{"id":132674,"date":"2023-08-16T15:20:33","date_gmt":"2023-08-16T13:20:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=132674"},"modified":"2023-09-05T08:00:51","modified_gmt":"2023-09-05T06:00:51","slug":"ete-2023-08-de-ce-cote-ci-du-monde","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-08-de-ce-cote-ci-du-monde\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 2023 #08 | de ce c\u00f4t\u00e9-ci du monde (1) (2) (3)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le m\u00eame espace-temps disons, il y avait une femme (appelons-l\u00e0 D. par convention) (pour fixer les id\u00e9es) qui elle aussi avait quatre enfants (comme si les id\u00e9es pouvaient se fixer). S\u00fbrement contemporaines. D. et elle ne se connaissaient pas, mais l\u2019une comme l\u2019autre \u00e9taient ce qu\u2019on appelle femme au foyer. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une profession, puisque l\u2019activit\u00e9 n\u2019est pas r\u00e9mun\u00e9r\u00e9e. Un \u00e9tat, un statut, un travail peut \u00eatre, une charge en \u00e9change de laquelle on est nourrie, log\u00e9e, blanchie, soign\u00e9e, consid\u00e9r\u00e9e et employ\u00e9e (et aussi aim\u00e9e)&nbsp;: ce temps-l\u00e0 est offert, on \u00e9duque les enfants, on les nourrit et les soigne. Et les prot\u00e8ge. Dans le meilleur des cas. Le plus souvent. On tient propre la maison, le m\u00e9nage, les habits, les emplois du temps. Le chef de famille, lui, rapporte au foyer (ce n\u2019est pas un chef de foyer, \u00e7a ne se dit pas mais ce sont des faits) le fruit de son travail exerc\u00e9 dans sa profession (une somme d\u2019argent qu\u2019on d\u00e9pose sur un compte en banque \u2013 obligatoire \u2013 dont on se sert pour l\u2019entretien de ladite famille-foyer-maison) (\u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 \u2013 ce n\u2019est pas si loin \u2013 D. devait , sur les ch\u00e8ques avant sa propre signature \u00e0 cet endroit-l\u00e0, porter la mention \u00ab&nbsp;pp&nbsp;\u00bb \u2013 par procuration \u2013 parce que, de ch\u00e9quier, elle n\u2019avait pas le droit d\u2019en poss\u00e9der \u00e0 son nom) (son nom, d\u2019ailleurs, \u00e9tait celui de son \u00e9poux-mari point barre). Quand m\u00eame ces choses changeraient, D. (et elle) s\u2019en acquittent avec discernement et l\u00e9gitimit\u00e9. Ce n\u2019est pas tant qu\u2019elles aiment ce qu\u2019on peut appeler travail, mais elles s\u2019y pr\u00eatent. Il y a dans le travail professionnel, qui lui aussi s\u2019exerce sous contrat, un lien, la subordination, qui n\u2019existe pas dans le leur&nbsp;: au travail professionnel (qu\u2019on pourrait opposer au domestique), les ordres donn\u00e9s par la hi\u00e9rarchie (sup\u00e9rieure) sont \u00e9nonc\u00e9s pour \u00eatre suivis, il s\u2019ensuit la r\u00e9alisation de ce travail dans les conditions et les possibilit\u00e9s requises. Le lien qui unit celui que ces deux femmes, m\u00e8res de quatre enfants, exercent se nomme mariage&nbsp;: il est contract\u00e9 donc (c\u2019est un contrat) par deux \u00eatres (le plus souvent de sexe diff\u00e9rent  \u2013 alors toujours) qui se doivent fid\u00e9lit\u00e9 et assistance (pour le meilleur et pour le pire) (ce que \u00e7a semble d\u00e9suet). Des ordres suivis d\u2019effets, lesquels peuvent (sinon doivent) \u00eatre suivis, \u00e9valu\u00e9s, discut\u00e9s, r\u00e9orient\u00e9s, repris, redemand\u00e9s r\u00e9ordonn\u00e9s. D. emmenait ses enfants dans la maison du bord de mer, trois filles et le petit dernier; celui-ci portait le m\u00eame pr\u00e9nom que le fils de L. mort dans l\u2019accident de septembre soixante-dix sept, elle arr\u00eatait la voiture devant cette boulangerie-ci, du c\u00f4t\u00e9 de Rue ou plus loin sur le chemin du retour je crois bien, et on achetait des flans. Aux pruneaux, parfois. On les mangeait en allant : il \u00e9tait cinq heures du soir, on en avait encore pour une heure et demie, on serait \u00e0 la maison une heure avant le souper, ce qui laissait le temps de le pr\u00e9parer. D. \u00e9tait d\u2019une autre classe qu\u2019elle, mais toutes les deux s\u2019accommodaient de leur situation \u2013 la \u00ab&nbsp;situation&nbsp;\u00bb est un terme enviable qu\u2019on adoptait alors pour savoir si celui qui voulait \u00e9pouser celle-ci ou celle-l\u00e0 en disposait d\u2019une suffisamment favorable pour donner au m\u00e9nage une aise suppos\u00e9e avantageuse et \u00e0 l\u2019\u00e9pous\u00e9e et \u00e0 leur prog\u00e9niture. D. avait \u00e9pous\u00e9 un fringant jeune homme, petit mais blond et vif, chef d\u2019entreprise \u00e7a ne se disait pas, industriel \u00e9tait plus au go\u00fbt de ces jours-l\u00e0, plus adapt\u00e9. Il dirigeait une usine, laquelle fabriquait des chaussettes. Une trentaine de salari\u00e9s (\u00e7a ne me dit rien, ce mot \u00ab&nbsp;salari\u00e9s&nbsp;\u00bb&nbsp;: il doit \u00eatre venu plus tard aussi), il exer\u00e7ait sur eux (ses employ\u00e9s), et puis ensuite sur elles (la profession a \u00e9volu\u00e9 et les femmes s\u2019y sont mises), un pouvoir sans le moindre partage, ainsi qu\u2019il en usait dans son foyer, sa famille, sa maison. Au vrai il en avait plusieurs, de maisons&nbsp;: celle de Moreuil, plus celle de Fort-Mahon, plus celle de la campagne o\u00f9 le type aimait chasser. J\u2019aime bien penser pourtant que la maison de Moreuil fut celle qu\u2019avait, en dot, apport\u00e9e D. J\u2019aime me souvenir de la mani\u00e8re dont elle le rabrouait, quand se croyant encore \u00e0 son usine, il ordonnait en rentrant vers huit heures apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 dieu savait bien o\u00f9, il ordonnait du haut de son m\u00e8tre soixante-cinq qu\u2019on lui serve quelque chose. \u00ab&nbsp;Fais-le toi-m\u00eame&nbsp;\u00bb laissait-elle tomber. Sans hausser le ton. Les enfants n\u2019\u00e9taient pas l\u00e0, ils jouaient dans leurs chambres, et lui se servait son whisky, dans son verre particulier, bougonnait un peu, allait \u00e0 la cuisine chercher des gla\u00e7ons sans lui dire un mot \u2013 elle \u00e9tait l\u00e0 \u00e0 pr\u00e9parer la salade \u2013 et s\u2019asseyait dans son fauteuil pour le d\u00e9guster (son breuvage, pas son si\u00e8ge). Il \u00e9tait huit heures du soir, les informations geignaient \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, et bient\u00f4t on allait manger le hachis parmentier. Il \u00e9tait rare qu\u2019il v\u00eent avec eux au bord de la mer, il restait \u00e0 son usine le plus souvent, sauf durant le mois d\u2019ao\u00fbt que tout ce petit monde passait sur le front de mer&nbsp;: \u00e0 mar\u00e9e basse, on p\u00eachait des crevettes qu\u2019on faisait frire dans une grande po\u00eale au sous-sol, on saupoudrait \u00e7a de farine quelques gouttes de citron (pas trop surtout) et on les apportait ensuite dans un plat sur la terrasse, on entendait des chansons de Richard Antony ou Dalida qui sortaient de la radio dans le salon (on ne d\u00e9m\u00e9nageait pas la t\u00e9l\u00e9), on pouvait s\u2019amuser si l\u2019humeur y \u00e9tait \u00e0 quelque jeu de soci\u00e9t\u00e9 (comme on dit) mais le plus souvent, il y avait forte une tension. D. ne souriait jamais, sauf aux b\u00eatises des enfants. Son mari non plus, mais haussait le ton \u00e0 ces m\u00eames b\u00eatises. En v\u00e9rit\u00e9, la p\u00eache aux crevettes repr\u00e9sentait pour lui l\u2019un des summums de l\u2019ennui \u2013 il \u00e9tait chasseur (on dirait aujourd\u2019hui qu\u2019il avait toutes les tares : c\u2019est cela, sauf qu\u2019il avait en horreur ce qu\u2019on nommait alors les vices&nbsp;: le jeu, les cartes, la luxure ou la gourmandise, et s\u2019il buvait le soir (un verre et un seul) il d\u00e9testait les cigarettes). D\u2019ailleurs (ou justement) D. ne fumait pas, n\u2019aimait pas les jeux, ne buvait pas d\u2019alcool, fort ou pas. Elle en d\u00e9testait m\u00eame l\u2019odeur. Elle aimait manger et cuisiner, et elle n\u2019\u00e9tait pas du genre \u00e0 prendre une bonne (on ne disait pas femme de m\u00e9nage, et encore moins technicienne de surface ou autre saloperie \u00e9dulcorante et hypocrite dont notre monde contemporain adore l\u2019usage) (on disait peut-\u00eatre un peu domestique). Non qu\u2019elle ne p\u00fbt se l\u2019offrir, car sup\u00e9rieurement riche financi\u00e8rement : en tout cas, \u00e0 son mari puisque (je ne l\u2019ai appris que plus tard) l\u2019usine lui appartenait, ainsi que la maison de plage, et aussi la propri\u00e9t\u00e9 non loin de la ville&nbsp;: il y avait l\u00e0 un \u00e9tang immense o\u00f9 son p\u00e8re avait fait installer une hutte et o\u00f9 il chassait le canard. C\u2019est l\u00e0-dessus que lorsque on venait lui demander la main de sa fille a\u00een\u00e9e il statuait. Si le type chassait, \u00e7a pouvait aller plus loin. Sinon, c\u2019\u00e9tait non, point barre. Et lorsque il arriva pour faire sa demande, le p\u00e8re de D. s\u2019enquit de savoir si : l\u2019autre alors fut trop content de parler de ce passe-temps qu\u2019il avait, les canards, le matin t\u00f4t, les cris, celui des colverts entre tous reconnaissable, et les p\u00e2t\u00e9s qu\u2019on en faisait chez lui (pas lui (c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 s\u2019abaisser), non, sa m\u00e8re), et de vanter les m\u00e9rites de son chien et de son fusil \u00e0 deux coups, manufactur\u00e9 \u00e0 Saint-\u00c9tienne, de ses appeaux qu\u2019il peignait lui-m\u00eame ou qu\u2019il fa\u00e7onnait dans des coupes de roseaux, l\u2019affaire \u00e9tait faite. D. avait consenti : il l\u2019amusait un peu, alors. Il n\u2019\u00e9tait pas dr\u00f4le, cependant, et n\u2019aimait pas danser, \u00e0 son contraire, elle en fut tr\u00e8s d\u00e9\u00e7ue mais n\u2019en dit rien. Elle et lui firent leurs quatre enfants d\u2019affil\u00e9e, comme on renseigne un questionnaire o\u00f9 les r\u00e9ponses sont d\u00e9j\u00e0 toutes pens\u00e9es pour vous. Avec les ann\u00e9es, elle \u00e9tait devenue assez imposante, elle riait parfois avec ses enfants, mais ne supportait plus le ton d\u2019adjudant de celui qui, de fait, \u00e9tait son employ\u00e9&nbsp;: les fun\u00e9railles du p\u00e8re \u00e9taient pass\u00e9es, on avait \u00e9t\u00e9 voir le notaire, il n\u2019\u00e9tait pas question de changer quelque clause que ce soit au mariage, m\u00eame si, aux derni\u00e8res nouvelles, il faudrait bient\u00f4t vendre l\u2019entreprise qui p\u00e9riclitait un peu. D. h\u00e9ritait de quatre-vingt pour cent, sa s\u0153ur des vingt autres. Son mari g\u00e9rait (\u00e7a ne se disait pas sur le mode ni le sens que \u00e7a a pris plus tard).  Il avait un associ\u00e9 (qui \u00e9tait aussi le beau-fr\u00e8re de D.). La confiance que D. t\u00e9moignait \u00e0 ce type maigre et froid \u00e9tait inversement proportionnelle \u00e0 l\u2019amour qu\u2019elle avait pour sa s\u0153ur (appelons-la O. si vous voulez bien \u2013 elle appara\u00eet ici mais ce n\u2019est qu\u2019une ombre). Le mari de D. s\u2019amusait beaucoup avec son beau-fr\u00e8re, tr\u00e8s souvent, parce que ce type, froid maigre et cynique disposait du m\u00eame humour que lui&nbsp;: une esp\u00e8ce de mixte malodorant entre le salace et le pu\u00e9ril \u2013 et lui aussi (fatalement) aimait la chasse \u00e0 la hutte. Ils s&rsquo;y retrouvaient pour flatuler de concert. Et en rire. Les enfants avaient pris l\u2019habitude de surnommer cet oncle \u00ab&nbsp;tonton chaussettes&nbsp;\u00bb parce qu\u2019ils avaient appris, on ne sait trop de qui ni d\u2019o\u00f9, que ce type avait r\u00e9ussi le prodige de faire en sorte que les fils de ses productions se d\u00e9sagr\u00e8gent (notamment aux bouts des orteils (particuli\u00e8rement le plus gros) et aux talons) apr\u00e8s un usage limit\u00e9 au plus juste (trois ou quatre ports et le truc, \u00e0 la faveur de la sueur, se d\u00e9compose). Cette histoire avait eu le vent en poupe durant les ann\u00e9es soixante et soixante-dix, quand l\u2019heure n\u2019\u00e9tait pas vraiment aux \u00e9conomies \u2013 les affaires p\u00e9riclit\u00e8rent au premier choc p\u00e9trolier, s\u2019amplifi\u00e8rent au deuxi\u00e8me et s\u2019ab\u00eem\u00e8rent avec la venue de la gauche au pouvoir. On vendit. Un peu avant et plut\u00f4t tr\u00e8s bien. D. garda confiance en son mari, c\u2019\u00e9tait un couple cr\u00e9\u00e9 dans une optique parfaitement budg\u00e9taire et profitable \u2013 il n\u2019y a pas d\u2019amour heureux \u2013 on nomme \u00e7a un mariage de raison \u2013 et leurs enfants avaient grandi, s\u2019\u00e9taient plus ou moins int\u00e9gr\u00e9s. Le cadet reprit la boutique de l\u2019oncle chaussette (de laquelle son p\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 le g\u00e9rant des dizaines d\u2019ann\u00e9es avant de prendre une retraite assez tardive et semble-t-il m\u00e9rit\u00e9e, deux ans \u00e0 peine avant un infarctus qui l\u2019emporta brutalement), la transforma tout en apprenant \u00e0 piloter un Cesna ou quelque chose d\u2019approchant, dans lequel il perdit la vie, un jour de brouillard o\u00f9 le contr\u00f4le lui en \u00e9chappa et qui le pr\u00e9cipita sur un camion-remorque transportant des hydrocarbures, sur l\u2019autoroute du Nord. Il avait mis au monde trois enfants&nbsp;: D. s\u2019en occupa avec sa bru jusque cette nuit, elle avait quatre-vingt-douze ans, o\u00f9, en r\u00eave la nuit, lui apparut son fils qui lui souriait tout en lui tendant la main&nbsp;: elle la prit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong> | de ce c\u00f4t\u00e9-ci du monde (2)<\/strong><br>aucune id\u00e9e de son pr\u00e9nom, ou alors Pierrette&nbsp;? (ne l&rsquo;appelons plus D.) celle qui achetait des flans \u00e0 ses enfants sur le chemin du retour \u2013 de l\u2019\u00e9crire, oui, peut-\u00eatre la reconna\u00eetriez-vous en la croisant \u2013 mais elles ne se connaissaient pas, de m\u00eame qu\u2019elle ne connaissait pas Odette (sa s\u0153ur portait ce m\u00eame pr\u00e9nom \u2013 une de ses s\u0153urs) qui vivait dans cette m\u00eame ville, Odette dans le m\u00eame espace-temps, qui vivait en face du garage Ford tenu par un type qui avait des enfants dans les m\u00eames classes que les siens, ceux de la bonne bourgeoisie (pas les siens, non) qui allait aux concerts de musique classique \u00e0 la maison de la culture, inaugur\u00e9e en grandes pompes par le Malraux d\u2019alors , celui du \u00ab&nbsp;entre ici Jean Moulin, avec ton terrible cort\u00e8ge&nbsp;\u00bb <br>cette Odette-l\u00e0 <br>elle avait fait trois enfants avec un cheminot, pas un roulant, bizarre cette id\u00e9e de l\u2019orpheline qui s\u2019attache \u00e0 elle, ou alors simplement seulement une vieille tante dans les Ardennes, une petit bonne femme \u00e9nergique, aux cheveux boucl\u00e9s sans doute bigoudis, amusante et amus\u00e9e, son homme \u00e9tait une baraque, cent kilos son m\u00e8tre quatre-vingt, et voil\u00e0 qu\u2019\u00e0 eux deux, ils avaient retap\u00e9 la maison, am\u00e9nag\u00e9 les combles et greniers, en faisant des chambres pour les gar\u00e7ons (deux), au deuxi\u00e8me, celle de la fille qui \u00e9tait l\u2019a\u00een\u00e9e et la leur au premier, la salle d\u2019eau qu\u2019ils avaient invent\u00e9e derri\u00e8re la cuisine, au rez-de-chauss\u00e9e et puis les chamailleries, il y avait cette id\u00e9e de venir manger \u00e0 l\u2019heure, elle les appelait du bas de l\u2019escalier et s\u2019ils \u00e9taient en retard, on servait le tout dans l\u2019assiette et il n\u2019\u00e9tait pas question de ne pas finir \u2013 une esp\u00e8ce de charme, une sorcellerie un agissement \u00e0 m\u00eame de leur faire comprendre une sorte de respect militaire \u2013 une domination un esclavage, une \u00e9ducation&nbsp;? \u2013 et rapidement parce que telles \u00e9taient leurs conditions, les enfants s\u2019en all\u00e8rent, l\u2019a\u00een\u00e9e n\u2019aimait pas l\u2019\u00e9cole, le deuxi\u00e8me encore moins peut-\u00eatre, le dernier encore assez, et puis leur premier fils vrilla \u2013 pr\u00e9tendit prendre sa part d\u2019h\u00e9ritage avant le temps oblig\u00e9 ou n\u00e9cessaire qui pourrait le dire&nbsp;? alors que faire&nbsp;? ils la lui donn\u00e8rent, et le pauvre homme alla s\u2019ab\u00eemer dans l\u2019achat d\u2019un commerce dans l\u2019est, puis encore \u00e0 Charleville-M\u00e9zi\u00e8res ou quelque chose, buraliste, fit faillite puis se supprima d\u2019alcool ou d\u2019autres choses en laissant deux m\u00f4mes en bas \u00e2ge \u00e0 son \u00e9pouse \u2013 la fille, l&rsquo;a\u00een\u00e9e \u00e9tait partie depuis longtemps, mari\u00e9e bient\u00f4t divorc\u00e9e, le cadet \u00e0 Lyon faisait des \u00e9tudes d\u2019ing\u00e9nieur, et elle, leur m\u00e8re, tenait encore la maison, ils h\u00e9berg\u00e8rent le p\u00e8re, un vieillard qui avait fait les deux guerres, sourd comme un pot qui n\u2019ouvrait son sonotone que parcimonieusement, il descendait la rue tous les jours \u00e0 la m\u00eame heure, allait s\u2019asseoir sur un banc, toujours le m\u00eame, aux abords des jardins du cirque, puis il devint s\u00e9nile, insupportable il l\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0, on l\u2019interna dans l\u2019\u00e9tablissement qui jouxtait la prison o\u00f9 on mettait encore \u00e0 mort ceux (moins celles) qu\u2019on avait d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 le m\u00e9riter \u2013 il y mourut et c\u2019est alors qu\u2019ils vendirent la maison en face du garage pour en acheter une autre, \u00e0 une vingtaine de kilom\u00e8tres au nord de la ville, ce fut le moment de la retraite du vieux p\u00e8re, toujours gaillard, toujours en forme, et elle qui le suivait, toujours souriante toujours heureuse, ce petit bout de femme qui, elle, avait l\u00e2ch\u00e9 le travail avant la retraite, ce travail qu\u2019elle avait pris quand les enfants \u00e9taient partis, Papillons Blancs ou quelque chose Lino Ventura je ne sais plus bien, avec son mari \u00e0 retaper cette vieille long\u00e8re mais l\u2019\u00e2ge venait, c\u2019est de r\u00e9cup\u00e9rer qui est difficile, on fit faire quelques travaux de force, on d\u00e9cora, repeignit, bricola et embellit et elle riait toujours un peu, sa fille lui t\u00e9l\u00e9phonait de temps \u00e0 autre mais vivait sa vie, au loin, en banlieue de la capitale, le cadet venait les voir, rarement, il \u00e9tait occup\u00e9 et avait jet\u00e9 ses \u00e9tudes physique-chimie qui n\u2019avaient pas encore accapar\u00e9 l\u2019\u00e9lectronique (mais \u00e7a viendrait vite, comme l\u2019informatique et le reste du progr\u00e8s) aux orties pour s\u2019emparer d\u2019autres, \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision \u2013 et puis comme le temps passait encore, ce couple de vieilles personnes d\u00e9cida d\u2019une installation dans le sud du pays, et on vendit \u00e0 nouveau \u2013 \u00ab&nbsp;la culbute&nbsp;\u00bb disait en riant le vieil homme \u2013 parce qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, il \u00e9tait vieux, \u00e0 quel \u00e2ge cela commence-t-il on ne sait pas mais on sait quand c\u2019est arriv\u00e9 \u2013 ces choses-l\u00e0 sont dans la t\u00eate \u2013 et elles n\u2019en bougent que si on le d\u00e9sire \u2013 il acheta un petit bateau, un grand appartement sur les hauteurs d\u2019une des collines, elle y v\u00e9cut je crois assez heureuse, au loin s\u2019\u00e9tendait la mer, dans le ciel assez toujours et fr\u00e9quemment bleu luisait un g\u00e9n\u00e9reux astre mais le soleil ne lui disait rien, elle portait un chapeau et des chemisiers \u00e0 manches longues, allait en ville en autobus, y faisait quelques courses, pour les grosses ils y allaient en voiture, quelque part \u2013 quelquefois la visite des amis qu\u2019ils avaient gard\u00e9s, plut\u00f4t en \u00e9t\u00e9, et puis celle des petits enfants parfois \u2013 peu, peu parce que la bru qui ne l\u2019\u00e9tait plus parce que veuve s\u2019\u00e9tait remari\u00e9e, ses deux enfants grandirent, on ne les vit plus, ou peu et de loin en loin, au tournant du si\u00e8cle cela se pr\u00e9cipita et le vieil homme s\u2019en alla \u2013 ils s\u2019aimaient toujours, c\u2019est une histoire dans ce genre, ces deux-l\u00e0, <br><em>toute la vie Suzy la mer bleue les palaces toute la vie<\/em> (non, les palaces, non, ce n\u2019\u00e9tait pas leur genre)<br>elle le pleura quelques ann\u00e9es puis sa vue d\u2019abord puis ses forces ensuite et enfin son d\u00e9sir la quitt\u00e8rent \u2013 j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019elle n\u2019en fut pas \u00e9tonn\u00e9e ni ennuy\u00e9e \u2013 c\u2019est pr\u00e8s de lui qu\u2019elle repose, esp\u00e9rons que leurs \u00e2mes se soient retrouv\u00e9es, un cimeti\u00e8re ordinaire dont le po\u00e8te disait qu\u2019il ne lui \u00e9tait pas assez marin<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>| de ce c\u00f4t\u00e9-ci du monde (3)<\/strong><br>Je ne suis pas certain, mais il me semble que c\u2019\u00e9tait une Lancia \u2013 beige \u2013 il nous emmenait ce soir-l\u00e0 manger des grillades de poissons sur le front de mer, \u00e0 Nettuno \u2013 je ne suis pas certain d\u2019en avoir toujours ou jamais eu peur \u2013 un oncle, appelons-le F. pour fixer les id\u00e9es \u2013 il \u00e9tait n\u00e9 en Tripolitaine (si \u00e7a se trouve, \u00e0 ce moment-l\u00e0 elle \u00e9tait italienne \u2013 ce sont des moments hors du temps \u2013 il semble qu\u2019elle le fut de mille neuf cent onze jusqu\u2019en quarante-trois) (en histoire, je n\u2019ai que des lacunes) dans ces m\u00eames ann\u00e9es dix ou vingt comme \u00e7a, par l\u00e0 \u2013 un si\u00e8cle \u2013 brun, pas tr\u00e8s grand, plus ou moins \u00e9l\u00e9gant, agriculteur chef d\u2019entreprise vignes et oliviers \u2013 son p\u00e8re exer\u00e7ait la profession d\u2019industriel (\u00e7a se disait alors, comme une esp\u00e8ce de haut du panier de la sph\u00e8re du priv\u00e9 \u2013 il y avait une dignit\u00e9, alors, \u00e0 exercer son (ou ses) talent(s) pour le compte de l\u2019\u00c9tat, on \u00e9tait fonctionnaire par vocation, sacerdoce ou opinion politique \u2013 ce n\u2019est pas pour autant qu\u2019on f\u00fbt de gauche en \u00e9tant dans le priv\u00e9, j\u2019aime cette image du monde d\u2019alors (parce que j\u2019aime les illusions) \u2013 dans les savons je crois bien \u2013 je ne sais plus, sept heures et demie du soir, la route va vers la mer et le soleil qui se couche, F. est au volant, \u00e0 sa droite sa femme (elle appelait un de ses neveux \u00ab&nbsp;Pierre le Grand&nbsp;\u00bb en souvenir du tsar, m\u00e9moire et hommage et regrets), elle lui indique une ou deux fois la route, le geste plus la parole et \u00e7a a la faveur et le don de l\u2019agacer \u2013 il ne gronde pas \u2013 deux \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, le neveu et son ami d\u2019alors, ils viennent de parcourir quelques centaines de kilom\u00e8tres, en deux-chevaux \u2013 dans la voiture qui suit, une Fiat je crois bien, le fr\u00e8re du neveu et sa femme d\u2019alors \u2013 sa compagne, son amie, pas son \u00e9pouse \u2013 le repas le soir, la nuit, le bruit des vagues, l\u2019odeur de l\u2019iode, les vagues doucement, la chaleur de la nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 \u2013 dominant les flots, les lumi\u00e8res au loin, le vent l\u00e9ger et les soles qui suivent les spaghettis aux vongoles, puis une p\u00eache qu\u2019il p\u00e8le couteau\/fourchette comme il se doit \u2013 entre F. et celui qui vit \u00e0 ce moment-l\u00e0 sur la place, toujours cet antagonisme, cette rivalit\u00e9 ce concours cette comp\u00e9tition, qui s\u2019incarnent dans les usages, les m\u00e9tiers et les univers, l\u2019agriculture ou les affaires, la production de biens ou leur commerce, mais la m\u00eame \u00e9l\u00e9gance, le m\u00eame \u00e9clat bourgeois, une esp\u00e8ce de distinction dont les reflets s\u2019incarnent dans les v\u00eatements, les parfums et les bijoux, les montres, les alliances d\u2019or rose, et plus loin, les autos les r\u00e9sidences \u2013 il se peut que juste apr\u00e8s guerre, l\u2019un ait emprunt\u00e9 de l\u2019argent \u00e0 l\u2019autre et que de l\u00e0 naqu\u00eet cette animosit\u00e9, ce n\u2019\u00e9tait pas haine mais \u00e7a la tutoyait \u2013 l\u2019autre a-t-il jamais revu le pr\u00eat qu\u2019il f\u00eet&nbsp;? apr\u00e8s guerre, les choses tourn\u00e8rent plut\u00f4t bien, puis, apr\u00e8s cette affaire de quarteron de g\u00e9n\u00e9raux \u00e0 la retraite nettement moins \u2013 l\u2019oncle de la place s\u2019\u00e9tait install\u00e9 en Suisse et celui-ci vint en Italie \u2013 l\u2019un fit faillite une fois puis deux, l\u2019autre continua sa course \u2013 et ce soir-l\u00e0, voil\u00e0 cinquante ans juste tout juste \u00e0 pr\u00e9sent, maintenant (s&rsquo;ils&rsquo;agissait du jour pour ce m\u00eame jour, cinquante ans plus tard, je n&rsquo;en serais pas tellement \u00e9tonn\u00e9) ce soir-l\u00e0, sur la route du retour, il fait nuit, elle, son \u00e9pouse, lui indique une fois de plus et de trop le chemin qu\u2019il faut suivre, il freine arr\u00eate la voiture<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>descends<\/em><br><em>va derri\u00e8re<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">le neveu vint \u00e0 l\u2019avant prendre la place de sa tante laquelle prit la sienne<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ce genre de type qui faisait du vin, qui en vendait, qui aimait Dante et son enfer, qui sortait v\u00eatu comme une esp\u00e8ce de prince, descendait au Gritti \u00e0 Venise (les cocktails Bellini au Harry\u2019s bar), au Plaza \u00e0 Paris, avec son \u00e9pouse vison or perles tout le kit \u2013 Milan la Scala en 55, Maria mise en sc\u00e8ne par Visconti, elle aussi, il faudrait en parler un peu, quand son mari \u00e0 gauche passe l\u2019arme, elle part s\u2019installer dans une r\u00e9sidence pour gens fortun\u00e9s, via del Corso ou del Babuino, oui c&rsquo;est \u00e0 Rome non pourtant, o\u00f9 \u00e9tait-ce, au 22 bis, enfin par l\u00e0, millionnaire mangeant des p\u00e2tes sans beurre parce que<br><em>c\u2019est aussi bon<\/em><br>via Ripetta c\u2019est \u00e7a (il faut dire que les Italiens et le beurre sont assez dissemblables)<br>les repas dans la salle \u00e0 manger qui jouxtait le grand salon blanc, le grand miroir v\u00e9nitien concave en soleil d\u2019or au dessus des canap\u00e9s blancs, la&nbsp;\u00ab&nbsp;propri\u00e9t\u00e9&nbsp;\u00bb au pied du Bou Kornine (mont ou djebel comme tu veux), \u00e0 laquelle on acc\u00e9dait par une all\u00e9e bord\u00e9e d\u2019une centaine de tilleuls, cette odeur \u00e0 l\u2019automne, les lumi\u00e8res et les senteurs du mo\u00fbt de raisin, \u00e2cres sucr\u00e9es l\u00e9g\u00e8rement pourries, les aboiements du chien berger allemand, Dick \u2013 et les sarcasmes, les sourires entendus, quelque chose dans l\u2019air sans transparence<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">lorsqu\u2019il mourut, emport\u00e9 par un cancer du colon, vers la fin des ann\u00e9es soixante-dix, et elle seule, les bijoux, les visons, les perles \u00e0 quoi bon&nbsp;? elle descendait toujours au Plaza, appelait sa s\u0153ur<br><em>viens on prendra un americano<\/em><br>et lui laissait payer l\u2019addition \u2013 d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment seule je suppose, sans enfant parce que \u00e7a n\u2019avait pas pu se faire \u2013 jamais \u2013 seule et son<br><em>vous n\u2019aurez rien<\/em><br>sur le petit bout de papier, dans le coffre de la banque \u2013 cette sensation de l\u2019enfance o\u00f9 elle riait, lui avec son petit sourire au dessus de son foulard de soie chatoyante aux couleurs chaudes, ses cheveux peign\u00e9s noirs sans brillantine et bien s\u00fbr, jamais la moindre cigarette (trop vulgaire)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le m\u00eame espace-temps disons, il y avait une femme (appelons-l\u00e0 D. par convention) (pour fixer les id\u00e9es) qui elle aussi avait quatre enfants (comme si les id\u00e9es pouvaient se fixer). S\u00fbrement contemporaines. D. et elle ne se connaissaient pas, mais l\u2019une comme l\u2019autre \u00e9taient ce qu\u2019on appelle femme au foyer. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une profession, puisque l\u2019activit\u00e9 n\u2019est <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-08-de-ce-cote-ci-du-monde\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e9 2023 #08 | de ce c\u00f4t\u00e9-ci du monde (1) (2) (3)<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":86,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4849,4525],"tags":[],"class_list":["post-132674","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-08-expansion-claude-simon","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/132674","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/86"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=132674"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/132674\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=132674"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=132674"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=132674"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}