{"id":13238,"date":"2019-09-27T01:10:16","date_gmt":"2019-09-26T23:10:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=13238"},"modified":"2019-09-14T15:32:27","modified_gmt":"2019-09-14T13:32:27","slug":"27-09-x-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/27-09-x-3\/","title":{"rendered":"27\/09 X 3"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"575\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/P1020617-1024x575.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13246\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/P1020617-1024x575.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/P1020617-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/P1020617-768x432.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em>27\nseptembre 1990<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sans passage par\nl\u2019\u00e9glise tout est triste et silencieux. Rendez-vous au Celtic \u00e0 10h30. Personne\nd\u2019autre que moi ne se pr\u00e9sente. Au comptoir je commande un demi. Les\nsecr\u00e9taires en pause boivent leur caf\u00e9, les serveurs dressent les tables du\nd\u00e9jeuner, la radio passe la Lambada \u2013 la journ\u00e9e suit son cours et j\u2019ai, par ma\npr\u00e9sence dans ce bar si proche du cimeti\u00e8re, la sensation d\u2019\u00eatre \u00e0 ma place\ndans la troupe des silhouettes famili\u00e8res, juste un peu plus sombre de costume\net d\u2019expression que les habitu\u00e9s. Cette ann\u00e9e l\u2019automne est l\u00e0 en avance. \u00c0 11h15\nles roues du corbillard remontant l\u2019all\u00e9e principale s\u2019enfoncent dans un tapis\nde feuilles collantes. Nous sommes neuf. Pas de regards \u00e9chang\u00e9s, si peu\nd\u2019\u00e9paule contre \u00e9paule. Ce qui me vient alors \u00e0 l\u2019esprit&nbsp;: ce matin on\nenterre les centaines de chansons qu\u2019il connaissait par c\u0153ur et fredonnait du\nmatin au soir \u2013 cette formidable m\u00e9moire des airs que braillaient les crieurs\nde son enfance, le haut-parleur des premi\u00e8res radios, les \u00e9crans des premiers\nparlants. Sa t\u00eate pleine de couplets\/refrains entra\u00eenants, d\u2019airs \u00e0 danser sur\nles parquets cir\u00e9s. Voil\u00e0 ce qu\u2019on enterre ce jour. Dans le silence qui\naccompagne la c\u00e9r\u00e9monie aucun canon possible. Personne pour se rappeler les\nparoles. Personne&nbsp;? Personne, moi le premier. C\u2019est le silence qui nous\nrassemble, lui horizontal, nous verticaux, ce matin d\u2019automne. Ce 27\/09\nsanctionne cela. <\/p>\n\n\n\n<p><em>27\nseptembre 1995<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait revenir\nde vacances pour entendre \u00e7a. Messages du 20, du 23, du 24, du 25 puis le\nsilence qui suit le dernier bip et la sensation si rare de se voir du dessus,\nt\u00e9moin de soi-m\u00eame assemblant les mots qui donnent sens \u00e0 la nouvelle dans\nl\u2019espace soudain priv\u00e9 de meubles, d\u2019air, quelques secondes comme une \u00e9ternit\u00e9 sur\nune ligne de cr\u00eate entre deux mondes o\u00f9 l\u2019on se tient chancelant. Les id\u00e9es qui\nviennent au moment o\u00f9 le sang remonte \u00e0 la t\u00eate, personne ne peut les\nimaginer&nbsp;: avec tout ce sale va bien falloir deux machines, est-ce que le\nchauffe-eau est en marche, penser \u00e0 acheter des cigarettes et la Carte Orange\nd\u2019octobre. Une heure de transport et nous voici parmi les vivants qui, en cinq\njours, ont eu le temps de se composer un air, de comparer le noir et\nl\u2019anthracite, de s\u2019ajuster. Je d\u00e9barque le nez encore rouge de la plage. Sur le\nbanc en bois, sagement install\u00e9s, on \u00e9coute le cur\u00e9 puis on nous l\u00e2che sur la\nnationale o\u00f9 se croisent les trente-huit tonnes. Le cimeti\u00e8re n\u2019est qu\u2019\u00e0 cent\nm\u00e8tres, on s\u2019y rend \u00e0 pied, enjambant les flaques laiss\u00e9es par les averses du\nmatin. L\u2019inhumation ne prend qu\u2019une minute \u2013 quelques fleurs sur le ch\u00eane et\nc\u2019est fini. On me prend par le bras. On me cale entre oncle et tante. Les gens\nd\u00e9filent. Je n\u2019en reconnais pas un. On me broie la main, on colle ma joue \u00e0 d\u2019autres\njoues pleines de larmes. Je suis au centre de l\u2019attention, au croisement des\nregards, objet de toutes les sollicitudes provisoires. <em>Je suis le fils<\/em>&nbsp;\u2013\nr\u00e9duit \u00e0 cette place ce jour de septembre, serr\u00e9 par tant de bras que je ne\nsais plus de quoi est faite la douleur. <\/p>\n\n\n\n<p><em>27 septembre 2019<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui reste c\u2019est\nle silence. Le vent dans les arbres du parc, la rue les fen\u00eatres ouvertes, les\ncamions sur les rocades, les cris de la cour d\u2019\u00e9cole, les trains qui passent\nsans s\u2019arr\u00eater, le disque sur la platine, les \u00e9changes au t\u00e9l\u00e9phone, tous les\n\u00ab&nbsp;Joyeux Anniversaire&nbsp;\u00bb, toutes les \u00ab&nbsp;Bonne Ann\u00e9e&nbsp;\u00bb. 1990,\n1995, ce qui reste c\u2019est le silence, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. Ce matin on passait rue\nde la Station. Les klaxons sous la pluie, les talons sur les trottoirs, les\nsonnettes des bicyclettes, la vie s\u2019\u00e9coulait et pourtant, rue de la Station, ce\nmatin, le silence recouvrait tout. \u00c7a fait maintenant vingt-quatre et\nvingt-neuf ans que \u00e7a dure. La ville a beau \u00e9riger des tours, les foreuses\npercer des tunnels, rien ne se dresse contre le silence, rien ne s\u2019enfonce plus\nprofond que lui. Il embrasse la vie comme la nuit succ\u00e8de au jour et le jour \u00e0\nla nuit ce 27 septembre 2019. Il a toujours r\u00e9gn\u00e9 sur le monde,\naffirmant&nbsp;: Ce qui s\u2019entend au dehors jamais ne me recouvrira. Chaque\nann\u00e9e le gonfle de bouches qui se taisent. Le compte d\u00e9passe d\u00e9sormais nos dix\ndoigts. Ces derniers mois deux d\u2019entre nous sont partis. J\u2019entends la rumeur du\nmonde s\u2019assourdir. Je sais encore le crissement du tram, l\u2019orage sur la\nverri\u00e8re, le chat qui ronronne, la machine qui essore, le gr\u00e9sillement des\nn\u00e9ons dans les grandes surfaces. Je reconnais les mobylettes dans le calme de\nl\u2019\u00e9t\u00e9, les Mirages le 14 juillet, la sonnerie du r\u00e9veil, les annonces sur les r\u00e9pondeurs,\nles cris des supporters, les retards dans les haut-parleurs des quais vent\u00e9s.\nJe sais pourtant que d\u2019un 27 septembre \u00e0 l\u2019autre le silence vole au monde le\npoids dans l\u2019air des corps aim\u00e9s, leurs rires, leurs secrets murmur\u00e9s. De 27\/09\nen 27\/09 le monde s\u2019estompe, le monde se d\u00e9peuple. Le silence gagne. Il gagne \u00e0\ntous les coups.&nbsp; <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>27 septembre 1990 Sans passage par l\u2019\u00e9glise tout est triste et silencieux. Rendez-vous au Celtic \u00e0 10h30. Personne d\u2019autre que moi ne se pr\u00e9sente. Au comptoir je commande un demi. 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