au solex qu\u2019elle conduisait approximativement, au fichu qu\u2019elle portait en permanence d\u00e8s qu\u2019elle sortait et aux lapins qu\u2019elle tuait, d\u00e9pe\u00e7ait et cuisinait. C\u2019\u00e9tait une vieille fille, elle \u00e9tait souriante et douce, elle s\u2019appelait Genevi\u00e8ve. Elle s\u2019occupait bien du p\u00e8re cur\u00e9, mais ne s\u2019en laissait pas compter pour autant. Lorsqu\u2019il avait le dos tourn\u00e9, des fois, elle lui tirait la langue, et \u00e7a faisait rire les gamins. Comme je le disais, la vieille a re\u00e7u une lettre o\u00f9 le p\u00e8re cur\u00e9 lui annon\u00e7ait la mort soudaine de Genevi\u00e8ve. Comme il l\u2019a \u00e9crit, il l\u2019avait trouv\u00e9e morte, un matin, \u00e9tendue sur le sol, au pied de son lit. Il fallait comprendre que Genevi\u00e8ve dormait \u00e0 la cure cette nuit-l\u00e0, parce que \u00e7a lui faisait une trotte pour rentrer chez elle. Cette \u00ab&nbsp;brave Genevi\u00e8ve&nbsp;\u00bb \u00e9crivait le p\u00e8re cur\u00e9, et on se demandait comment il allait s\u2019en sortir, seul, sans personne pour lui faire \u00e0 manger ni laver son linge sale de temps en temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je l\u2019ai dit, la vielle suait ou bien elle pleurait, la lettre \u00e9tait rang\u00e9e dans son enveloppe derri\u00e8re un bac \u00e0 gla\u00e7ons en forme de pomme, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 on tournait des roues, on rigolait bien, dans le buffet en formica incrust\u00e9 d\u2019un barom\u00e8tre rond, les objets s\u2019\u00e9taient accumul\u00e9s et l\u2019ancien c\u00f4toyait le nouveau, on se souvient&nbsp;: les pots de moutardes imprim\u00e9s qui servaient de verre pour les enfants, des bols publicitaires, un bric-\u00e0-brac de couverts dont certains portaient la mention \u00ab&nbsp;souvenir de\u2026&nbsp;\u00bb, une collection de f\u00e8ves pour la galette des Rois, quelques appareils \u00e9lectrom\u00e9nagers dont on retient le moulin \u00e0 caf\u00e9 orange et la yaourti\u00e8re qui ne servait jamais. Le journal de treize heures allait bient\u00f4t commencer, on verrait le visage d\u2019otages captifs depuis des mois, \u00ab&nbsp;nous ne les oublions pas&nbsp;\u00bb, puis on parlerait des embouteillages et de bison fut\u00e9 qui voyait rouge. Comme je l\u2019ai dit, la d\u00e9pression avait repris Maminette, \u00e7a se voyait \u00e0 la commissure de ses l\u00e8vres tir\u00e9es vers le bas, \u00e0 ses yeux qu\u2019elle plissait et qui faisaient comme deux billes noires. Elle semblait avoir compris des choses d\u00e9cisives et n\u2019aimait pas \u00e7a du tout. Elle devenait hargneuse et hautaine. D\u00e9j\u00e0, on lui en voulait de n\u2019avoir pas pens\u00e9 au g\u00e2teau au yaourt du petit d\u00e9jeuner. Elle nous g\u00e2chera nos vacances avec sa foutue d\u00e9pression, et que cette Genevi\u00e8ve soit morte, franchement, qu\u2019est-ce que \u00e7a pouvait faire, c\u2019est bien triste, mais enfin elle avait quatre-vingts balais, on ne la connaissait pas vraiment, n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas de la famille, &nbsp;Mamoucka ne lui avait pas adress\u00e9 la parole depuis des ann\u00e9es. Comme je l\u2019ai dit, la vieille, apr\u00e8s la Normandie, \u00e9tait mont\u00e9e \u00e0 Paris avec ses six enfants, puis, une fois ceux-ci mari\u00e9s, sauf un, elle avait d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 \u00e0 nouveau avec son second \u00e9poux, dans le sud, car l\u2019\u00e9poux \u00e9tait malade et que \u00e7a pouvait l\u2019aider \u00e0 mieux respirer, et, de fait, il a surv\u00e9cu un peu. Je ne peux pas l\u2019appeler le vieux, car il est mort jeune. On lui avait trouv\u00e9 un surnom affectueux \u00e0 lui aussi. Il crachait ses poumons, mais litt\u00e9ralement, c\u2019\u00e9tait pas une expression, il les crachait m\u00eame m\u00e9thodiquement, jour apr\u00e8s jour, c\u2019\u00e9tait \u00e7a sa maladie qu\u2019un sirop vert, qu\u2019il appelait sa bave de crapaud, n\u2019arrivait pas gu\u00e9rir, mais qu\u2019il nous faisait go\u00fbter en douce, comme il nous donnait des sachets de bonbons en douce, et des tic-tac aussi dont il avait toujours une bo\u00eete dans sa voiture. On le trouvait sympa le second mari, sauf qu\u2019il para\u00eet que sa maladie le rendait tyrannique, mais la vieille assurait, elle en avait vu d\u2019autre, tu penses, les bombardements, la perte d\u2019un premier mari, la perte d\u2019un premier fils, l\u2019alcoolisme d\u2019une de ses filles, la fi\u00e8vre puerp\u00e9rale d\u2019une autre, la schizophr\u00e9nie d\u2019une autre, le mauvais mariage d\u2019une autre, et encore le c\u00e9libat d\u00e9finitif de son fils unique, et finalement, ma m\u00e8re qui ne s\u2019en sortait pas si mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je l\u2019ai dit, ma m\u00e8re avait tenu \u00e0 me parler, apr\u00e8s la mort de Genevi\u00e8ve, et elle a tout l\u00e2ch\u00e9 d\u2019un coup, au bistrot de la gare, dix minutes ont suffi, elle a transmis ses bribes \u00e0 elle, ses incompr\u00e9hensions \u00e0 elle, et me voil\u00e0 avec plein de bouts d\u2019histoire qui en font plusieurs au lieu d\u2019en faire une.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme je l\u2019ai dit, la vieille, on ne l\u2019aurait jamais appel\u00e9 comme \u00e7a, mais qu\u2019elle soit tordue et s\u00e8che sous la terre, \u00e7a ne colle pas avec les noms qu\u2019on lui donnait, les noms que lui donnaient ses petits-enfants Madilou, Mamina, Mamou, Momone, Maminette, Mamily, Mamoune, Mamilo, Mamouli, Mamouchette, Mamido, Mamouchka, Mimounette, Mamilou, Mamema, M\u00e9moune il semble qu\u2019on lui en <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-03bis-la-peau-tannee\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #03 | La peau tann\u00e9e<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":627,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4629,4525],"tags":[],"class_list":["post-130772","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-03_stein-americains","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130772","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/627"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=130772"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/130772\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=130772"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=130772"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=130772"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}