{"id":131229,"date":"2023-07-22T20:51:47","date_gmt":"2023-07-22T18:51:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=131229"},"modified":"2023-07-24T15:26:38","modified_gmt":"2023-07-24T13:26:38","slug":"ete2023-06bis-vivre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-06bis-vivre\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #06bis | Vi(v)re."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"965\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/A33BC08B-83AD-4604-9176-583F10394F76-1-1024x965.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-131559\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/A33BC08B-83AD-4604-9176-583F10394F76-1-1024x965.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/A33BC08B-83AD-4604-9176-583F10394F76-1-420x396.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/A33BC08B-83AD-4604-9176-583F10394F76-1-768x724.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/A33BC08B-83AD-4604-9176-583F10394F76-1-1536x1447.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/A33BC08B-83AD-4604-9176-583F10394F76-1-2048x1930.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Onze heures vingt-sept, samedi dix septembre mille neuf cent septante-sept Marie pose son couteau et soupire longuement. Un demi-kilo de pommes de terre &#8211; trois de gros calibre (en d\u00e9but de germination), cinq moyennes et deux plus petites &#8211; git ternement sur quatre feuilles (doubles) de papier, l\u2019\u00e9dition du matin du journal <em>Le Soir<\/em>, en chair et en \u00e9pluchures. Sur ses mains, humidit\u00e9 et terre esquissent des motifs complexes, des pistes pour un invisible charroi qu\u2019un cartographe (re)tracerait ais\u00e9ment. Cent quatre-vingt-six kilom\u00e8tres d\u2019errance entre le <em>Bezemhoek et <\/em>l\u2019\u00e9glise Saint-Lambert dominant la place principale de Perl\u00e9e (r\u00e9sultante de la fusion de Neuperl\u00e9 et de La Folie) parcourus de nombreuses fois, il y a longtemps d\u00e9j\u00e0, une route devenue souvenir de la seule folie. La schizophr\u00e9nie align\u00e9e simple.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie somnole. Quoi d\u2019autre pour d\u00e9fier l\u2019ennui quotidien&nbsp;? Amplifier les gestes plaisir&nbsp;? Chasser les restes avec si peu de forces&nbsp;? Son regard porte sur son regard, reflet sur la lame l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9polie.<\/p>\n\n\n\n<p>Le souffle se ralentit, l\u2019esprit d\u00e9ambule partout \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Quinze heures cinquante-trois, samedi onze octobre mille neuf cent quatre-vingt-six. Dans trois mois elle rira avec le benjamin de ses trois petit-fils, elle lui glissera cent francs belges. Affection p\u00e9cuniaire offerte comme chaque semaine en <em>stoemelinckx<\/em>, et elle parlera avec lui de son orchestre. Pas de cin\u00e9ma aujourd\u2019hui. Elle ne conna\u00eet pas d\u2019autre mot pour un groupe de musiciens, reste orchestre. Elle l\u2019\u00e9coutera religieusement&nbsp;: il va de maison de jeune en maison de jeune, neuf \u00e0 ce jour, et se flingue les oreilles et la voix pendant des impr\u00e9visibles sets bruitistes d\u2019une quarantaine de minutes (dont la moiti\u00e9 hors de contr\u00f4le tant le bassiste est syst\u00e9matiquement d\u00e9fonc\u00e9 aux grammes de shit). Il rit, incapable d&rsquo;expliquer \u00e0 cette douce dame \u00e2g\u00e9e, sa <em>Boma<\/em>, son seul tout\u2026 ce qu&rsquo;est le punk, le trash, le garage rock, qu&rsquo;il picole grave \u00e0 chaque r\u00e9p\u00e9tition (des bi\u00e8res par dizaines), qu&rsquo;il s&rsquo;\u00e9croule sept \u00e0 huit fois en plein concert, trop charg\u00e9 (des bi\u00e8res par vingtaines), qu&rsquo;il aime tant gueuler dans un micro, et n\u2019arrive plus \u00e0 s\u2019exprimer intelligiblement tant il s\u2019explose les cordes vocales \u00e0 chaque performance. Il hurle ses angoisses, d\u00e9chire son \u00e2me, verse un rien de son pr\u00e9cieux sang, se brise et brise le public. Il n&rsquo;ose pas lui avouer qu&rsquo;il a fait une prestation dans la cave d&rsquo;une \u00e9glise, qu&rsquo;il a beugl\u00e9 \u00ab&nbsp;<em>Dieu est mort<\/em>&nbsp;!\u00bb devant une meute d\u2019une trentaine de scouts, qu\u2019il a vomi en coulisses.<\/p>\n\n\n\n<p>Dix-sept heures quinze, samedi dix-huit f\u00e9vrier mille neuf cent quatre-vingt-quatre. Dans un mois, deux jours et sept heures et trente-quatre minutes, un m\u00e9decin annoncera \u00e0 Marie des r\u00e9sultats plut\u00f4t mauvais&nbsp;: il ne comprend pas pourquoi la tension est aussi basse, quatre-vingt-huit mmHg de pression systolique et cinquante-huit mmHg de pression diastolique. Pourquoi le c\u0153ur de cette dame ralentit, quarante-huit battements par minute&nbsp;? Pour elle et pour son \u00e9poux, li\u00e9s par l&rsquo;\u00e9rosion et la maladie, une surdose de Valtran \u00e7a limite les afflux sanguins. Omerta, cadeau de Ca\u00efn, incomp\u00e9tence&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Neuf heures dix-sept, samedi sept mai mille neuf cent quatre-vingt-trois. Dans une semaine Marie perdra un foulard qu&rsquo;elle n&rsquo;aime pas &#8211; en soie et motifs trop criards. Elle aurait pourtant voulu l\u2019offrir \u00e0 la voisine d&rsquo;en face pour f\u00eater le d\u00e9c\u00e8s de son mari, l\u2019ancien pochetron facteur du quartier, un homme infid\u00e8le \u00e0 la main l\u00e9g\u00e8re. Peu importe, cette voisine ne comprendra pas, elle a pris trop de coups (autour des milliers, vingt ans d\u2019ecchymoses trac\u00e9es aux phalanges), tout comme sa fille, victime pr\u00e9coce, rousse de rage comme Nini, devenue d\u00e9gustatrice de diverses dopes pay\u00e9e par des passes de cinquante francs, vite oubli\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Six heures dix-huit minutes, samedi sept juillet mille neuf cent septante-neuf. Dans un jour elle observera un faucheux lent, trois mouches rapides et son chien us\u00e9, longtemps. Et voudra cueillir une poign\u00e9e de griottes, peut-\u00eatre le fera-t-elle\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Quinze heures, samedi seize d\u00e9cembre mille neuf cent septante-huit. Dans une heure elle boira une seconde tasse de caf\u00e9, avec du lait concentr\u00e9 et trop de sucre. Mangera un sp\u00e9culoos, deux sp\u00e9culoos, et ramassera quelques miettes d&rsquo;un mouvement synchrone des deux mains.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une minute elle r\u00e9int\u00e9grera le pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>Onze heures vingt-sept, samedi dix septembre mille neuf cent septante-sept. Elle revient, se l\u00e8ve, passe de la cuisine au salon et prend la main que lui tend son \u00e9poux, \u00e0 peine sorti d\u2019une sieste, l&#8217;embrasse en une b\u00e9n\u00e9diction inconsciente de Bible oubli\u00e9e. Elle sait maintenant tout ce qui pourrait arriver. Suite \u00e0 sa chute sur la dr\u00e8ve de la For\u00eat de Soignes, sa t\u00eate br\u00fble, sa joue br\u00fble, son cr\u00e2ne fait fort mal, son destin l&rsquo;inqui\u00e8te. Ce ralentissement, ces absences. Elle bo\u00eete l\u00e9g\u00e8rement, ses pantys d\u00e9chir\u00e9s par endroits, elle n\u2019a pas n\u00e9glig\u00e9 d\u2019en changer, elle a abandonn\u00e9. Marie rapporte la terre sur les stigmates dessin\u00e9s sur ses paumes, sur ses genoux, et un rien de sang sur le pain tranch\u00e9 trop distraitement.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il \u00e9merge compl\u00e8tement de son \u00e9pais sommeil et aper\u00e7oit Marie, Pierre comprend que plus rien ne sera pareil, au moment o\u00f9 elle lui dit, apr\u00e8s avoir embrass\u00e9 sa main : ce soir il fera particuli\u00e8rement noir, d\u00e9comptons ensemble.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Onze heures vingt-sept, samedi dix septembre mille neuf cent septante-sept Marie pose son couteau et soupire longuement. 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