{"id":130872,"date":"2023-07-20T18:47:39","date_gmt":"2023-07-20T16:47:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=130872"},"modified":"2023-07-20T18:47:40","modified_gmt":"2023-07-20T16:47:40","slug":"ete2023-05-rutilances","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-05-rutilances\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #05 | Rutilances"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Les battues sont organis\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9but de la soir\u00e9e. Si la jeune fille avait disparu en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, il restait quand m\u00eame quelques heures avant la tomb\u00e9e de la nuit. Un tee-shirt color\u00e9 dans les teintes roses fluorescentes, des baskets flashy, que la petite aurait pu perdre en courant soudain, paniqu\u00e9e. Et voil\u00e0, le plus curieux dans l\u2019histoire, c\u2019est qu\u2019on ne percevait aucun signe de panique dans les herbes, on tendait les yeux partout, le corps pench\u00e9 sur la nature, l\u2019oreille assourdie par l\u2019extr\u00eame tension, on imaginait le corps pris au pi\u00e8ge dans les herbes, pr\u00e9cipitamment retourn\u00e9es, battues, \u00e9cras\u00e9es par un corps furtif et ind\u00e9cis, car la petite avait tout \u00e0 fait l\u2019\u00e2ge de battre en retraite, de prendre conscience de son erreur. Mais rien n\u2019avait bouscul\u00e9 ces herbes hautes. Et puis, elle devait savoir, qu\u2019on ne s\u2019\u00e9loignait pas de la maison. Mais apr\u00e8s tout, il n\u2019y avait pas de raison, les parents ne racontent plus de contes, les enfants ne connaissent pas le Petit poucet r\u00eaveur, le chaperon rouge, le pot de beurre, la chevillette, le loup des routes. Les parents allument la t\u00e9l\u00e9, l\u2019\u00e9cran, la tablette\u00a0: mort document\u00e9e, expliqu\u00e9e, clairement \u00e9tudi\u00e9e, les chutes, les br\u00fblures, les bousculades, en dessins anim\u00e9s petits monstres sympathiques, dangers sur panneaux rectangulaires, y sait faire, appuie-la, yes\u00a0! des points, des bonbons tombent du ciel. Rutilants.<\/p>\n\n\n\n<p>Les parents sont sid\u00e9r\u00e9s, le temps de passer un coup de fil, ils disent quinze minutes \u00e0 la police, c\u2019est pourtant long quinze minutes, tout le monde comprend&nbsp;: ils l\u2019ont oubli\u00e9e pendant une heure. Le fr\u00e8re est furieux, il donne des ordres, il hurle. Des gens commencent \u00e0 le soup\u00e7onner.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la battue, il y a toutes les familles des environs, les m\u00e8res des copines, les institutrices de l\u2019\u00e9cole \u00e9l\u00e9mentaire, les \u00e9tudiants en vacances, les touristes de passage, des Hollandais, des Espagnols. On crie \u00e0 travers les buissons, on soul\u00e8ve des pierres, le moindre indice, on \u00e9coute, on fouille des yeux le courant de la rivi\u00e8re, les joncs de la rive, l\u2019horizon des champs, les bottes de foin superpos\u00e9es, immeubles jaunes dans les champs ras\u00e9s de poussi\u00e8res, les odeurs de sang, on l\u00e2che les chiens, on rentre en transe, on se focalise sur la truffe des chiens, qui restent l\u00e0, d\u00e9sorient\u00e9s, au milieu de la route. Les yeux hagards, pi\u00e9g\u00e9s, rutilants de bave. L\u2019ardeur de l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La chaleur enfle sur le bas-c\u00f4t\u00e9, les virages plein fouet, la cadence normande, il faisait frais sous la canop\u00e9e blonde, une bi\u00e8re, deux bi\u00e8res apr\u00e8s le chantier, \u00ab&nbsp;je le vaux bien&nbsp;\u00bb, \u00e0 gratter les murs dans cette chaudi\u00e8re. Tous ces murs \u00e0 cr\u00e9pis. La chaleur d\u00e9forme les odeurs, l\u2019alcool pousse entre les dents, effluves d\u2019eaux basses, \u00e0 la racine des pieds, la pens\u00e9e flanqu\u00e9e au fond de la chaussure, faut prendre la vie comme elle vient, le goulot dans le l\u00e2che sous-sol de la bouche, abreuve abreuve, et la route sous les yeux, en gondoles flamboie, tourne \u2013 remonte l\u2019estomac. Comment aurait-il pu pr\u00e9voir. Ce hoquet de vomissement, parce que trop t\u00f4t lev\u00e9 six heures cinquante pas l\u2019habitude, et le grattage toute la journ\u00e9e, faut bien expliquer les choses, la chaleur sur le goudron \u00e7a retourne les bulbes rutilants, l\u2019asphalte en bouillons, les paupi\u00e8res crev\u00e9es l\u2019alcool, le rouge, du rouge, bing sur la route.<\/p>\n\n\n\n<p>Le directeur de l\u2019association de s\u00e9curit\u00e9 routi\u00e8re ne m\u00e2che pas ses mots&nbsp;: quel que soit le nom donn\u00e9 au d\u00e9lit, homicide involontaire ou homicide routier, peu importe, il faut sanctionner les comportements \u00e0 risques. Ne plus attendre le pire.<\/p>\n\n\n\n<p>Les battues se tordent dans la campagne, on commence par les fronti\u00e8res les plus lointaines, jusqu\u2019au pied des autoroutes, pour progressivement remonter jusqu\u2019\u00e0 la maison. La foule des chercheurs ne cesse de gonfler, plus de mille ce soir. Les policiers d\u00e9cident de prospecter dans toutes les maisons du voisinage.<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps a fait comme un sourire dans l\u2019air, rutilant de soleil. Il n\u2019a m\u00eame pas entendu le bruit contre la carrosserie. Tout \u00e9tait prodigieusement doux et feutr\u00e9. Comme un chat qu\u2019on percute au cr\u00e9puscule. Une flamm\u00e8che de fourrure.<\/p>\n\n\n\n<p>Les chiens ont des regards h\u00e9b\u00e9t\u00e9s, vont exactement l\u00e0 o\u00f9 on leur demande d\u2019aller, des cheveux de petite fille, c\u2019est l\u00e9ger, c\u2019est tendre, \u00e7a se casse, \u00e7a se met partout.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il ouvre le capot, il v\u00e9rifie le liquide de refroidissement, il pensait \u00e0 une panne moteur. Il a mis du temps \u00e0 d\u00e9couvrir le corps sous la camionnette.<\/p>\n\n\n\n<p>Les touristes offrent des biscuits aux voisins atterr\u00e9s, qui pleurent aussi, parce que, quand m\u00eame, ils connaissaient bien la petite, \u00e7a fait un peu la sienne des choses comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout est all\u00e9 tr\u00e8s vite&nbsp;: le corps parmi les gravats sous les parpaings, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du v\u00e9hicule de chantier. Il recule, sort un bidon d\u2019eau javellis\u00e9e, \u00e9parpille un peu, l\u2019eau a ses rutilances de laser, apr\u00e8s sous le soleil, tout dispara\u00eet, tout s\u2019\u00e9vapore. Un peu d\u2019eau froide, une bouteille enti\u00e8re finalement, et l\u2019odeur aussi \u2013 dispara\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p>Les gendarmes \u00e9pluchent tous les relev\u00e9s t\u00e9l\u00e9phoniques, ils grognent, cette col\u00e8re du b\u00fbcheur, merde alors, y a trop de mati\u00e8re, ce sera plus long, et sans doute, faut prospecter plus loin\u2026 et voil\u00e0, voil\u00e0 les renforts de la capitale. Salut les gars. Les gendarmes de la ville, ils sont plus maigres, un peu bl\u00eames, pas vraiment en forme. Mais sont heureux d\u2019\u00eatre l\u00e0, sous la rutilance des verdures, ce beau soleil normand. Ils disent qu\u2019il fait frais, tellement frais, avec tout ce vert \u2013 personne ne les comprend&nbsp;: mais c\u2019est l\u2019plein cagnard ici&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Les virages \u00e0 fond la caisse, les pupilles dilat\u00e9es remplies d\u2019une terreur soudaine. Putain mec qu\u2019est-ce que tu fous. Bordel, mais bordel. Il sent le c\u0153ur qui flageole, les mains glissent sur le volant, putain faut ralentir \u00e7a va attirer la suspicion serr\u00e9e. Ce froid d\u2019un coup qui lui tend les muscles \u2013 terreur nouvelle. T\u2019aurais pas d\u00fb la ramasser mec. Il bifurque sur une d\u00e9partementale, puis pied plancher, faut y aller, d\u00e9barrasse-toi, double vinaigre dans les yeux, heureusement qu\u2019y a personne qui t\u2019attend au bercail mec. Les villes et leurs villes de remplacement, la lune directe dans la poire, la nuit, les infos \u00e0 la radio, le corps finira par sentir il se dit, par-dessus la radio. Il n\u2019entend rien du tout sur les recherches, son cerveau fait \u00e7a, il zappe, il recule tr\u00e8s loin. D\u2019un coup prend virage et rentre dans la for\u00eat, c\u2019est assez loin maintenant. Assez loin pour tout. Il marche droit en avant, corps par-dessus t\u00eate, l\u2019enfant ne p\u00e8se rien, rien du tout par rapport \u00e0 la peur. Enfin \u00e7a arrive cette d\u00e9cision dans les bras, derri\u00e8re un rocher, entre deux arbres majeurs, le corps tombe sans bruit, flottant comme une ombre dans les liserons, et les cheveux sont soyeux, beaux comme une onde de plage.<\/p>\n\n\n\n<p>Demain, il se fera porter p\u00e2le.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les battues sont organis\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9but de la soir\u00e9e. Si la jeune fille avait disparu en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, il restait quand m\u00eame quelques heures avant la tomb\u00e9e de la nuit. Un tee-shirt color\u00e9 dans les teintes roses fluorescentes, des baskets flashy, que la petite aurait pu perdre en courant soudain, paniqu\u00e9e. 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