{"id":132689,"date":"2023-07-31T12:52:47","date_gmt":"2023-07-31T10:52:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=132689"},"modified":"2023-07-31T15:48:28","modified_gmt":"2023-07-31T13:48:28","slug":"ete20223-08-le-livre-de-sable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete20223-08-le-livre-de-sable\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #08 | le livre de sable"},"content":{"rendered":"\n<p>Un homme est assis sur la plage. Le sable encore chaud rend \u00e0 l\u2019air ce que le soleil lui a donn\u00e9 durant la journ\u00e9e. Douceur en fluide qui inonde les talons de souvenirs encore chauds et qui coule entre les orteils en d\u00e9bordant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Qui engloutit les mains jusqu\u2019aux poignets, qui colle \u00e0 la peau pour faire carapace. Dans le polissage du temps, chaque grain raconte l\u2019histoire de cette terre et mer dans autant de pages qui reposent en tas, qui reposent en plages, qui tapissent le fond des mers et couvrent les d\u00e9serts. Poussi\u00e8re de roches, fragments de coquilles et de squelettes coralliens. Perles de quartz, de micas, de feldspaths, s\u00e9diments mill\u00e9naires. \u00c0 la rencontre des hommes, l\u2019histoire profonde de la terre et de ses mat\u00e9riaux primaires venue se m\u00ealer aux gouttes perdues de ketchup, de sueur enfantine et de cr\u00e8me solaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Sable lisse et humide, ratiss\u00e9 par le va-et-vient des vagues en bordures, aspirant ses proies dans le plus bas du ressac pour les offrir au sable, pour en faire du sable, pour les rendre au sable. Et l\u2019eau qui inonde, et l\u2019eau qui se retire, et le sable qui roule, qui efface, qui polit. Qui, vague apr\u00e8s vague, redonne \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019immense \u00e9tendue d\u2019eau sal\u00e9e vient l\u00e9cher le rivage, toute la nettet\u00e9 originelle d\u2019une pente douce et impeccablement lisse comme si l\u2019absence y avait toujours r\u00e9gn\u00e9. Comme si l\u2019oubli y \u00e9tait ma\u00eetre, comme si le temps n\u2019avait pas de prise. L\u2019eau qui s\u2019abat, le sable qui efface. Une danse \u00e0 deux temps, musique \u00e9ternelle que recouvrent parfois les cymbales d\u2019un vent strident, les percussions d\u2019un orage violent, le chaos destructeur d\u2019un ouragan mais qui retrouve toujours le m\u00e9tronome des vagues.<\/p>\n\n\n\n<p>Un livre ferm\u00e9 dans l\u2019obscurit\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un sac ferm\u00e9. Pages cach\u00e9es, endormies, inoffensives. Livre oubli\u00e9 et pages muettes. Un homme, assis sur la plage, qui regarde devant lui et un livre, dans son sac pos\u00e9 juste \u00e0 cot\u00e9. La surface ondul\u00e9e du sable sur la plage raconte une multitude d\u2019histoires. Chaque creux, chaque bosse en est une. Chaque gouffre, chaque montagne est la trace d\u2019un \u00e9v\u00e9nement. L\u2019empreinte imparfaite du pied d\u2019une femme (grande, petite, brune, rousse, grosse, maigre) qui a march\u00e9 pour aller se baigner, la trace fugace d\u2019un homme (vieux, jeune, manchot, cul de jatte, \u00e0 la peau noire, blanche) press\u00e9 de la rejoindre, autant de creux et de bosses parfaitement anonymes, en tous points similaires. Une mer de vagues immobiles, un d\u00e9sert de dunes minuscules, un recueil d\u2019histoires myst\u00e9rieuses qui sont toutes diff\u00e9rentes mais qui laissent des traces identiques. Et un autre livre au contenu inconnu, au fond d\u2019un sac, qui dort dans l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les grains de roches scintillent sous la lumi\u00e8re rasante. Elles racontent les \u00e9pop\u00e9es terrestres, les volcans, les explosions de lave, les s\u00e9ismes, les tsunamis, les chutes de m\u00e9t\u00e9orites. Elles racontent les batailles des monstres, la mort et les disparitions, la vie et les naissances. Elles refl\u00e8tent les \u00e9toiles du ciel dans le miroir de cette plage, elles r\u00e9pondent aux constellations par des tourbillons que le vent soul\u00e8ve, elles imitent les \u00e9toiles filantes dans le fracas des grandes vagues qui dispersent le sable dans le ciel. Et pr\u00e9disent enfin l\u2019avenir avec ses catastrophes, ses moments de paix, le pas de la femme et celui de l\u2019homme qui laisseront pour unique traces quelques bosses et quelques creux pour qu\u2019ondulent encore et toujours le filage du temps, comme un sablier immobile et perp\u00e9tuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les pages du livre endormi, les lettres et les mots s\u2019attachent, les phrases s\u2019\u00e9crivent, les histoires se d\u00e9lient. Comme des grains de sable qui raconteraient l\u2019homme, la femme, l\u2019enfant, le r\u00eave pass\u00e9 et \u00e0 venir. Sur les pages du livre endormi, les creux et les bosses de la plage de sable ont la forme de lettres soigneusement imprim\u00e9es, de lignes d\u00e9licatement trac\u00e9es, de pages savamment ordonn\u00e9es. La couverture rigide garde au chaud les pens\u00e9es, le marque-page en fils de soie tress\u00e9s enrubanne la tranche \u00e9paisse des pages d\u00e9coup\u00e9es au cordeau qui sentent encore l\u2019encre et la d\u00e9couverte. L\u2019homme assis sur la plage plonge la main dans son sac, saisit l\u2019ouvrage et le sort du sac. Pos\u00e9 \u00e0 plat dans ses mains ouvertes, l\u2019homme regarde le livre comme s\u2019il ne l\u2019avait jamais vu.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme devrait savoir que toutes les histoires qui existent sont \u00e9crites avec le sable de cette plage. Une poign\u00e9e de sable suffit pour \u00e9crire tous les livres qui existent et qui existeront. Ce n\u2019est pas le sable qui manque, ce sont ceux qui y plonge la main. Ce ne sont pas les histoires qui manquent, ce sont ceux qui les racontent. Et puis il y a ceux qui laissent filer le sable dans leur main et qui regardent chaque grain tomber et rejoindre les autres grains de sable sur la plage jusqu\u2019\u00e0 former une bosse, une dune, une montagne. Une trace semblable \u00e0 toutes les autres et pourtant unique. Ceux-l\u00e0 se disent qu\u2019au lieu d\u2019\u00e9crire des histoires, mieux vaut les vivre. Assis sur la plage, l\u2019homme ferme les yeux. Il commence \u00e0 percevoir les phrases de sable s\u2019\u00e9chapper du livre de sable et lui raconter son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le creux de ses mains, le livre qu\u2019il regarde s\u2019efface peu \u00e0 peu. Il sent le fluide chaud lui \u00e9chapper des doigts, glisser dans sa paume et couler sur ses jambes. Ce livre qu\u2019il n\u2019a jamais ouvert r\u00e9v\u00e9lait peut-\u00eatre le chemin vers l\u2019ailleurs. Il aurait pu l\u2019emmener sur les routes d\u2019une autre vie, vers un autre horizon, sous la plume d\u2019un \u00e9crivain qui lui aurait montr\u00e9 les portes \u00e0 ouvrir. Il l\u2019aurait emmen\u00e9 dans des aventures sorties de son imagination. Il lui aurait souffl\u00e9 \u00e0 l\u2019oreille la vie qu\u2019il lui avait choisie, s\u2019en remettant \u00e0 son talent, ses d\u00e9sirs et ses r\u00eaves. L\u2019homme assis sur la plage se l\u00e8ve et, d\u2019un rapide coup de main, se lib\u00e8re des derniers grains de sable encore sur ses jambes. Il referme son sac, le porte sur son \u00e9paule et quitte la plage en direction de ville. Il quitte aussi le grand livre de sable et tous les histoires qui restent \u00e0 \u00e9crire. Il laisse au sable les histoires \u00e9crites par les autres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un homme est assis sur la plage. Le sable encore chaud rend \u00e0 l\u2019air ce que le soleil lui a donn\u00e9 durant la journ\u00e9e. Douceur en fluide qui inonde les talons de souvenirs encore chauds et qui coule entre les orteils en d\u00e9bordant de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Qui engloutit les mains jusqu\u2019aux poignets, qui colle \u00e0 la peau pour faire carapace. 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