{"id":131374,"date":"2023-07-23T15:53:48","date_gmt":"2023-07-23T13:53:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=131374"},"modified":"2023-07-24T17:58:05","modified_gmt":"2023-07-24T15:58:05","slug":"ete-2023-07-je-ne-vivrai-plus","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-07-je-ne-vivrai-plus\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #07 | je ne vivrai plus"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne l\u2019ai jamais vu nu \u2013 elle oui, dans la baignoire du deuxi\u00e8me \u00e9tage, cette toison noire entrevue en cachette, sa petite poitrine \u2013 mais lui non, il y avait sur le haut \u00e0mi-hauteur des bras blancs la marque de sa chemise aux manches retrouss\u00e9es et le reste bronz\u00e9 sur la plage du Crotoy les galets le froid \u2013 il y avait la mer, loin si loin comment \u00e9tait-ce possible&nbsp;? Loin \u2013 elle allait revenir, je ne me souviens pas, son maillot de bain \u00e0 elle, mais sans doute une pi\u00e8ce parce que son ventre \u00e9tait pliss\u00e9 \u00e0 cause des grossesses, elle devait \u00eatre bronz\u00e9e comme ses enfants qui riaient de voir si loin cette eau plate et inutilement froide, lui portait des lunettes grosse monture d\u2019\u00e9caille, je ne l\u2019ai jamais vue porter de lunettes de soleil, il y avait encore sur nos peaux ce soleil qui nous frappait aux \u00e9paules tous les midis, en revenant de la plage, sans chapeau, sans chaussure, et l\u00e0 sur ces galets comme, plus tard, sur les bords du lac Chambon, ces chaussures de plastique transparent auraient \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires \u2013 des m\u00e9duses, me dit-on que \u00e7a se nomme parfois \u2013 qu\u2019on enviait \u00e0 ceux qui en portaient \u2013 ou l\u2019herbe douce des bords du lac, une bizarrerie encore de ce pays neutre \u2013 cet autre continent, elle ne devait pas \u00eatre bien grande comme lui, belle bouche dents parfaites \u00e9clatantes comme ses rires et nez droit lui son m\u00e8tre soixante-dix tout au plus, des cheveux noirs un sourire attendrissant, elle moins grande sa chevelure boucl\u00e9e jais je me souviens de cette image d\u2019elle et de ses amies sur le bord de la corniche, elles sont quatre, elles n\u2019ont pas dix-huit ans et elles marchent et elles rient \u00e0 l\u2019image \u2013 toutes brunes gaies joyeuses chaussures estivales et robes fleuries mi-mollet l\u00e9g\u00e8rement \u00e9chancr\u00e9es (dire qu\u2019on \u00e9tait dans ce corps-l\u00e0) \u2013 les galets malcommodes le vent frais le soleil qui se cache (on est fait de, et on a \u00e9t\u00e9 fait dans, ce corps-l\u00e0) \u2013 quel \u00e9tait donc ce climat idiot&nbsp;? \u00c7a une plage&nbsp;? Non<br>allez venez les enfants on s\u2019en va,<br>on repartait, la quatre-cent-trois s\u00fbrement (j\u2019en ai encore crois\u00e9 une avant hier du m\u00eame bleu, le type qui la conduisait (un peu chauve, un peu gros assez grand lunettes fines de m\u00e9tal jean t-shirt et blouson de tissu des m\u00eames tons gris bleu blanc, aucun rapport avec lui) souriait en disant que l\u2019embl\u00e8me qui ornait le capot (une petite t\u00eate de lion stylis\u00e9e sans trop d\u2019\u00e9paisseur) il l\u2019avait pos\u00e9e lui-m\u00eame, non elle n\u2019\u00e9tait pas d\u2019origine \u2013 je ne me souvenais pas d\u2019en avoir vu sur celle que je lavais dans la rue, pour un peu d\u2019argent de poche) les routes, les filles malades, les fen\u00eatres ouvertes malgr\u00e9 la fra\u00eecheur, elle \u00e0 l\u2019avant pos\u00e9e sur son bras \u00e0 lui sa main \u2013 tourn\u00e9e \u00e0 demi vers lui \u2013 je ne sais plus mais les bijoux non, son alliance oui mais d\u2019autres non, une montre d\u2019homme tout au plus et puis ses yeux noirs tout autant que ses cheveux, son rire, son sourire, ses col\u00e8res, ses danses en chemise dans le salon, ses cigarettes et chercher le briquet ou les allumettes, ses cris ses gros mots \u2013 une femme mince, gaie dr\u00f4le et emport\u00e9e, veuve assise sur mon lit, les yeux gonfl\u00e9s qui me demandent de renoncer \u00e0 cette moto<br>tu comprends je ne vivrai plus<br>oui, je comprends oui \u2013 \u00e7a m\u2019\u00e9tait grave, mon amante alors avait un p\u00e8re qui en poss\u00e9dait une de cette m\u00eame marque que j\u2019envisageais alors, avec son accord \u00e0 lui, mais elle non, et voil\u00e0 que j\u2019y renon\u00e7ais, aurais-je perdu la vie au guidon de ce monstre d\u2019aujourd\u2019hui encore si je ne l\u2019avais entendue, \u00e9cout\u00e9e, comprise donc, peut-\u00eatre, je me souviens de ce jeune homme, il souriait (la poign\u00e9e dans le coin) quelques ann\u00e9es auparavant, presque ch\u00e9tif cheveux courts et blonds et fris\u00e9s banane comme en portaient alors ces chaussettes noires ou ces chats sauvages, une petite femme pantalon tach\u00e9 qui repeint son appartement repousse une m\u00e8che de cheveu d&rsquo;un souffle qui rit ne boit plus de whisky \u00e0 cause des maux de t\u00eate, fume parle rit raconte et tout \u00e0 coup ce voile sur le regard noir, et elle la m\u00eame semblable vive d\u00e9cid\u00e9e en pantalon chemise espadrilles qui lave \u00e0 grande eau des tapis qui ne veulent pas s\u00e9cher, je me souviens de son talon tranch\u00e9 en cicatrice parce qu\u2019enfant, une aiguille s\u2019y \u00e9tait fich\u00e9e enfonc\u00e9e cass\u00e9e, je me souviens de certains de ses grains de beaut\u00e9, de ses<br>ben ouais quoi, et alors&nbsp;?<br>imitant l\u2019accent des parigots t\u00eates de veaux, parisiens t\u00eates de chiens, allumant son clope<br>non mais quelle gueule<br>conduisant cette limousine noire et souriant, un signe de la main, coude pos\u00e9 sur la porte vitre ouverte puis d\u00e9marrant filant \u2013 les plis du cou, l\u2019\u00e2ge, les cernes les rides&nbsp;: le Bosphore, la mer Noire, Constanza avec son fr\u00e8re, deux semaines, elle et lui, comme neufs \u2013 plus tard, avec sa s\u0153ur aussi \u2013 je me souviens d\u2019elle et de ses tweed, dans sa jupe fonc\u00e9e comme sa veste et ses lunettes noires, si, elle en portait, \u00e0 l\u2019enterrement de son fr\u00e8re, c\u2019\u00e9tait en septembre aussi, une all\u00e9e qui surplombe la principale, sous le pont bleu, je crois bien, tenant le bras de sa s\u0153ur (l\u2019autre s\u0153ur n\u2019\u00e9tait pas venue de Rome, ou alors elle \u00e9tait morte, l\u2019autre fr\u00e8re devait \u00eatre l\u00e0), elles deux dans la voiture (la rouge), qui se rappellent des histoires dr\u00f4les qu\u2019on leur racontait, elles deux qui se disputaient toutes les trois semaines<br>cette tante-l\u00e0 \u00e9tait blonde fine comme elle et je l\u2019aimais autant qu\u2019elle, et puis elles se rappelaient au t\u00e9l\u00e9phone et tout \u00e9tait fini, voil\u00e0 qu\u2019elles s\u2019adoraient plus ou moins jusqu\u2019\u00e0 la prochaine dispute, mais dis-moi, \u00e0 quel(s) sujet(s) ces disputes, dis moi, je ne sais plus je n\u2019ai jamais su je ne veux pas le savoir \u00e0 son Gilo toujours fid\u00e8le, sans beau-p\u00e8re \u00e0 ses enfants, elle sur son fauteuil, jambes repli\u00e9es sous elle ses couscous et les cartes \u00e0 jouer, les ramis, les pokers, les canastas, elle qui raillait les vedettes de l\u2019\u00e9cran, qui adorait Errol Flynn et Spencer Tracy, chaloupait sur les airs du Buona Vista Social Club (on dit cloub \u00e0 Cuba), qui ne lisait pas, jamaispr\u00e9tendait-elle, sa st\u00e9no-dactylo et ses<br>ne dis pas que je l\u2019ai lu, mais il est tr\u00e8s bien<br>en me rendant le tapuscrit donc de mon m\u00e9moire sur Sam Fuller, mais \u00e0 qui devais-je le taire&nbsp;? ses<br>prends la voiture si tu veux<br>elle hurlant contre les ces salauds de la scientologie dans laquelle une de ses filles s\u2019\u00e9tait fourvoy\u00e9e, frappant cognant fauteuil vaisselle, rage, hurlant encore contre celui qui l\u2019avait escroqu\u00e9e et qui ne perdait rien pour attendre, dans son studio dont le locataire venait de mourir<br>prends ce que tu veux<br>elle loin, mais l\u00e0 qui encore toujours comme lui, elle qui hante les r\u00eaves<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne l\u2019ai jamais vu nu \u2013 elle oui, dans la baignoire du deuxi\u00e8me \u00e9tage, cette toison noire entrevue en cachette, sa petite poitrine \u2013 mais lui non, il y avait sur le haut \u00e0mi-hauteur des bras blancs la marque de sa chemise aux manches retrouss\u00e9es et le reste bronz\u00e9 sur la plage du Crotoy les galets le froid \u2013 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-07-je-ne-vivrai-plus\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #07 | je ne vivrai plus<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":86,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4790,4525],"tags":[],"class_list":["post-131374","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-07-francesca-woodman","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131374","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/86"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=131374"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/131374\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=131374"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=131374"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=131374"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}