{"id":13186,"date":"2019-09-12T18:08:34","date_gmt":"2019-09-12T16:08:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=13186"},"modified":"2019-09-12T18:08:35","modified_gmt":"2019-09-12T16:08:35","slug":"deracinements","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/deracinements\/","title":{"rendered":"D\u00e9racinements"},"content":{"rendered":"\n<p>D\u00e9racinement<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9racinement 1<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;D\u00e9racinement. C\u2019est le\nmot exact quand l\u2019avion d\u00e9colle. Vol de nuit un texte qu\u2019il faudrait relire. Bruits\nde moteurs. Chacun retiens son souffle. Acc\u00e9l\u00e9ration. Le steward\nparle espagnol, tu penses \u00ab&nbsp;<em>Aux amants passagers<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00e0 cet\namant de passage et constant, \u00e0 ce c\u0153ur en jach\u00e8re qui tourne comme une toupie\nautour des b\u00e2timents vides. L\u2019atterrissage est toujours rude, les roues\nsautent, la machine grince, la terre est l\u00e0 de nouveau, des lumi\u00e8res, des\nhommes s\u2019agitent, ils vont, ils viennent, ils parlent, dans ce th\u00e9\u00e2tre\nd\u2019ombres. Plong\u00e9e dans un taxi, voiture anonyme conduite par une inconnue,\n\u00e9change de politesse et de silences.<\/p>\n\n\n\n<p>Des panneaux d\u00e9filent, des\nnoms qui r\u00e9sonnent et ne parlent pas, des mots muets.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019odeur de l\u2019oc\u00e9an, les\nmouettes arrogantes, le souffle des vagues, &nbsp;le varech et les granits rong\u00e9s. D\u00e9pos\u00e9 &nbsp;dans une zone neutre, arbres et containers,\narbres et entrep\u00f4ts, carcasses de bateaux et rues d\u00e9sertes. Hall de l\u2019h\u00f4tel\n\u00e9clair\u00e9, r\u00e9ception discr\u00e8te, chambre vaste, lit douillet, les murs des nouveaux\nh\u00f4tels ne disent rien, ne pensent rien, ils sont l\u00e0 dans leur ind\u00e9cence typique.\nOn ne remplit pas les souvenirs avec des panneaux lisses. Un matin gris sale,\nla nuit trompe, la nuit ment, un paysage industriel et l\u2019Oc\u00e9an, brusquement au\nd\u00e9tour, une mer profonde bleu marine, des bateaux sur le sable, tu avais oubli\u00e9\nles mar\u00e9es, tu ne savais plus ces mouvements de la mer. Les couleurs c\u2019est ce\nqui manque \u00e0 l\u2019exil. <\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9racinement 2<\/p>\n\n\n\n<p>La fr\u00e9quentation des autres, un\nglacis nucl\u00e9aire. Mettre des mots entre les virgules criardes et se taire. L\u2019hiver\nlui va bien, une saison squelettique, aucune trace de maquillage, la terre\nfig\u00e9e, les couleurs absentes, le gris, le noir, le blanc si la neige se pointe\nmais c\u2019est rare ici et le vent froid et les nez rouges, les yeux larmoyants. Oui,\nfinalement il est bien seul \u00e0 ne rien attendre. Le&nbsp; premier message, un soir de pluie. Le deux\njanvier, comme un cri d\u2019ann\u00e9e nouvelle.<em>\u00ab&nbsp;Vous\nne savez rien de moi, mais j\u2019ai tr\u00e8s envie de vous conna\u00eetre. A.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sites de rencontres, tentation du\nvide, des hommes de poussi\u00e8res fantasm\u00e9s, egos enfl\u00e9s, des images vacillantes,\ninqui\u00e9tantes tellement parfaites, aucune faille, de la performance, des masques\ndu carnaval du bonheur, des mots \u00e9crins parfois \u00e9teints par&nbsp;: <em>Je cherche l\u2019amour, je<\/em> <em>cherche l\u2019amour, je cherche l\u2019amour, je\ncherche l\u2019amour<\/em>. Il s\u2019est referm\u00e9 tranquillement comme ces portes\nvermoulues qui ne cachent qu\u2019un chaos poussi\u00e9reux de meubles renvers\u00e9s, de\ntasses pos\u00e9es \u00e9br\u00e9ch\u00e9es, de peintures pisseuses, de lits d\u00e9faits avec des draps\nsales et poisseux. Il a jet\u00e9 la cl\u00e9. A quoi bon&nbsp;! Un coup d\u2019\u00e9paule et il\nvole en \u00e9clat. <\/p>\n\n\n\n<p>Il a envie de le laisser se perdre\ncomme les autres. Il ne veut pas qu\u2019on le connaisse, fatigu\u00e9 de jouer la\nparade. Il laisse passer deux jours entiers et le quatre il r\u00e9pond par surprise.\n<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Se conna\u00eetre c\u2019est d\u00e9j\u00e0 se perdre et je ne suis plus fr\u00e9quentable<\/em>&nbsp;.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9racinement 3<\/p>\n\n\n\n<p>Clic clac\/ ouvre la bo\u00eete\/Berlin \u00e0 la\nrecherche de l\u2019impossible oubli. Nostalgie\/psychopathe obs\u00e9d\u00e9. Ville\ndu nord, &nbsp;simple pr\u00e9texte\/arr\u00eater d\u2019\u00e9touffer\/\n&nbsp;<em>Kiss on my hand, after Dark\/ Kiss\non my hand, after dark\/ kiss on my hand\u201d<\/em>. <em>Rom\u00e9o Distress<\/em> \/Sch\u00f6nefeld, a\u00e9roport bunker, long, \u00e9triqu\u00e9, gris. \u00ab Le fruit est aveugle, c\u2019est l\u2019arbre\nqui voit.&nbsp;\u00bb Une phrase de soleil couchant, brusque et sans transition, la\nnuit. Quai de gare vent\u00e9&nbsp;; les yeux qui piquent malgr\u00e9 le bonnet et les\ngants. Une sorte d\u2019ours corset\u00e9 dans ses v\u00eatements d\u2019hiver&nbsp;\u00ab&nbsp;Nous\naurons des matins d\u2019ours gris&nbsp;\u00bb Les stations d\u00e9filent. Herman Strasse\nterminus, sortie \u00e0 droite, Silberstein Strasse. Appartement, 3 \u00e8me \u00e9tage,\nimmeuble du fond, petite cour bucolique. Berlin de nuit, des flocons, des\nbruits \u00e9touff\u00e9s, des boutiques en sous-sol, une guerre derri\u00e8re, une guerre\ndedans. Un verre de vodka, pour la fin du voyage et pour un hommage \u00e0 Bowie\n\u00ab&nbsp;<em>Oh how, how, how, you\u2019re a rock\nand roll suicide&nbsp;\u00bb<\/em>. Nuit agit\u00e9e, sous couette blanche. Les fant\u00f4mes du\npass\u00e9, neigeux, crayeux. La structure \u00e9dent\u00e9e du mur en morceaux. Mauer, Mauer,\nMauer, miaulement abrasif et sommeil de plomb. J\u2019arpente ma t\u00eate en toute\ns\u00e9r\u00e9nit\u00e9, un gar\u00e7on se perd et ne rentre jamais\/ La lumi\u00e8re timide du matin\/faire\nle tour des cimeti\u00e8res, saluer les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s et les anonymes\/ partir des morts\npour remonter aux vivants, sans faire l\u2019erreur d\u2019Orph\u00e9e. Une mont\u00e9e franche,\nd\u00e9finitive. Apr\u00e8s les tombes, les mus\u00e9es anciens, puis les modernes, les bars\nde jours, les restos, les bars de nuits\/ Programme millim\u00e9tr\u00e9\/ obsessionnel. Ce\nn\u2019est pas du plaisir, c\u2019est du masochisme. Je coche, syst\u00e9matiquement tous ce que\nj\u2019ai vu\/ce qui me reste \u00e0 voir. Je colle les vignettes d\u2019entr\u00e9es sur un carnet\nbleu, me perdre dans des objets inutiles donner une r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 un voyage au bord\ndu gouffre\/ besoin de rituel\/ un bar billard enfum\u00e9 avec serveuse tatou\u00e9e fa\u00e7on\nHells Angels\/ client\u00e8le glauque \u00e0 souhait. Tous les pochtrons du coin au\nrendez-vous \u00e0 la m\u00eame heure. De la flic d\u00e9pressive au prolo en manque, tout y est,\nm\u00eame le hard rock FM de <em>Scorpion<\/em> ou\nd\u2019autres groupes allemands de la m\u00eame veine, et les clients entonnent en ch\u0153ur\ntel ou tel refrain. Clic clac ferme la bo\u00eete. <\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9racinement 4<\/p>\n\n\n\n<p>Longtemps ce journal est rest\u00e9 muet,\ndans une bo\u00eete. Je l\u2019avais d\u00e9couvert dans un coin de son atelier et je n\u2019avais\npas os\u00e9 m\u00eame y jeter un \u0153il, je l\u2019avais simplement conserv\u00e9 apr\u00e8s sa mort,\ncomme un talisman, un ultime secret. La raison profonde c\u2019est que j\u2019avais peur\nqu\u2019il me r\u00e9v\u00e8le un autre homme que celui qui avait partag\u00e9 ma vie pendant 25\nans. <\/p>\n\n\n\n<p>Ce journal, il ne me l\u2019avait jamais montr\u00e9,\nil ne m\u2019en avait jamais parl\u00e9 et la surprise fut totale de d\u00e9couvrir ce cahier\nmarron, aux pages d\u00e9tach\u00e9es, avec des blancs et des ratures et une \u00e9criture\nappliqu\u00e9e comme celle d\u2019un enfant. En d\u00e9barrassant l\u2019atelier et avant de le\nmettre en sommeil, j\u2019avais regard\u00e9 la date, c\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e 1975. <\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous \u00e9tions rencontr\u00e9s en 1980,\nil n\u2019\u00e9tait donc pas question de \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb mais d\u2019autres, d\u2019autres\navant dont il m\u2019avait parl\u00e9 au d\u00e9tour de nos discussions sur la fid\u00e9lit\u00e9, les\nrencontres sans lendemain. Il avait aussi \u00e9voqu\u00e9 cette p\u00e9riode de sa vie o\u00f9 il\n\u00e9tait serveur en Espagne et cette impression d\u2019exil et d\u2019isolement alors qu\u2019il\n\u00e9tait \u00e0 une cinquantaine de kilom\u00e8tre de la fronti\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai mis dix ans avant de le lire,\ndix ans avant que la douleur de le revoir vivre \u00e0 travers ses lignes s\u2019att\u00e9nue.\nSes dessins et ses peintures ne m\u2019avaient pas boulevers\u00e9 comme cette d\u00e9couverte.\nJe les connaissais et pour moi c\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de le perp\u00e9tuer, une sorte\nd\u2019h\u00e9ritage mais dans ces lignes, c\u2019\u00e9tait son corps qui se mettait en jeu et\naussi ses sentiments, ses doutes, ses d\u00e9sirs, j\u2019\u00e9tais dans sa t\u00eate et je\nl\u2019accompagnais malgr\u00e9 moi dans ce moment de jeunesse. A la premi\u00e8re lecture\nj\u2019ai fondu en larmes, m\u00eame avec la distance du temps. J\u2019ai relu le texte que\nj\u2019avais \u00e9crit le lendemain de sa cr\u00e9mation, un texte chaotique sur le fil de la\nvie, une derni\u00e8re phrase&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>On nous a supprim\u00e9 ce qui reste \u00e0\nvenir. Cadeau, mal\u00e9diction, je verrai bien. &nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le cadeau je l\u2019avais entre les\nmains et \u00e0 la deuxi\u00e8me lecture mes angoisses se sont estomp\u00e9es et je l\u2019ai d\u00e9couvert\net compris un peu mieux qui il \u00e9tait, un homme fragile, \u00e0 vif \u00ab&nbsp;nous<em> les \u00e9corch\u00e9s vifs on en a les\ns\u00e9vices&nbsp;\u00bb<\/em> essayant de se construire sur une enfance douloureuse et saccag\u00e9e.\nIl s\u2019\u00e9tait absent\u00e9 de sa vie osant \u00e0 peine y plonger sans avoir appris les\ncodes amoureux, une sorte de diamant brut d\u2019un romantisme noir, un romantisme\nadolescent. Il \u00e9tait jaloux, exclusif, explosif, en col\u00e8re, mais aussi\ncraintif, passionn\u00e9, libertaire, tendre, curieux mais avec cette peur\nperp\u00e9tuelle de mon d\u00e9part qu\u2019il croyait in\u00e9luctable parce qu\u2019il pensait qu\u2019il\nne valait pas la peine d\u2019\u00eatre aim\u00e9. Je ne suis jamais parti, je me suis\naffront\u00e9 \u00e0 ce d\u00e9sespoir amoureux et nous avons v\u00e9cu une vie br\u00fblante et c\u2019est\nlui qui m\u2019a laiss\u00e9 de la mani\u00e8re la plus d\u00e9finitive qu\u2019il soit un 10 juin 2004.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e9racinement D\u00e9racinement 1 &nbsp;D\u00e9racinement. C\u2019est le mot exact quand l\u2019avion d\u00e9colle. Vol de nuit un texte qu\u2019il faudrait relire. Bruits de moteurs. Chacun retiens son souffle. Acc\u00e9l\u00e9ration. Le steward parle espagnol, tu penses \u00ab&nbsp;Aux amants passagers&nbsp;\u00bb, \u00e0 cet amant de passage et constant, \u00e0 ce c\u0153ur en jach\u00e8re qui tourne comme une toupie autour des b\u00e2timents vides. L\u2019atterrissage est toujours <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/deracinements\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">D\u00e9racinements<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":59,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1146],"tags":[],"class_list":["post-13186","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-9-les-hypotheses-anne-james"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13186","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/59"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=13186"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/13186\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=13186"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=13186"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=13186"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}