{"id":132939,"date":"2023-08-03T01:17:07","date_gmt":"2023-08-02T23:17:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=132939"},"modified":"2023-08-03T01:17:08","modified_gmt":"2023-08-02T23:17:08","slug":"ete2023-08bis-la-solitude-du-corps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-08bis-la-solitude-du-corps\/","title":{"rendered":"#Et\u00e92023 #08bis  La solitude du corps"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans la lumi\u00e8re des bougies parfum\u00e9es, avec la musique douce et le miel pour le th\u00e9, Paul m&rsquo;a rejoint. Il est dans ma cuisine comme chez lui. Il sait o\u00f9 trouver les deux th\u00e9i\u00e8res dont il a besoin, l&rsquo;une pour l&rsquo;infusion et l&rsquo;autre pour le service ainsi que les tasses d&rsquo;un service \u00e0 th\u00e9 japonais en porcelaine qu&rsquo;il m&rsquo;a offert parce qu&rsquo;il trouvait trop laid de boire du oolong dans des mugs achet\u00e9s \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport. Il ouvre la bouteille d&rsquo;eau min\u00e9rale et remplit la bouilloire \u00e9lectrique qu&rsquo;il met en route. Il croise les bras et me sourit. Il retire une cigarette du paquet qu&rsquo;il jette sur le plan de travail. Il doit s&rsquo;y prendre \u00e0 trois reprises pour obtenir la flamme de son briquet. J&rsquo;aime ses mains. Je suis debout dans ma cuisine appuy\u00e9e sur le plan de travail comme lui. Je croise aussi les bras. Il sourit et souffle dans ma direction. Je n&rsquo;aime pas quand il fume surtout dans l&rsquo;appartement. Je trouve cela bien plus laid que mes mugs d&rsquo;a\u00e9roport mais je ne dis rien. Il a cet \u00e9clat dans le regard, un peu plus d&rsquo;intensit\u00e9 et il pourrait para\u00eetre fou. Peut-\u00eatre que son rituel du th\u00e9 est pour se donner de la contenance et dompter l&rsquo;exaltation qui menace de s&#8217;emparer de lui. Je ne sais pas. Il est en train d&rsquo;\u00e9crire son spectacle et je lui pardonne ses humeurs. Il se rappelle qu&rsquo;il n&rsquo;a pas ouvert la fen\u00eatre alors il l&rsquo;ouvre derri\u00e8re lui, souffle sa fum\u00e9e dehors, \u00e9teint la cigarette sur le rebords, rit et se retourne comme pour m&rsquo;annoncer une bonne nouvelle.<br>&#8211; L&rsquo;incroyable c&rsquo;est quand je reconnais que tout ce que j&rsquo;ai ce sont des id\u00e9es ressass\u00e9es, des habitudes ent\u00eat\u00e9es, alors je capitule, je me d\u00e9tends et quand je me d\u00e9tends sans y penser je trouve du neuf! Le geste neuf!<br>J\u2019\u00e9teins la bouilloire et j&rsquo;ajoute pour me justifier :<br>&#8211; Tu dis toujours de ne pas laisser bouillir l&rsquo;eau pour le th\u00e9.<br>Paul jette la cigarette \u00e9teinte dans la poubelle sous l&rsquo;\u00e9vier. Il se lave les mains et laisse couler l&rsquo;eau. Je m&rsquo;approche. Je prends ses mains et nous regardons l&rsquo;eau couler sur nos doigts enlac\u00e9s. Il ferme le robinet et m&#8217;embrasse, m&rsquo;enlace puis il s&rsquo;\u00e9loigne.<br>&#8211; Pose toi une s\u00e9rie de questions sans y apporter de r\u00e9ponses, juste les questions. Au bout d&rsquo;une semaine les r\u00e9ponses vont te chercher. C&rsquo;est oblig\u00e9. Apr\u00e8s il faut se tenir pr\u00eat et \u00e9crire, \u00e9crire tous les jours.<br>Il a dit cela comme pour lui-m\u00eame tout en me faisant asseoir \u00e0 la table de la cuisine avec un baiser sur le front pour que je reste sage. Puis il a fini la pr\u00e9paration du th\u00e9. Nous l&rsquo;avons bu dans la chambre o\u00f9 nous nous sommes d\u00e9shabill\u00e9s. J&rsquo;aime ses mains, j&rsquo;aime sa bouche. Il s&rsquo;est abandonn\u00e9, r\u00e9fugi\u00e9 dans ma chaleur. Mes mains savent son corps, son front large, ses pommettes hautes, son menton grisonnant, sa pomme d&rsquo;Adam comme trop \u00e0 l&rsquo;\u00e9troit dans sa gorge. Prisonni\u00e8re, elle tire sur la peau. Il est maigre, et grand. Moi je suis petite. Ses mains sont belles, fines et gracieuses. Il a la couleur du pain chaud, et l&rsquo;odeur du lait chaud. Je suis toute petite. Et je ne sais pas comment l&rsquo;aimer. Je sais seulement comment accompagner son d\u00e9sir pour qu&rsquo;il me d\u00e9sire plus fort encore.<br>Paul s&rsquo;est assoupi dans la lumi\u00e8re des bougies parfum\u00e9es. J&rsquo;ai tenu ses mains, veill\u00e9 sur son sommeil, respir\u00e9 comme il respirait, liss\u00e9 les rides sur son front et  \u00e9cout\u00e9 les  battements de son c\u0153ur.<br>A son r\u00e9veil, j&rsquo;ai mis des raisins, et le miel de Mathilde dans sa bouche. Il est parti sans un mot. Il n&rsquo;y avait rien \u00e0 dire. Je l&rsquo;ai vu et je n&rsquo;ai vu personne d&rsquo;autre. Je l&rsquo;ai vu et je me suis arr\u00eat\u00e9e l\u00e0. Je n&rsquo;ai m\u00eame pas cherch\u00e9 \u00e0 y mettre une fin. J&rsquo;ai plut\u00f4t cherch\u00e9 toutes les justifications \u00e0 mon obstination. \u00ab\u00a0Je suis sa muse\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Il est mon mentor\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Les choses vont changer\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0Je crois \u00e0 la loi de l&rsquo;impermanence\u00a0\u00bb. Je me r\u00e9p\u00e9tais ces justifications comme d&rsquo;autres le feraient d&rsquo;affirmations positives le matin devant leur miroir pour s&rsquo;encourager et sortir de leur appartement pour vivre. J&rsquo;avais trouv\u00e9 la fronti\u00e8re qui d\u00e9finissait ma g\u00e9ographie. Contre son corps, je pouvais dessiner mon corps. Je ne sais pas, parce que je suis petite ce que c&rsquo;est l&rsquo;amour, ce que c&rsquo;est aimer, mais j&rsquo;ai voulu de toutes mes forces que ce soit \u00e7a :  la rencontre \u00e9merveill\u00e9e o\u00f9 en d\u00e9couvrant l&rsquo;autre du bout des doigts, de la langue, de la peau, on se d\u00e9couvre aussi, on s\u2019appartient aussi.<br>Maintenant j&rsquo;apprends la solitude du corps.<br>Il appartient \u00e0 une autre et moi \u00e0 personne.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la lumi\u00e8re des bougies parfum\u00e9es, avec la musique douce et le miel pour le th\u00e9, Paul m&rsquo;a rejoint. 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