{"id":131502,"date":"2023-07-24T12:10:50","date_gmt":"2023-07-24T10:10:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=131502"},"modified":"2023-07-24T20:26:06","modified_gmt":"2023-07-24T18:26:06","slug":"ete-2023-07-frnacesca-woodman","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-07-frnacesca-woodman\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #07 | Francesca Woodman"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Alexander Borodin: In the Steppes of Central Asia\" width=\"800\" height=\"600\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/hTPhW7R-VRE?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p>Elle est comme un peu tass\u00e9e. Au fond de la pi\u00e8ce. Dans un rocking-chair dont les appuis-bras et les pieds semblent taill\u00e9s en une seule volute. L\u2019assise est en rotin. Elle a pris la peine d\u2019y poser un coussin. L\u2019un de ceux qui sont depuis toujours au salon sur le canap\u00e9 de cuir beige us\u00e9. Elle l\u2019avait achet\u00e9, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, dans un magasin immense \u00e0 haut plafond, o\u00f9 les n\u00e9ons \u00e9clairent une vingtaine de canap\u00e9s de diff\u00e9rentes couleurs, diff\u00e9rentes mati\u00e8res et style, entre les meubles de cuisine et les dressings. Un canap\u00e9 d\u00e9pareill\u00e9 par rapport \u00e0 l\u2019ensemble du mobilier du salon\u00a0: le buffet Henry\u00a04 massif et sombre, aux colonnes tourn\u00e9es en torsades et portes sculpt\u00e9es, surcharg\u00e9es d\u2019\u00e9pi de bl\u00e9 et de nature repr\u00e9sentant les quatre saisons (une par porte)\u2009; la table assortie recouverte d\u2019une nappe fleurie\u2009; la commode en merisier aux boutons de tiroir cuivr\u00e9s surmont\u00e9e d\u2019une t\u00e9l\u00e9vision toujours \u00e9teinte\u2009; le fauteuil Voltaire au velours rouge plac\u00e9 devant la chemin\u00e9e, \u00e0 droite, juste sous le cadre o\u00f9 figure une reproduction \u2014 beaucoup trop sombre \u2014 des Glaneuses de Millet.<br>Elle est assise sur le coussin pos\u00e9 sur l\u2019assise en rotin du rocking-chair d\u00e9pareill\u00e9 par rapport au reste du mobilier. Face au buffet, tout au fond de la v\u00e9randa. Elle garde toujours grandes ouvertes les deux portes-fen\u00eatres la s\u00e9parant du salon lorsqu\u2019elle s\u2019assied dans la v\u00e9randa.<br>Elle dit toujours qu\u2019elle aime s\u2019assoir sur le fauteuil Voltaire\u00a0: son assise ferme et accueillante, son dossier d\u00e9licatement inclin\u00e9 qui appelle au bien-\u00eatre, et le beau velours rouge bord\u00e9 de clous de cuivre, choisi lorsqu\u2019elle l\u2019a fait retapisser, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. Elle n\u2019a jamais manifest\u00e9 aucune attirance pour les rocking-chairs, quelles que soient leurs mati\u00e8res, couleurs ou style. Pas plus qu\u2019elle n\u2019a exprim\u00e9 un quelconque bien-\u00eatre au flottement doux du corps que procure leur balancier.<br>Elle est assise, dans la v\u00e9randa. Elle ne se balance pas. Sur ses genoux, elle a pos\u00e9 -\u00e0 trois quart ouvert-un livre de Pierre Loti aux pages tr\u00e8s fines et nombreuses et \u00e0 la couverture blanche. Elle a toujours aim\u00e9 lire Pierre Loti. Elle l\u2019a lu et relu. Les caract\u00e8res sont minuscules et elle ne peut plus le lire sans ses lunettes, qu\u2019elle porte toujours sur le bout du nez avec un cordon autour du cou pour ne pas les \u00e9garer. Entre deux lectures, elle range le livre dans sa biblioth\u00e8que quadrill\u00e9e de petits carreaux de verres biseaut\u00e9s align\u00e9s sur la fa\u00e7ade de bois brun et d\u00e9formant la vision des tranches des livres debout derri\u00e8re l\u2019angulation du verre. Ceux rang\u00e9s juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la tranche blanche et imprim\u00e9e en gros caract\u00e8res \u00ab\u2009Pierre Loti\u2009\u00bb qu\u2019elle prend lorsqu\u2019elle veut lire. Elle aime lire dans le fauteuil Voltaire \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa biblioth\u00e8que. Elle aime aussi \u00e9couter de la musique. Quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, elle \u00e9coutait toujours de la musique lorsqu\u2019elle s\u2019asseyait dans le salon, sur son fauteuil Voltaire. Le tourne-disque tr\u00f4nait sur la commode aux boutons de tiroirs cuivr\u00e9s. Surtout le vinyle noir au centre rouge, celui sur lequel figurait en petits caract\u00e8res \u00ab\u00a0\u00a0Dans les steppes de l\u2019Asie Centrale\u2009\u00bb Alexander Borodin. Elle aime \u00e9couter Alexander Borodin tout autant qu\u2019elle aime lire Pierre Loti.<br>Elle est assise, sur le coussin du salon, qu\u2019elle a pos\u00e9 sur le rocking-chair de la v\u00e9randa. Le livre de Pierre Loti ouvert sur ses genoux. Elle ne lit pas. Ses lunettes pendent, immobiles, au bout du cordon pass\u00e9 autour de son cou. Elle regarde au loin. Au travers des vitres invisibles de la v\u00e9randa.<br>Que regarde-t-elle\u2009? Le ch\u00e8vrefeuille dont l\u2019\u00e9pais feuillage est parsem\u00e9 du jaune vif des minuscules pistils odorants et du va-et-vient incessant des abeilles au ventre dor\u00e9 ray\u00e9 de noir, qui mange en grande partie le paysage. Derri\u00e8re, le clocher aux tuiles rouges de l\u2019\u00e9glise fait ricocher le soleil en \u00e9clats et ses cloches cuivr\u00e9es carillonnent toujours l\u2019heure exacte. Plus loin, les laboureurs dans leur moissonneuse-batteuse r\u00e9coltent le bl\u00e9 m\u00fbr et le recrachent dans les remorques des tracteurs comme de gros scarab\u00e9es verts se d\u00e9pla\u00e7ant en ligne sur les carr\u00e9es de champs couleur paille de l\u2019\u00e9t\u00e9. Au fond, les montagnes, parfois vertes, parfois brunes, souvent grises et leur sommet toujours saupoudr\u00e9 de blanc. Il est possible qu\u2019elle ne regarde rien. Peut-\u00eatre juste son reflet sur les murs transparents de la v\u00e9randa.<br>\u00c0 quoi pense-t-elle\u2009? D\u2019autres paysages, d\u2019autres natures, d\u2019autres montagnes\u2009? Peut-\u00eatre juste aux steppes d\u00e9sertiques balay\u00e9es par le vent de Borodin. Ou bien aux plaines sauvages d\u2019Am\u00e9riques que lui racontait toujours son p\u00e8re. La voix empreinte de la nostalgie des voyages entrepris et jamais achev\u00e9s. Elle aime les voyages. Elle n\u2019a fait qu\u2019un seul grand voyage. Elle est all\u00e9e visiter le Japon. Avec sa s\u0153ur ain\u00e9e.<br>Dans la commode aux boutons de tiroir cuivr\u00e9s, elle a rang\u00e9 son petit carnet. Celui \u00e0 la couverture cartonn\u00e9e marbr\u00e9e de rouge. Les pages sont recouvertes de son \u00e9criture fine, aux majuscules \u00e0 volutes racontant les fleurs blanches des cerisiers, les temples aux colonnes fragiles et aux toits tout plats relev\u00e9s sur les bords comme pour saluer les montagnes aux pointes si hautes qu\u2019elles sont toujours enroul\u00e9es dans les nuages.<br>Face \u00e0 elle, tout au fond du salon derri\u00e8re la porte sculpt\u00e9e de feuilles automnales, celle en haut \u00e0 gauche du buffet immense et sombre\u00a0: le service en porcelaine fine, rapport\u00e9 comme un souvenir de voyage, vein\u00e9 de dessins fleuris aux d\u00e9licats traits bleus.<br>S\u2019en souvient-elle\u2009?<br>Elle est comme un peu tass\u00e9e. Le regard au loin. Le livre de Pierre Loti sur ses genoux. Les cloches de l\u2019\u00e9glise sonnent l\u2019heure pass\u00e9e, puis se taisent. De son index droit, elle tourne une page.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est comme un peu tass\u00e9e. 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