{"id":132610,"date":"2023-07-30T17:20:29","date_gmt":"2023-07-30T15:20:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=132610"},"modified":"2023-07-30T17:20:31","modified_gmt":"2023-07-30T15:20:31","slug":"ete2023-08-un-trait-dunion-indispensable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-08-un-trait-dunion-indispensable\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #08 | \u00ab\u00a0un trait d&rsquo;union indispensable\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Et si je l\u2019avais retrouv\u00e9\u00a0? La vie est une carte, on cherche son itin\u00e9raire. L\u2019itin\u00e9raire est un corps, la vie est un corps de carte pli\u00e9e d\u00e9pli\u00e9e retourn\u00e9e. Et si j\u2019avais cherch\u00e9 avec le doigt une situation g\u00e9ographique, affective, m\u00e9morable, fugace, dans les plis de mon corps carte, le seul \u00e0 pouvoir \u00e0 oser \u00e0 tenter \u00e0 d\u00e9sirer la route, la d\u00e9partementale, le d\u00e9cor, les d\u00e9tails, et si, et si je l\u2019avais retrouv\u00e9\u00a0? Je suis en charge. Je suis la seule \u00e0 pouvoir le faire. Comme le petit poucet qui doit sauver ses fr\u00e8res est le seul \u00e0 avoir l\u2019instinct de semer les cailloux, itin\u00e9raire, route, chemin, je suis la seule \u00e0 allumer la lumi\u00e8re ici, il fait bien sombre mon capitaine. Nous sommes tous morts. Ou nous sommes tous indiff\u00e9rents. R et M sont morts, L et B d\u00e9sarm\u00e9es, et, puisque c\u2019est une histoire de temps, je suis la seule de ma g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 ne pas \u00eatre insouciante. Ceux n\u00e9s \u00e0 mon \u00e9poque \u2013 que des gar\u00e7ons \u2013 s\u2019en moquent \u2013 c\u2019est une histoire de femmes, entre les femmes qui survivent et celles qui doivent noter, je dois noter. Je dois noter avant le Tout doit dispara\u00eetre du volet roulant final ferm\u00e9, un pissenlit dans le trottoir, un tag d\u00e9lav\u00e9, et puis plus rien. Je suis la seule \u00e0 \u00eatre capable de r\u00e9sumer, extraire, r\u00e9cup\u00e9rer les preuves. C\u2019est une grande charge. Ma carte corps est ab\u00eem\u00e9e, j\u2019ai peur qu\u2019elle se d\u00e9chire. Si c\u2019est le cas, nous serions tous pass\u00e9s du plein au vide dans un battement de cil \u2013 c\u2019\u00e9tait le soir, et j\u2019ai souhait\u00e9 ardemment que la nuit passe tr\u00e8s vite (j\u2019\u00e9tais enfant), tant j\u2019avais envie de vivre d\u00e9j\u00e0 le matin, d\u2019\u00eatre d\u00e9j\u00e0 active, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 exauc\u00e9e, j\u2019ai ferm\u00e9 les paupi\u00e8res, les ai r\u00e9ouvertes, \u00e7a n\u2019a dur\u00e9 qu\u2019une seconde, le matin \u00e9tait l\u00e0. J\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a sublime (j\u2019\u00e9tais enfant). \u00c0 l\u2019heure o\u00f9 mon corps carte se penche vers l\u2019arri\u00e8re, je change d\u2019avis, ce n\u2019\u00e9tait pas sublime, mais terrifiant. Je change d\u2019avis. Ils n\u2019\u00e9taient pas communs. Ils n\u2019\u00e9taient pas indestructibles. Ils n\u2019\u00e9taient pas comme tout le monde, et pourtant dieu sait si tout le monde est comme tout le monde, mais pas eux, ou bien ils \u00e9taient comme tout le monde, incomparables. L\u2019histoire de la carte postale, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9e. Elle n\u2019a l\u2019air de rien. Qu\u2019est-ce que \u00e7a raconte\u00a0? Une co\u00efncidence, une anecdote, un \u00e9v\u00e9nement non dramatique, sans gravit\u00e9. Une carte postale sans gravit\u00e9, <em>c\u2019est bien normal<\/em> (dit Pierre Fresnay dans <em>L\u2019assassin habite au 21<\/em>). Une rencontre accidentelle. Je suis petite et je suis vieille. Je suis en charge de rendre compte d\u2019une rencontre accidentelle, dentelle. Il y en avait \u00e0 la brocante ce matin, diaphane, comme si le lin avait perdu la moiti\u00e9 de ses fils en route. La matriarche a perdu tous ses fils, bien plus que la moiti\u00e9, \u00e0 cause des trains qui partent vers Dora, Dachau, et rentrent \u00e0 vide. Et il y a le passage du bac. Et si je l\u2019avais retrouv\u00e9\u00a0? Ce serait extraordinaire. Et si j\u2019avais retrouv\u00e9 sur la carte ce qui est in-retrouvable, inv\u00e9rifiable\u00a0? Je peux toujours d\u00e9cider que c\u2019est vrai, que c\u2019est la bonne r\u00e9ponse. Je peux toujours parler du doute qui est une bonne mani\u00e8re de vivre. Je peux toujours continuer de marcher sur la jambe du doute et celle du certain, d\u2019une certitude interne, profonde, \u00e7a ne mange pas de pain. Mais si c\u2019\u00e9tait lui, si c\u2019\u00e9tait le bon bac, le bon endroit, le lieu exact\u00a0? [\u00ab\u00a0Le bruit sourd des cha\u00eenes guidant le bac d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre de l\u2019Odet, entre la cale du vieux port de B\u00e9nodet et celle de Sainte-Marine, le port bigouden de Combrit. Historien amateur, Renan Clorennec n\u2019a pas oubli\u00e9 le va-et-vient du bateau qui, jour et nuit, transportait v\u00e9hicules et passagers jusqu\u2019en 1972, entre le pays fouesnantais et le pays bigouden. Un trait d\u2019union indispensable pour le sud de la Cornouaille, \u00e9vitant un d\u00e9tour de pr\u00e8s de 40 km par le centre-ville de Quimper. La suite est r\u00e9serv\u00e9e aux abonn\u00e9s\u00a0\u00bb.] Je ne suis pas abonn\u00e9e, ce n\u2019est pas grave. C\u2019est comme ces livres dont on a lu que quelques pages, le d\u00e9but, le milieu, mais on sait ce qu\u2019ils contiennent. Non pas qu\u2019ils soient d\u00e9cevants, ennuyeux et qu\u2019on n\u2019a pas l\u2019envie d\u2019en savoir plus, on sait ce qu\u2019ils contiennent parce que \u00e7a rentre en soi, \u00e7a prolonge le bras, \u00e7a se met sur le flanc, notre flanc, et d\u00e8s qu\u2019on marche \u00e7a se met \u00e0 marcher avec nous, \u00e7a se d\u00e9place comme un v\u00eatement, j\u2019allais dire un nouveau v\u00eatement, mais non, c\u2019est un v\u00eatement ancien, qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, mais invisible, et d\u2019avoir pris le livre en main le fait r\u00e9appara\u00eetre. On touche sa texture, coton, velours, c\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019on le touche, et non, on l\u2019a touch\u00e9 avant de na\u00eetre, avant le germe des \u00e9toiles, cosmos et tout le fatras, le gaz, la mati\u00e8re noire et les grandes \u00e9tincelles. Il y a des choses qu\u2019on sait sans les conna\u00eetre. J\u2019entends ce bruit, ce bruit qui est \u00e9crit, \u00ab\u00a0le bruit sourd des cha\u00eenes guidant le bac d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre de l\u2019Odet\u00a0\u00bb, parce qu\u2019il est \u00e9vident, il est de la famille des substances principales. Avec son air p\u00e9quenot. La paille coll\u00e9e \u00e0 nos semelles toujours. M\u00eame cir\u00e9es, m\u00eame neuves, m\u00eame le dimanche. Les p\u00e2tes d\u00e9coup\u00e9es \u00e0 la main. Le cuir qui n\u2019a m\u00eame plus de peau, r\u00e2p\u00e9. Nous sommes r\u00e2p\u00e9s. R et M d\u00e9coup\u00e9s en morceaux, en lamelles, frott\u00e9s contre les m\u00e9taux d\u2019usine, contre les clous et travers\u00e9s d\u2019\u00e9chardes, moule du fondeur, \u00e9cume de la fonte br\u00fblante qu\u2019il faut r\u00e9cup\u00e9rer, \u00e9chafaudages, tubes, chevilles, tout \u00e7a monte dans le bac. On entend bien le cri des mouettes, d\u2019ici aussi. On monte tous dans le bac. Pour faire simple\u00a0: tous dedans. R, M L, B et moi. Ajouter \u00e0 chacun les corps fant\u00f4mes, et moi qui fait corps carte, pour voir. Ce que je tente de rassembler n\u2019a pas de consistance, tu m\u2019\u00e9tonnes que \u00e7a urge, que \u00e7a coince, que ce ne soit pas entre guillemets (index et majeurs activ\u00e9s de chaque c\u00f4t\u00e9 de la t\u00eate) normal. Alors je fais comme tout le monde. Je suis comme tout le monde. J\u2019ai des br\u00fblures. J\u2019ai le ventre vide. Je me cogne les pieds. Je regarde une photo. J\u2019\u00e9vite de regarder une photo. Je vois une photo sans poser le regard dessus, comme tout le monde. On est fait de \u00e7a. De passages sur des bacs. Du bruit des cha\u00eenes, du bruit des mouettes, et les mouettes crient,<em> c\u2019est bien normal<\/em>, car elles sentent, ou elles savent, qu\u2019un moment est insupportable. Il ne s\u2019est rien pass\u00e9. Ce n\u2019est m\u00eame pas une histoire de Styx. On a travers\u00e9 tranquillement, avec le hasard entre nous, parce que les choses se font comme \u00e7a, par accident. On ne peut pas dire qu\u2019on n\u2019a pas eu mal. On a eu mal. On ne peut pas dire qu\u2019on n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 bien, on \u00e9tait bien. Mais je ne peux pas \u00e9crire de testament, toujours. L\u2019id\u00e9e du bac, c\u2019est bien d\u2019aller d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre. Allons.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"930\" height=\"503\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/photo-prise-au-debut-des-annees-70-collection-Serge-Duigou.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-132611\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/photo-prise-au-debut-des-annees-70-collection-Serge-Duigou.jpg 930w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/photo-prise-au-debut-des-annees-70-collection-Serge-Duigou-420x227.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/photo-prise-au-debut-des-annees-70-collection-Serge-Duigou-768x415.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 930px) 100vw, 930px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>(photo des ann\u00e9es 1970, <a href=\"https:\/\/www.letelegramme.fr\/finistere\/pont-l-abbe-29120\/le-bac-a-chaines-entre-benodet-et-sainte-marine-3037146.php\">collection Serge Duigou<\/a>)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et si je l\u2019avais retrouv\u00e9\u00a0? 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