{"id":132720,"date":"2023-07-31T22:00:46","date_gmt":"2023-07-31T20:00:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=132720"},"modified":"2023-07-31T22:05:34","modified_gmt":"2023-07-31T20:05:34","slug":"ete2023-07bis-lenergie-ravage-des-hommes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-07bis-lenergie-ravage-des-hommes\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #07bis | l&rsquo;\u00e9nergie ravage des hommes"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas aussi lent qu\u2019en ville, sem\u00e9 d&rsquo;odeurs retenues contre soi, lib\u00e9r\u00e9es d&rsquo;heure en heure quand on arme ses d\u00e9fenses du c\u00f4t\u00e9 des communes, dans la campagne on sent le soleil se soulever d\u00e8s sept heures, c\u2019est un fil suspendu qui t\u2019accompagne dans le corps et chaque fois elle est si heureuse d\u2019accueillir enfin le neveu venu de la ville, avec ses cheveux relev\u00e9s et cr\u00e9pus qui forment une ronde dansante autour du front, boucles en couronne de giboul\u00e9es, frise de Sanson gagn\u00e9e sur le panache des mers. La peau indienne et m\u00e9tiss\u00e9e fait de lui un \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de sa force, gardien des fronti\u00e8res de nuit, arqu\u00e9 sur des cr\u00eates de sable, masa\u00ef nomade, altier et fin, si fin si haut sur la route, bl\u00e9 oscillant avec son gros sac \u00e0 dos et la valise \u00e9paisse, rectangulaire, qui renferme la trompette. Il joue d\u00e8s le matin, quelques gammes, et puis viennent dociles, les morceaux plus difficiles et p\u00e9rilleux. Il finit sans force sur les notes aigues, abordant ensuite les th\u00e8mes moins durs, Le marin musicien, Donna Donna, All\u00e9luia, souvent des m\u00e9lodies dansantes et juives. Parlant tr\u00e8s peu, il reste assis de longues heures \u00e0 \u00e9couter des relents de musiques industrielles, \u00ab\u00a0c\u2019est bad mais \u00e7a donne envie de composer\u00a0\u00bb. Alors, elle pense aux d\u00e9rives de Miles sur des morceaux de vari\u00e9t\u00e9s glan\u00e9s \u00e0 la radio, le fameux \u00ab\u00a0time after time\u00a0\u00bb de Cindy Lauper. C&rsquo;est ainsi possible, la petite musique ent\u00eatante peut d\u00e9clencher de formidables errances, des notes enclench\u00e9es legato, l\u2019interpr\u00e9tation, le motif obs\u00e9dant qui prend forme, se lib\u00e8re progressivement de sa gangue initiale. Il joue, s\u2019agace de devoir r\u00e9p\u00e9ter inlassablement les m\u00eames mesures difficiles, mais il faut bien l\u2019avoir un peu, cette patience. Apr\u00e8s, il ressort \u00ab\u00a0faire un tour\u00a0\u00bb. Quand il marche, ce sont des heures, de larges enjamb\u00e9es qu\u2019il garde pour lui, recroquevill\u00e9es dans sa t\u00eate, avec cette volont\u00e9 fi\u00e8re de parcourir de longs morceaux qui l\u2019encha\u00eenent aux \u00e9couteurs, toujours les m\u00eames rues de la commune, l\u2019odeur du sable sur les pas-de-porte, le pain frais du matin et les grillades du soir, il prend les rues les plus ombrag\u00e9es, rev\u00eat un brassard fluorescent quand l\u2019extinction des feux, trop t\u00f4t d\u00e9cid\u00e9e par la mairie, s\u2019amorce d\u00e8s vingt-trois heures. Elle crie qu\u2019il faudrait une p\u00e9tition pour r\u00e9cup\u00e9rer la lumi\u00e8re des rues, au moins jusqu\u2019\u00e0 minuit. Comment font les filles seules qui rentrent de soir\u00e9e\u00a0? c\u2019est tout de m\u00eame discriminant ces \u00e9conomies d\u2019\u00e9clairages\u2026 Les voisins disent qu\u2019ils n\u2019ont pas pu intervenir, les budgets allou\u00e9s pour l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ne sont pas fameux. Et puis le tourisme des campagnes, franchement ils s\u2019en fichent. M\u00eame si bien s\u00fbr, les commer\u00e7ants\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Avec le temps, on y repense, aux incidents graves, on se dit qu\u2019il n\u2019est pas possible de se faire malmener par les \u00e9v\u00e9nements sans y \u00eatre un peu m\u00eal\u00e9s. Comment est-il possible d\u2019assister sans prendre position&nbsp;? comment \u00eatre jeune aujourd\u2019hui, insouciant, le regard pris dans la vraie vie&nbsp;? elle se dit souvent qu\u2019il n\u2019a pas suffisamment insist\u00e9, sur la n\u00e9cessit\u00e9 de ne jamais confondre&nbsp;: l\u2019acte d\u2019honneur et l\u2019acte d\u2019orgueil.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la nuit, on entend la f\u00eate foraine qui bat son plein. Il fait bon sous les tilleuls qui m\u00e9langent leur musique avec le feuillage des man\u00e8ges, c\u2019est une transition entre l\u2019action et la peur, la vibration des \u00e9lytres, le r\u00e9veil des odeurs de sucre, le caramel \u00e9c\u0153urant, et l\u2019agitation des filles qui circulent entre les machines. Les couleurs flamboyantes font monter les yeux et la salive, du sucre pour les oreilles, les joues, la soie du front, les cheveux dans le vent artificiel qui circule \u00e0 cent-vingt kilom\u00e8tres heure dans les bolides a\u00e9ronefs. J\u2019ai mal. Il a mal. Elle a mal. Elle surgit des draps, une douleur aigue dans la bouche. Il fait frais dans la salle d\u2019eau. Il est parti se promener, il a trouv\u00e9 du monde \u00ab&nbsp;c\u2019\u00e9tait juste pour te pr\u00e9venir, comme je sais que tu t\u2019inqui\u00e8tes&nbsp;\u00bb. \u00c9motic\u00f4ne qui serre les bras. Elle r\u00e9pond \u00ab&nbsp;merci grand bonhomme, ne rentre pas trop tard&nbsp;\u00bb. Se recouche, les persiennes, au loin le d\u00e9luge des cris \u00e0 mar\u00e9e bifurquante, le vent d\u00e9lirant se m\u00eale aux danses, il fait frais sous les tilleuls, les gravillons, les pas feutr\u00e9s. Plusieurs heures se sont coul\u00e9es peut-\u00eatre, elle se r\u00e9veille \u00e0 nouveau. Une heure du matin, \u00ab&nbsp;ce serait plus raisonnable que tu rentres maintenant&nbsp;\u00bb. Imm\u00e9diatement, un message clignote. \u00ab&nbsp;Je suis rentr\u00e9 c\u2019est bon&nbsp;\u00bb. \u00c9motic\u00f4ne qui serre les bras. La brume dans la chambre, effet de pleine lune, il n\u2019est pas si tard, et pourtant comme une odeur. Une odeur de c\u0153ur. Battement lourd et t\u00e9nu, une basse informe, peut-\u00eatre le son feutr\u00e9 des \u00e9couteurs depuis la chambre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Un vague tambour au fond d\u2019elle, naus\u00e9e liquide remonte des organes. Elle se glisse dans le couloir. Le lis\u00e9r\u00e9 de lumi\u00e8re sous la porte, il est bien rentr\u00e9. Et pourtant ce besoin de parcourir plus loin, cette densit\u00e9 qui rentre dans le mouvement du corps, il faut aller jusqu\u2019\u00e0 la salle de bain. Et c\u2019est devant le lavabo qu\u2019elle a senti ce retour \u00e9pais dans la t\u00eate, le gant spongieux sur le bord du lavabo, palpite encore de pression sur des mains, le gant, la teinte l\u00e9g\u00e8rement ros\u00e9e, cette odeur qui revient comme de l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un homme, odeur battante, fait l\u2019effet d\u2019un air alourdi, instinctivement elle tourne la t\u00eate vers la petite fen\u00eatre qui borde la baignoire, il faut ouvrir l\u2019odeur lourde, quelque chose ici est sorti d\u2019un corps, une transpiration de peur, les yeux fix\u00e9s dans le miroir, la main sur le bord du lavabo, ne voit pas encore les taches fines et douces qui cernent la vasque solide. Des \u00e9l\u00e9ments plient ici, tout contre sa paume, quelque chose s\u2019\u00e9crit \u00e0 son insu.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est au r\u00e9veil qu\u2019elle viendra vers lui, le caf\u00e9 dans la main, et lentement d\u00e9taill\u00e9, chaque coup dans le visage, la d\u00e9couverte acide et prise dans un \u00e9tau de fer. \u00ab\u00a0Je suis tomb\u00e9\u00a0\u00bb entre ses l\u00e8vres gonfl\u00e9es. Une incisive s\u2019est d\u00e9plac\u00e9e, le sang coule depuis la gencive noire. L\u2019arcade sourcili\u00e8re, l\u2019angle du nez, la violence, la stup\u00e9faction. Que s\u2019est-il pass\u00e9\u00a0? Tu t\u2019es battu\u00a0? Tu t\u2019es battu\u00a0? La dent bouge et lance une douleur stridente. L\u2019odeur du sang sur l\u2019oreiller. Ils \u00e9taient deux, des grands, trente ou trente-cinq, m\u2019ont agress\u00e9, ils \u00e9taient ivres. Ivres de joie ivre de frapper un jeune noir, c\u2019\u00e9tait leur occupation combin\u00e9e au d\u00e9sir de frappe, leur man\u00e8ge \u00e0 eux. Pourtant nous \u00e9tions tout un groupe. Mais c\u2019est moi qu\u2019ils ont choisi. Les autres n\u2019ont pas pu, ils avaient peur, il le r\u00e9p\u00e8te plusieurs fois, ils avaient peur, ils \u00e9taient t\u00e9tanis\u00e9s, et les deux frappaient de leurs deux poings, leur charge facile, leur poids double et pesant sur le visage. Voulaient an\u00e9antir la beaut\u00e9 du visage noir. La beaut\u00e9 du sang qui bat. L\u2019\u00e9clatement de petites bulles de beaut\u00e9 partout sous le ciel gras de la lune. L\u2019\u00e9crasante puissance des pognes. Pour broyer le visage. Le souffle des l\u00e8vres dans la trompette. Il y en a qui aiment cette force charismatique de la violence, ils filment l\u2019homme qui s\u2019abat, qui gueule et qui frappe, ils se voient prismes de frappe sur le corps au sol, sonn\u00e9 au sol recevant les coups qui d\u00e9figurent un visage d\u2019adolescent, sera vid\u00e9, stri\u00e9 de racines, sera stigmates \u2013 servira de nouveau sous une autre puissance de frappe.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment n\u2019a-t-elle pas su. Admettre que tout est danger, que tout est proie. Qu\u2019il est une chose \u00e0 transmettre \u00e0 chaque seconde&nbsp;: prudentiae, prudentiae. Juste \u2013 Se tenir \u00e0 l\u2019\u00e9cart. \u00ab&nbsp;Mais pour une fois que je rencontrais du monde\u2026 ici tu sais bien\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, la violence sans filtre des campagnes. On ne peut imaginer les imb\u00e9ciles en brasier, plus furiosi \u00e0 engloutir des litres d\u2019alcool, pour tordre en leur gosier des hommes lianes et l\u00e9gers, et sans id\u00e9e, sans pr\u00e9voir, braire leur haine \u00e0 coups de poings.<\/p>\n\n\n\n<p>Pass\u00e9 le temps \u00e0 attendre, presque une heure, jusqu\u2019\u00e0 ce que le t\u00e9l\u00e9phone se d\u00e9charge compl\u00e8tement, les m\u00e9decins urgentistes au t\u00e9l\u00e9phone, le 116 117, qui conna\u00eet ce num\u00e9ro du pire. Au 12 les pompiers lui r\u00e9pondent, ne s\u2019\u00e9meuvent que d\u2019une voix lointaine. Pourquoi les appeler pour des incisives bris\u00e9es. Il faudra sans doute lui arracher. La musique des l\u00e8vres.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est d\u2019un coup, cette peur qu\u2019arrivera-t-il des promenades nocturnes, tu ne sors plus, si tu t\u2019es un peu d\u00e9fendu contre eux, instinctivement coup pour coup, ils chercheront \u00e0 se venger, battront les rues \u00e0 ta recherche. La peur instinctive, le fl\u00e9au de l\u2019\u00e9nergie ravage.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle a senti comme une odeur de pleurs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la bouche, depuis le sentier cousu de fil d\u00e9sespoir \u00e0 travers toutes les bouches de m\u00e8res, les gouffres de tristesse, le cri des animaux sur la banquise disparue, le petit d\u00e9vor\u00e9 entre les m\u00e2choires ennemies, les hommes \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt de ton odeur, les cris des m\u00e8res, depuis le Chili, le P\u00e9rou, les assassinats des fils, la Palestine d\u00e9membr\u00e9e de ses gar\u00e7ons, les effluves de corps \u00e9lagu\u00e9s \u00e9cras\u00e9s par des hommes, les jeunes raval\u00e9s \u00e0 la bosse d\u2019un c\u0153ur qui reflue dans la poitrine, contente-toi de respirer, contente-toi de respirer, mais surtout<\/p>\n\n\n\n<p>Surtout n\u2019existe plus<\/p>\n\n\n\n<p>Si tu ne veux pas crever<\/p>\n\n\n\n<p>sous l\u2019\u00e9nergie ravage des hommes<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas aussi lent qu\u2019en ville, sem\u00e9 d&rsquo;odeurs retenues contre soi, lib\u00e9r\u00e9es d&rsquo;heure en heure quand on arme ses d\u00e9fenses du c\u00f4t\u00e9 des communes, dans la campagne on sent le soleil se soulever d\u00e8s sept heures, c\u2019est un fil suspendu qui t\u2019accompagne dans le corps et chaque fois elle est si heureuse d\u2019accueillir enfin le neveu venu de la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-07bis-lenergie-ravage-des-hommes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #07bis | l&rsquo;\u00e9nergie ravage des hommes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":330,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4827,4525],"tags":[],"class_list":["post-132720","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-07bis-odeur","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/132720","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/330"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=132720"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/132720\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=132720"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=132720"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=132720"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}