{"id":131943,"date":"2023-07-26T23:11:50","date_gmt":"2023-07-26T21:11:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=131943"},"modified":"2023-07-27T16:18:25","modified_gmt":"2023-07-27T14:18:25","slug":"ete-202307-odeur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-202307-odeur\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #07bis | Odeur"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019ai pas assez parl\u00e9 de cette odeur. Elle ne m\u2019en a pas laiss\u00e9 le temps.<br>Assise, tout au fond de la v\u00e9randa, elle a tourn\u00e9 la page du livre pos\u00e9 sur ses genoux. De son index droit. Alors, l\u2019odeur m\u2019a saut\u00e9 au visage. \u00c0 pr\u00e9sent, elle est l\u00e0, pleine, enti\u00e8re, \u00e9touffante. Il faudrait que je puisse atteindre une fen\u00eatre, en saisir la poign\u00e9e, trouver la force n\u00e9cessaire pour y imprimer un mouvement de rotation, puis pousser fort sur les deux battants. Et respirer. Il suffirait d\u2019allonger le bras, d\u2019ouvrir la fen\u00eatre et de ramener \u00e0 grandes brass\u00e9es tout cet air frais qu\u2019offre la nuit apr\u00e8s les chaudes journ\u00e9es d\u2019\u00e9t\u00e9.<br>Je ne sais plus. Je ne me comprends plus. Plus rien du sens. Plus rien du geste. Comment fait-on pour respirer\u2009? La nettet\u00e9 de son corps tass\u00e9 au fond de la v\u00e9randa s\u2019efface. Le flou s\u2019installe. Les parois de verre se resserrent. Opaques. Je fouille le noir des yeux. Le ch\u00e8vrefeuille aux fleurs couleur de miel, les champs \u00e0 la terre meuble et fertile o\u00f9 les corps ruisselants s\u2019acharnaient sous leur chapeau de paille, la poussi\u00e8re de l\u2019\u00e9teule des bl\u00e9s m\u00fbrs leur collant un masque de bronze sur le visage. O\u00f9 sont-ils\u2009? Le clocher qui sonne le dimanche, rassure et guide tout le convoi de chemises propres, ongles bross\u00e9s savonn\u00e9s et coup\u00e9s de frais, et le flacon d\u2019eau de Cologne que l\u2019on a renvers\u00e9, un peu trop fort, flaque vert translucide au creux de la paume, la main port\u00e9e au cou encore br\u00fblant de la lame du rasoir qui vient d\u2019\u00f4ter la couche \u00e9paisse de mousse \u00e0 raser, ce parfum piquant qui \u00e9c\u0153ure d\u00e9j\u00e0 un peu, avant l\u2019humidit\u00e9 de la nef, l\u2019encaustique dont il faut abuser pour faire briller les prie-Dieu, la cire fade des bougies, et l\u2019eau stagnante du b\u00e9nitier, l\u2019hostie de papier qui longtemps laisse sa trace sur les papilles en vagues relents insipides et le vin toujours trop loin pour qu\u2019on ne puisse jamais s\u2019enivrer de sa couleur rouge. Sang.<br>Je ne vois plus rien. Les odeurs se sont \u00e9vapor\u00e9es dans la nuit. M\u2019abandonnant \u00e0 l\u2019emprise de cette odeur. Elle s\u2019est install\u00e9e si lourdement, si brutalement qu\u2019elle a remplac\u00e9 la moindre particule d\u2019oxyg\u00e8ne dans la pi\u00e8ce. Je ne peux faire autrement que de la laisser p\u00e9n\u00e9trer mes narines, emplir ma bouche et coller ma langue s\u00e8che et p\u00e2teuse. Couler dans ma gorge. Colmater mes poumons. J\u2019\u00e9touffe.<br>Dans le noir, j\u2019\u00e9tends ma pupille jusqu\u2019\u00e0 la mydriase. Douloureuse. Totale. \u00c9clipse qui \u00e9teint le feu des couleurs iris\u00e9es de l\u2019iris. Quelle est cette odeur\u2009? Si je pouvais l\u2019identifier, lui mettre un nom\u2026 Alors je pourrais savoir d\u2019o\u00f9 elle vient, peut-\u00eatre aussi, comment la calfeutrer. Je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9e. Je la connais. Je ne peux plus la nommer.<br>Elle n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 lorsque je suis rentr\u00e9e dans la pi\u00e8ce. Je ferme les yeux pour mieux suivre sa piste olfactive. Elle \u00e9tait bien l\u00e0. Tenace. Trompeuse. D\u00e8s que je suis entr\u00e9e. D\u2019abord caressante. \u00c0 peine un souffle. Comme une haleine chuchot\u00e9e au creux de l\u2019oreille. Puis elle est venue se poser sur mes l\u00e8vres. Je ne l\u2019ai pas reconnue. J\u2019aurais fait demi-tour, aurais ferm\u00e9 les deux battants de la porte-fen\u00eatre pour la contenir. Fuis avant qu\u2019elle ne s\u2019infiltre.<br>L\u2019odeur s\u2019\u00e9paissit, enfle. Ma cage thoracique est sur le point d\u2019\u00e9clater.<br>La peur me fait rouvrir les paupi\u00e8res. Je la vois enfin. L\u2019odeur. \u00c0 mes pieds. L\u2019\u00e9tincelle d\u2019une m\u00e8che d\u00e9vorant un fil noir. Fugace. Elle se rapproche, embrase mes l\u00e8vres trop s\u00e8ches, enlace mon cou. Splendide. J\u2019ai encore le temps de regarder mes mains dans la lumi\u00e8re trop blanche. Le gris implacable des traces de poudre qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019assourdissant fracas des murs de verre de la v\u00e9randa. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai pas assez parl\u00e9 de cette odeur. Elle ne m\u2019en a pas laiss\u00e9 le temps.Assise, tout au fond de la v\u00e9randa, elle a tourn\u00e9 la page du livre pos\u00e9 sur ses genoux. De son index droit. Alors, l\u2019odeur m\u2019a saut\u00e9 au visage. \u00c0 pr\u00e9sent, elle est l\u00e0, pleine, enti\u00e8re, \u00e9touffante. 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