{"id":131211,"date":"2023-07-22T16:21:45","date_gmt":"2023-07-22T14:21:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=131211"},"modified":"2023-07-22T16:28:21","modified_gmt":"2023-07-22T14:28:21","slug":"ete2023-06-une-histoire-de-milieux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-06-une-histoire-de-milieux\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #06 | Une histoire de milieux"},"content":{"rendered":"\n<p>Ma m\u00e8re l\u2019avait rep\u00e9r\u00e9e parce qu\u2019elle marchait \u00e0 bonnes enjamb\u00e9es sur les routes, accompagn\u00e9e de ses deux chiennes, truffes all\u00e8gres, trouv\u00e9es dans les choux, des sang-m\u00eal\u00e9es tranquilles, pas g\u00ean\u00e9es, qui lui rentraient dans les jambes. A force elles lui faisaient une robe \u00e0 baleines, corset\u00e9e autour de la silhouette. La dame divaguait chaque apr\u00e8s-midi sur l\u2019unique route du village, puis au croisement prenait tout droit la mont\u00e9e vers Guernaloen, c\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on de s\u2019approprier le terroir, parce qu\u2019elle venait d\u2019une rue assoiff\u00e9e, aboyeuse, du centre-ville de Rennes. Il fallait qu\u2019elle laboure cet espace nouveau, comme on ouvre une bo\u00eete, avec les pieds, les galoches, les yeux, la bouche ouverte par l\u2019effort. Arpenter, un beau m\u00e9tier. Le meilleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour ma m\u00e8re a cette id\u00e9e de main lev\u00e9e, ce beau geste de h\u00e9ler le gens qui passe, qui marche presque au milieu de la route parce qu\u2019\u00e0 part les tracteurs et les moissonneuses, il n\u2019y a pas vraiment de passage ici. Ma m\u00e8re fait le salut universel, et sans g\u00eane la dame approche \u00e0 la fen\u00eatre. Elles sont s\u00e9par\u00e9es par le rebord, elles causent des choses, des morts r\u00e9centes, des familles qui s\u2019installent, du besoin de poursuivre son existence dans un coin imprenable. Elles sont fi\u00e8res de parler. Et ma m\u00e8re ne se retient plus, tout parle en elle, tout bouge, tout commente&nbsp;: les petits mouvements saccad\u00e9s, du cou et du visage, maman et sa f\u00e9brilit\u00e9, des doigts, des mains sur la casserole, des tocs on dirait, mais c\u2019est musculaire aussi. Une vie concass\u00e9e, pass\u00e9e \u00e0 r\u00e9parer, soigner, accompagner, \u00e7a d\u00e9forme la gestuelle. Pour \u00e9viter d\u2019engranger cette forme d\u2019instabilit\u00e9, on la regarde au milieu du visage, le nez fixe bien pos\u00e9 comme en statue, un nez reposant, perchoir de poussins, qui hume la bonne parole, la vivifiante.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re l\u2019aime bien, la dame, elles \u00e9voquent les m\u00eames choses, elles se documentent, elles ont fait des \u00e9tudes de m\u00e9decine, et puis la vie de femme, les enfants, obligent \u00e0 d\u00e9laisser des postes exigeants. Et puis l\u2019amour qu\u2019on suit \u2013 qui te d\u00e9robe toute enti\u00e8re. Ma m\u00e8re donne des courgettes, la dame apporte des cagettes remplies de gros \u0153ufs de ferme. Elle a des poules, et elles donnent bien, comme les plants de tomates sous la serre. Pour capter le soleil, il suffit de s\u2019\u00e9loigner des talus, les noisetiers font de l\u2019ombre. Alors on plante au milieu du jardin, on d\u00e9coupe de larges trous dans les b\u00e2ches en plastique.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour, la dame rencontre mon p\u00e8re sur la route, il prom\u00e8ne toujours son chien vers seize heures, le vieux chien aime bien, il remue la queue quand il reconna\u00eet la dame avec ses b\u00eates. Alors elle lui dit de but en blanc, sans r\u00e9fl\u00e9chir, oui votre femme m\u2019a fait comprendre pour sa maladie de Parkinson, elle doit quand m\u00eame en souffrir c\u2019est une \u00e9preuve&#8230; Mon p\u00e8re interloqu\u00e9&nbsp;: ah mais\u2026 je pense que vous vous trompez, si elle avait eu quelque chose, elle m\u2019en aurait parl\u00e9\u2026 La conversation s\u2019enlise, la dame repart au milieu de la route, la d\u00e9marche un peu bancale.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019habitude, la dame traverse au m\u00eame endroit, emprunte une direction, avec cette foul\u00e9e spectaculaire, les b\u00eates entre les jambes. Mais depuis un moment, on ne la voit plus par les routes, ni du c\u00f4t\u00e9 des champs de betteraves, ni pr\u00e8s du puits communal. Cela fait des jours, puis des semaines. Enfin on l\u2019aper\u00e7oit, surgie du n\u00e9ant, tout au loin du paysage. Elle fait le tour du village pour rentrer loin chez elle, elle emprunte des voies de secours, des chemins de halage, tout est bon pour ne pas passer devant la maison. Ma m\u00e8re y songe, ne comprend pas. Je lui dis&nbsp;: elle regrette, elle n\u2019ose pas. Faut attendre. Se placer au milieu des \u00e9v\u00e9nements, un jour sera le bon.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais les semaines, les fins de semaine, les dimanches de messe, les mois sans se parler, sans le plaisir de h\u00e9ler la dame, ce n\u2019est plus possible. Ma m\u00e8re attrape un gilet qu\u2019elle aimait bien, chaud et l\u00e9ger, un sans-manches qui n\u2019entrave pas le travail des bras dans le jardin. Elle marche \u00e0 grandes enjamb\u00e9es nerveuses \u00e0 travers la campagne. Pour une fois, c\u2019est elle qui arrive devant sa maison. Elle tape \u00e0 la fen\u00eatre, des petits coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s. Revient \u00e0 la charge. La porte d\u2019entr\u00e9e s\u2019ouvre en grand, elle voit ma m\u00e8re. La voix de ma m\u00e8re. Me redit plusieurs fois, \u00e7a tremble en elle, aime tant raconter, rejouer la sc\u00e8ne plusieurs fois. Sa voix comme on revit un \u00e9v\u00e9nement&nbsp;: son visage \u00e9tait immense, tout plein de r\u00e9jouissance. Alors ma m\u00e8re&nbsp;: Aaah mais \u00e7a fait longtemps, je commen\u00e7ais \u00e0 m\u2019inqui\u00e9ter, tiens, je t\u2019ai ramen\u00e9 une veste bien pratique, tu vas voir, tu m\u2019en diras des nouvelles. La dame accueille le cadeau, caresse d\u00e9licatement la vieille veste qui a si pr\u00e9cieusement servi, \u00ab&nbsp;\u00e7a c\u2019est bien \u00e7a&nbsp;\u00bb, et elle lui fait visiter son jardin, le potager, les salades alourdies de limaces \u2013 moi je traite jamais \u2013 les cam\u00e9lias, les hortensias bleus, y a du granit par ici c\u2019est normal, les vieilles pierres qui formaient autrefois des auges\u2026 elles se disent qu\u2019elles dorment bien la nuit, qu\u2019il fait si frais le soir, on tombe comme des pierres. La dame r\u00e9plique qu\u2019elle n\u2019allume jamais le chauffage l\u2019hiver, elle dort avec \u00ab&nbsp;ses filles&nbsp;\u00bb, une dans le dos, l\u2019autre contre le ventre. Elles rigolent. La dame ne fait pas visiter l\u2019int\u00e9rieur. On entrevoit pourtant, au milieu de la table, une poule haut perch\u00e9e qui picote son pain dur. \u00ab&nbsp;Toi je sais qu\u2019\u00e7a t\u2019choque pas, on est du m\u00eame monde&nbsp;\u00bb. Ma m\u00e8re repart sur les routes, droite sur l\u2019ar\u00eate du nez qui hume le bon air, affranchie des craintes au milieu des nu\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ma m\u00e8re l\u2019avait rep\u00e9r\u00e9e parce qu\u2019elle marchait \u00e0 bonnes enjamb\u00e9es sur les routes, accompagn\u00e9e de ses deux chiennes, truffes all\u00e8gres, trouv\u00e9es dans les choux, des sang-m\u00eal\u00e9es tranquilles, pas g\u00ean\u00e9es, qui lui rentraient dans les jambes. A force elles lui faisaient une robe \u00e0 baleines, corset\u00e9e autour de la silhouette. 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