{"id":131252,"date":"2023-07-26T00:02:33","date_gmt":"2023-07-25T22:02:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=131252"},"modified":"2023-07-26T08:30:52","modified_gmt":"2023-07-26T06:30:52","slug":"ete2023-07-le-corps-dornella","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-07-le-corps-dornella\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #07 | Le corps d\u2019Ornella"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab Des membres jet\u00e9s sur la sc\u00e8ne, donn\u00e9s en spectacle. Le dos, \u00e0 l\u2019ossature saillante, lance ses fesses en l\u2019air. La t\u00eate abandonn\u00e9e sur le parquet semble pouvoir rouler loin du fatras de son corps nu. Son visage se refuse aux regards. La lumi\u00e8re d\u00e9coupe son corps en morceaux solitaires. Une \u00e9paule contre le parquet et les genoux ramen\u00e9s sous sa poitrine, la maintiennent en \u00e9quilibre pr\u00e9caire. Le bras se tord pour que la main, en appui, s\u2019offre en coupe. Les lignes de sa silhouette cass\u00e9e, d\u00e9coup\u00e9es de l\u2019ombre, implorent un salut. Il demande \u00e0 \u00eatre ramass\u00e9 ce corps comme nu, \u00e9chou\u00e9 l\u00e0, vague d\u00e9ferlante d\u2019une anatomie f\u00e9minine en perdition. Les jambes, on les devine \u00e0 peine et, dans le tragique de sa posture, on pourrait croire qu\u2019elle n\u2019en a plus. \u00bb <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai d\u00e9crit ainsi le corps d\u2019Ornella sur un cahier de 96 pages \u00e0 gros carreaux \u00e0 partir d\u2019une photo que j\u2019avais prise d\u2019elle la troisi\u00e8me fois que nous nous sommes vus. J\u2019ai d\u00e9crit ainsi son anatomie en perdition \u00e0 partir de la photo que j\u2019ai ensuite br\u00fbl\u00e9e, un jeudi matin, vers les 9h, avant d\u2019aller au studio, alors qu\u2019un rayon de soleil \u00e9clairait l\u2019\u00e9vier o\u00f9 le papier photo se tordait dans les cendres. Je ne voulais pas d\u2019image. Je refusais de fixer dans une image le corps d\u2019Ornella de peur de rester fig\u00e9 moi m\u00eame et de ne plus \u00eatre capable de d\u00e9m\u00ealer mes id\u00e9es, comme elle ses membres pour cr\u00e9er le spectacle dont je n\u2019avais que l\u2019intuition, m\u00eame pas, le d\u00e9sir fragile. Les mots seraient mes indices, le principe fondateur de ce qu\u2019il me faudrait inventer \u00e0 la mani\u00e8re des explorateurs qui inventent les territoires qu\u2019ils sont les premiers \u00e0 fouler. A vrai dire je ne savais pas par o\u00f9 commencer. \u00ab Des membres jet\u00e9s sur la sc\u00e8ne, donn\u00e9s en spectacle \u00bb \u00e9tait le commencement que je m\u2019\u00e9tais assign\u00e9 puisqu\u2019il fallait bien commencer quelque part. Pour dire vrai, au commencement il y eu un regard. Il ne mettait m\u00eame pas adress\u00e9. Pour les besoins des recherches que je menais sur la danse gwoka j\u2019avais assist\u00e9 \u00e0 un coup de tambour en banlieue \u00e0 Melun dans un gymnase. Sur une table pliante bleu \u00e9tait pos\u00e9 des bouteilles de soda et des chips. Le gymnase \u00e9tait grand, les groupes de discussion dispers\u00e9s. Les tambours ont commenc\u00e9, tout le monde s\u2019est mis en cercle. Je jouais le jeu dans le cercle moi aussi ayant jug\u00e9 que c\u2019\u00e9tait le meilleur poste d\u2019observation. Je ne savais pas ce que je cherchais et quand j\u2019ai vu le regard qu\u2019Ornella portait au marqueur, l\u2019\u00e9tincelle d\u2019un d\u00e9sir \u00e0 venir a jailli. Ornella n\u2019\u00e9tait pas grande. Elle portait de longues dreadlocks noires qui lui arrivaient jusqu\u2019aux fesses. La plupart des danseuses tournoyaient dans&nbsp; de larges jupes chatoyantes. Elle \u00e9tait v\u00eatue d\u2019un sarouel aux motifs g\u00e9om\u00e9triques \u00e0 deux couleurs, gris et noir. Son haut, noir lui aussi, lui moulait la poitrine. Elle n\u2019avait rien d\u2019attirant, un peu comme si elle avait voulu se d\u00e9guiser en ombre et qu\u2019elle y avait r\u00e9ussi. Ornella n\u2019\u00e9tait pas du tout mon type de femme. Il y avait quelque chose de l\u2019ordre d\u2019une timidit\u00e9 enfantine qui avait le don de m\u2019exasp\u00e9rer quand manifestement on n\u2019\u00e9tait plus une gamine. Le sarouel n\u2019avait rien d\u2019\u00e9l\u00e9gant et ne me semblait pas adapt\u00e9 pour sa libert\u00e9 de mouvement. Pourtant quand le son du tambour l\u2019a emport\u00e9, quand elle a offert ses mouvements au marqueur elle s\u2019est transform\u00e9e. D\u2019ombre elle est devenue un corps de femme mouvant, lascif, d\u00e9sirant et d\u00e9sir\u00e9. Je suis sorti du cercle et si j\u2019avais su dessiner j\u2019aurais dessin\u00e9 ses mains, paumes offertes sur le haut de ses fesses. J\u2019aurais dessin\u00e9 sa cambrure, j\u2019aurais dessiner sa cheville, son talon, j\u2019aurais dessin\u00e9 son regard adress\u00e9 marqueur qui ne la quittait pas des yeux, j\u2019aurais dessin\u00e9 sa nuque, j\u2019aurais dessin\u00e9 sa transformation, d\u2019une femme envelopp\u00e9e dans du tissu noir informe \u00e0 une danseuse de gwoka sensuelle et g\u00e9n\u00e9reuse de sa joie d\u2019\u00eatre en mouvement, d\u2019\u00eatre vivante sur les frappes des tambours. J\u2019ai gribouill\u00e9 des mots sur mon cahier que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 bien incapable de relire par la suite. Je ne lui ai pas adress\u00e9 la parole et je crois qu\u2019apr\u00e8s je l\u2019ai oubli\u00e9. Plusieurs semaines ont pass\u00e9, puis je l\u2019ai revue quelques mois plus tard \u00e0 une soir\u00e9e. Nous avons dans\u00e9. Elle semblait savoir qui j\u2019\u00e9tais. Si cela avait \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re rencontre je n\u2019aurais pas \u00e9t\u00e9 attentif \u00e0 ce je ne sais quoi d\u2019enfantin qui \u00e9manait de sa silhouette. J\u2019aurais not\u00e9 la robe rouge qui marquait sa fine taille et sa cambrure, son rouge aux l\u00e8vres et ses yeux marqu\u00e9s au crayon noir et j\u2019en serais rest\u00e9 l\u00e0. Comme c\u2019\u00e9tait la deuxi\u00e8me fois j\u2019ai compris que l\u2019enfantin \u00e9tait une combinaison de son regard et de l\u2019esquisse de son sourire, un peu comme si elle vous regardait et en m\u00eame temps n\u2019osait pas vous regarder, un peu comme un animal craintif qu\u2019on aurait du mal \u00e0 saisir tant il serait prompt \u00e0 l\u2019esquive. La troisi\u00e8me rencontre s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e dans mon studio o\u00f9 elle a accept\u00e9 de venir pour une audition. Aucune id\u00e9e du pourquoi j\u2019ai rompu avec mes routines d\u2019audition. Le corps d\u2019Ornella \u00e9tait prompt \u00e0 l\u2019esquive mais \u00e9galement docile. Je le sentais comme un pr\u00e9dateur sent sa proie. Alors j\u2019en ai fait ma marionnette. J\u2019ai \u00e0 t\u00e2tons invent\u00e9 cette posture dans laquelle je l\u2019ai photographi\u00e9e. \u00ab Des membres jet\u00e9s sur la sc\u00e8ne, donn\u00e9s en spectacle \u00bb. Nous avons peu parl\u00e9. Elle n\u2019avait aucune question et semblait attentive \u00e0 accompagner ce qu\u2019elle prenait pour mon processus de cr\u00e9ation et que j\u2019improvisais avec tout l\u2019aplomb de mes quarante ans face \u00e0 sa vingtaine d\u2019ann\u00e9es. J\u2019ai laiss\u00e9 passer une semaine puis au matin du 7\u00e8me jour quand j&rsquo;ai br\u00fbl\u00e9 la photo, j&rsquo;ai \u00e9galement d\u00e9tach\u00e9 la feuille de papier de mon cahier 96 pages, je l&rsquo;ai pli\u00e9e et rang\u00e9e dans mon portefeuille. \u00ab\u00a0Des membres jet\u00e9s sur la sc\u00e8ne\u201d, un mantra en guise de carte et le corps d&rsquo;Ornella, le territoire \u00e0 inventer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab Des membres jet\u00e9s sur la sc\u00e8ne, donn\u00e9s en spectacle. Le dos, \u00e0 l\u2019ossature saillante, lance ses fesses en l\u2019air. La t\u00eate abandonn\u00e9e sur le parquet semble pouvoir rouler loin du fatras de son corps nu. Son visage se refuse aux regards. La lumi\u00e8re d\u00e9coupe son corps en morceaux solitaires. Une \u00e9paule contre le parquet et les genoux ramen\u00e9s sous <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-07-le-corps-dornella\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #07 | Le corps d\u2019Ornella<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":624,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4790,4525,1],"tags":[298,392,4656],"class_list":["post-131252","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-07-francesca-woodman","category-ete-2023-du-roman","category-atelier","tag-corps","tag-danse","tag-gwoka"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131252","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/624"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=131252"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131252\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=131252"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=131252"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=131252"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}