{"id":131791,"date":"2023-07-27T08:19:20","date_gmt":"2023-07-27T06:19:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=131791"},"modified":"2023-07-27T16:18:08","modified_gmt":"2023-07-27T14:18:08","slug":"ete2023-07bis-lodeur-du-diable-autiste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-07bis-lodeur-du-diable-autiste\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #07bis | L\u2019odeur du diable autiste"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n&rsquo;ai pas assez parl\u00e9 de cette odeur. Tonton Odilon \u00e9tait le diable et si le diable avait une odeur il aurait l&rsquo;odeur des oignons fris m\u00e9lang\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ail, au concombre et aux piments. Je d\u00e9testais la cuisine de Tonton Odilon. Elle \u00e9tait comme son caract\u00e8re, brutale. Il m\u00e9langeait dans une casserole tous les l\u00e9gumes qui pouvaient lui tomber sous la main, ti figues et bananes jaunes, christophines, choux, tomates, patates douces, pourpier, poivrons et du riz et du steak quand il y en avait. Tant qu&rsquo;il pouvait mettre la main sur de l&rsquo;ail, de l&rsquo;oignon, des concombres, des piments et du sel, il consid\u00e9rait qu&rsquo;il \u00e9tait possible de cuisiner. S&rsquo;il manquait un de ces ingr\u00e9dients surtout l&rsquo;ail et l&rsquo;oignon, il rentrait dans des col\u00e8res violentes abreuvant de reproches tous les habitants sous le toit qui n&rsquo;\u00e9tait pas le sien, et Rosine jamais n&rsquo;aurait avanc\u00e9 que c&rsquo;\u00e9tait son toit, sa cuisine, son r\u00e9frig\u00e9rateur, ses courses, depuis que lui refusait qui de travailler, qui de toucher \u00e0 l&rsquo;argent, qui d&rsquo;avoir un seul papier de l&rsquo;administration pour d&rsquo;\u00e9ventuelles allocations, bref depuis que sans le dire il \u00e9tait devenu un n\u00e8gre marron inconnu du gouvernement. Le r\u00e9sultat de ses m\u00e9langes \u00e9tait une vilaine bouillie marronnasse et surtout cette odeur de mar\u00e9e qui lui tenait au corps et \u00e0 la barbe quand bien m\u00eame nous n&rsquo;avions pas cuisin\u00e9 de poisson depuis des jours et lui non plus. Faire la bise \u00e0 Tonton Odilon \u00e9tait une punition. Il ne pouvait qu&rsquo;\u00eatre le diable. Seul le diable pouvait cr\u00e9er cette odeur \u00e9c\u0153urante \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9pices qui quand Rosine les cuisinait donnait une odeur qui ouvrait l&rsquo;app\u00e9tit. Tonton Odilon \u00e9tait un homme en col\u00e8re. Il jetait dans son assiette comme l&rsquo;aurait fait un ge\u00f4lier, la pitance qu&rsquo;il avait pr\u00e9par\u00e9e et qui puait un jour de march\u00e9 aux poissons. Il y ajoutait du piment confit et l&rsquo;avalait vite \u00e0 grosses bouch\u00e9es le visage ferm\u00e9 avec une rasade de rhum pour ponctuer le tout. Sa rage passait sur des moustiques \u00e0 qui il faisait une guerre sans piti\u00e9 et la mastication \u00e9tait accompagn\u00e9e de fortes claques qu&rsquo;il s&rsquo;infligeait quand ce n&rsquo;\u00e9tait pas l&rsquo;insecticide qu&rsquo;il avait toujours \u00e0 port\u00e9e de main et qu&rsquo;il d\u00e9gainait sur un seul et unique moustique. Rosine avait une patience infinie avec son fr\u00e8re. Il \u00e9tait revenu au pays depuis plus de dix ans mais quand il en parlait c&rsquo;\u00e9tait comme s&rsquo; il \u00e9tait rentr\u00e9 la veille en Guadeloupe. Il avait eu dans le pays des blancs, une femme blanche dont il avait divorc\u00e9, un travail dans une banque (ce que je suis incapable de me figurer) qu&rsquo;il avait quitt\u00e9 et des amis qu&rsquo;on ne voyait jamais m\u00eame pas en photo et qu&rsquo;il aurait pu totalement inventer. Au vu de sa brutalit\u00e9 j&rsquo;imaginais parfois qu&rsquo;il avait fait de la prison ou commis un meurtre et que la Guadeloupe \u00e9tait sa terre de rachat. Sa manie de battre la campagne, de visiter les cases \u00e0 l&rsquo;abandon et de faire le racoon dans les poubelles des gens et les d\u00e9potoirs \u00e9tait pour moi un indice sur son pass\u00e9 de voleur. Rosine avec une patience infinie se gardait bien de dire un mot, elle essuyait la temp\u00eate pour ne pas la rendre plus grosse et lui servait les jours suivants son silence et des yeux qui ne le voyaient plus jusqu&rsquo;\u00e0 ce que sa tendresse la fasse capituler. D&rsquo;homme brutal et irascible, Tonton Odilon passait \u00e0 l&rsquo;homme tendre. Il composait des bouquets de balisiers et d&rsquo;anthurium. Il redoublait d&rsquo;efforts dans le jardin mais surtout il nous adressait enfin la parole. Les conversations d&rsquo;un homme aussi bourru \u00e9taient forc\u00e9ment limit\u00e9es (les moustiques \u00e9taient dangereux et transportaient des maladies ou encore la taille de ses piments), mais l&rsquo;effort et sa maladresse avait quelque chose de touchant et m\u00eame moi qui le d\u00e9testais je me rem\u00e9morais alors les histoires d&rsquo;abus dans son enfance par ma grand-m\u00e8re qui avait \u00e9lev\u00e9 tous ses enfants \u00e0 coups de ceinture et de barre de porte. Je me rappelais qu&rsquo;il sursautait dans ses siestes comme si son corps dans une hypervigilance \u00e9tait toujours en alarme pr\u00eat \u00e0 faire face \u00e0 une agression. Tonton Odilon \u00e9tait un homme en guerre contre des ennemis qu&rsquo;il allait \u00e9puiser avec ce qu&rsquo;il avait appris au service militaire dans la for\u00eat et les rivi\u00e8res connues de lui seul. Tonton Odilon \u00e9tait un homme fou et Rosine sa s\u0153ur ne l&rsquo;avait pas abandonn\u00e9 \u00e0 la rue. Le diable autiste qui sentait le poisson, voila ce qu&rsquo;il \u00e9tait pour moi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n&rsquo;ai pas assez parl\u00e9 de cette odeur. Tonton Odilon \u00e9tait le diable et si le diable avait une odeur il aurait l&rsquo;odeur des oignons fris m\u00e9lang\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ail, au concombre et aux piments. Je d\u00e9testais la cuisine de Tonton Odilon. Elle \u00e9tait comme son caract\u00e8re, brutale. 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