{"id":132826,"date":"2023-08-01T11:30:09","date_gmt":"2023-08-01T09:30:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=132826"},"modified":"2023-08-01T11:30:11","modified_gmt":"2023-08-01T09:30:11","slug":"ete-2023-8-le-mur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-8-le-mur\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 2023 # 8 | Le mur"},"content":{"rendered":"\n<p>Il faut ob\u00e9ir, je suis ici pour ob\u00e9ir, si j\u2019ob\u00e9is, tout ira bien. Le r\u00e8glement est clair. Aucun probl\u00e8me ne m\u2019arrivera si je me plie aux ordres que l\u2019on me donne. J\u2019ai accumul\u00e9 trop de d\u00e9sob\u00e9issances et c\u2019est pour cela que ma main tremble encore et mes jambes parfois cessent de sentir la terre ferme. On commence par une toute petite chose, un petit d\u00e9sir un peu moins r\u00e9glementaire et voil\u00e0 qu\u2019on ne dort plus en pensant au suivant sans s\u2019apercevoir qu\u2019il y a des fen\u00eatres partout et des yeux derri\u00e8re pour \u00e9pier et trahir. Alors on peint les murs de notre adorable prison pour ne plus avoir envie de les franchir et pour mieux imaginer ce qu\u2019il y a de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Je comble de peinture verte la partie du mur qui avant \u00e9tait parsem\u00e9e de petites encoches attrayantes mais qui est devenue toute blanche et lisse comme un drap de soie. Quand le pinceau ne fait plus que quelques traits \u00e9pars sur la surface, je le plonge \u00e0 nouveau dans le pot qui est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi pour le regorger de liquide et je recommence \u00e0 \u00e9taler le vert visqueux jusqu\u2019\u00e0 ce que le blanc disparaisse pour donner lieu \u00e0 une belle prairie o\u00f9 je pourrai m\u2019\u00e9tendre et r\u00eaver. Parfois un bras vient guider ma main impr\u00e9cise vers la tache de peinture, et le bras me dit\u00a0\u00ab\u00a0Attention Adrien, ne fais pas d\u00e9border le vert sur le tronc des arbres, ne d\u00e9passe pas les limites, regarde bien le mod\u00e8le\u00a0\u00bb, et je regarde le mod\u00e8le \u00e0 mes pieds pour ne pas salir les arbres et pour bien copier. Le bras m\u2019encourage \u00ab\u00a0Quand tout sera fini, tu verras l\u2019effet que cela fera dans la cour, toutes ces couleurs\u00a0! On pourra s\u2019y promener comme dans un vrai jardin\u00a0\u00bb. Je suis tout \u00e0 fait d\u2019accord avec le bras qui appartient \u00e0 quelqu\u2019un de l\u2019\u00e9quipe multidisciplinaire qui vient tous les jours nous aider \u00e0 peindre les murs, pour qu\u2019on soit occup\u00e9s \u00e0 plein temps et surtout bien \u00e9veill\u00e9s. Je travaille tellement que ma prairie toute verte va bient\u00f4t rejoindre le bleu qui est en train d\u2019\u00eatre peint par Marianne \u00e0 l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9 du mur. \u00ab\u00a0C\u2019est le bleu du ciel\u00a0?\u00a0\u00bb, je demande au bras, qui me r\u00e9pond que c\u2019est le bleu de la rivi\u00e8re. Je me garde bien de lui dire que la rivi\u00e8re n\u2019est pas bleue, mais sombre et grise \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 les arbres se penchent dans l\u2019eau et qu\u2019au milieu elle est si transparente qui l\u2019on peut voir les galets recouverts de mousse et de joncs sous la blancheur de la pleine lune. Le bras est maintenant derri\u00e8re Marianne et la guide aussi dans ses gestes pour bien fixer les limites de la rivi\u00e8re qui serpente le long du mur comme un reptile niais au milieu du marron de la terre et des troncs presque noirs. Plus loin, il y en a qui ont des pots de plusieurs couleurs pour faire jaillir des fleurs et des animaux comme sur le mod\u00e8le. J\u2019ai la main qui me fait mal et la t\u00eate me tourne un peu \u00e0 cause de l\u2019odeur qui est forte et grisante, mais je suis content d\u2019\u00eatre dehors, guid\u00e9 et pris en charge par des yeux vigilants et des bras protecteurs. Sans eux, je me serais peut-\u00eatre d\u00e9vi\u00e9 du mod\u00e8le et dessin\u00e9 une \u00e9chelle qui prendrait un appui solide sur le vert de la prairie, traverserait miraculeusement la rivi\u00e8re pour s\u2019emparer du ciel encore \u00e0 peindre, avant de s\u2019\u00e9lancer vers l\u2019infini. Mais je suis l\u00e0 pour ob\u00e9ir et suivre les ordres et m\u2019intoxiquer de vert et de bleu. \u00a0Quand, par m\u00e9garde, les deux couleurs se rencontrent et se m\u00e9langent, surgit la magie d\u2019une couleur \u00e9trange et belle qui ne trouve \u00e9cho en aucune qui se trouve parmi nous ni dans la nature qui fr\u00e9mit de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Elle saisit magnifiquement l\u2019incongruit\u00e9 de toute l\u2019\u0153uvre. Ici, les nuages sont des points immobiles dans un ciel p\u00e2teux, les arbres ne s\u2019inclinent pas sous les coups du vent, les animaux n\u2019ont pas peur des bruits humains et la rivi\u00e8re coule sourde et intense. L\u2019inauguration du mur repeint a \u00e9t\u00e9 une victoire pour tous les bras qui s\u2019agitent dans la joie des applaudissements, on nous a offert des rafra\u00eechissements et des g\u00e2teaux comme dans un vrai piquenique, m\u00eame le directeur est sorti de son bureau protecteur pour voir le travail achev\u00e9 et f\u00e9liciter tout le monde. Plus le temps passe, plus le mur p\u00e2lit\u00a0; la pluie et le vent font leur travail de destruction m\u00e9ticuleusement, sans h\u00e2te et sans peur. Tout l\u2019ensemble acquiert en sourdine la couleur impossible, par endroits quelques morceaux de peinture gisent sur le sol, emportant avec eux des fragments de nature d\u00e9fraichis tandis que les arbres par-dessus la barri\u00e8re friable grandissent et me tendent leurs bras gourmands.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il faut ob\u00e9ir, je suis ici pour ob\u00e9ir, si j\u2019ob\u00e9is, tout ira bien. Le r\u00e8glement est clair. 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