{"id":133116,"date":"2023-08-03T12:51:50","date_gmt":"2023-08-03T10:51:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=133116"},"modified":"2023-08-03T12:51:51","modified_gmt":"2023-08-03T10:51:51","slug":"ete-2023-8-fenetre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-8-fenetre\/","title":{"rendered":"# \u00e9t\u00e9 2023 #8 |fen\u00eatre"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est \u00e0 peine si on les remarquait. Il y en avait cinq ou six, et peut-\u00eatre moins. Ins\u00e9r\u00e9es dans la rainure, entre la vitre et le cadre de la porte. Elles dissimulaient la vaisselle sise \u00e0 l\u2019arri\u00e8re, des verres sans doute, je ne me souviens pas, mais j\u2019imagine bien des verres, les verres de tous les jours, car les autres, les verres \u00e0 pied comme on dit, \u00e9taient rang\u00e9s dans le bahut de la salle, l\u00e0 il devait y avoir les verres de l\u2019ordinaire, ceux pour les enfants avec des dessins dessus et ceux r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s, dissemblables et sans beaucoup de valeur, sans doute aussi, dans la partie sup\u00e9rieure, les bols et les tasses du quotidien. Un battant vitr\u00e9 qui ouvrait sur un des antres du buffet&#8230;C\u2019\u00e9tait la partie haute de ce meuble, le vaisselier, avec de chaque c\u00f4t\u00e9 de la vitre centrale, une porte plus \u00e9troite et pleine, avec des grappes d\u2019arabesques incrust\u00e9es dans le bois. Trois cl\u00e9s une pour chaque porte. Entre le haut et le bas du meuble un espace vide, empli du plein que l\u2019on d\u00e9pose l\u00e0, abandonne et oublie\u00a0: des lettres, un journal, une ordonnance, quelques boites de m\u00e9dicaments, une \u00e9pingle \u00e0 linge, des prospectus, une bo\u00eete de Pulmoll ou de pastilles Valda, et m\u00eame le catalogue de Manufrance, pr\u00eat \u00e0 \u00eatre consult\u00e9. Tout cela cachant le miroir ins\u00e9r\u00e9 tout au fond, qui ne servait sans doute qu\u2019\u00e0 refl\u00e9ter un peu de lumi\u00e8re dans ce bois sombre. Des cartes postales donc, coinc\u00e9es sur la vitre. Sur la bordure inf\u00e9rieure. Pos\u00e9es l\u00e0 un jour. Et rest\u00e9es l\u00e0 toujours. D\u2019autres sans doute dans les deux coins sup\u00e9rieurs. Ternies par le temps et les vapeurs de la cuisine. Tach\u00e9es de graisse ou de doigts d\u2019enfants. C\u2019\u00e9tait des cartes de l\u00e0-bas bien s\u00fbr. De ce l\u00e0-bas o\u00f9 l\u2019on n\u2019irait plus. Ici, pas de Tour Eiffel ou de pont du Gard, pas de statue de la Libert\u00e9 ou de cath\u00e9drale de Moscou, pas de Big Ben, non, rien que des cartes postales envoy\u00e9es par la famille avec des vues de Vicence, de Venise, et de Bassano del Grappa, la ville d\u2019o\u00f9 ils \u00e9taient venus en juillet 1924. Je contemplais ces cartes comme plus tard je le ferai avec les tableaux dans les mus\u00e9es. C\u2019\u00e9tait un peu un rituel &#8212; les petits enfants aiment bien r\u00e9p\u00e9ter certains gestes quand ils se rendent chez leurs grands-parents, une mani\u00e8re de se rassurer et de ranger un peu les choses dans leur t\u00eate \u2014 , Mafalda d\u00e9crochait une ou deux cartes, me les confiait avec les consignes qui allaient de pair\u00a0: tu as les mains propres, ne les ab\u00eeme pas, fais attention\u2026 C\u2019\u00e9tait le lien de mondes dont je ne savais rien. On n\u2019en parlait pas. Des mondes miroirs o\u00f9 il fallait voir ce qu\u2019on ne voyait pas. Une pr\u00e9sence absence de gens inconnus, qui avaient envoy\u00e9 ces cartes, et dont j\u2019attrapais au vol quelque pr\u00e9nom parfois, sans trop comprendre qui \u00e9taient ces silhouettes que j\u2019imaginais alors leur cr\u00e9ant des corps imaginaires, des visages sans contour net, des regards flous, quelque chose de l\u2019inachev\u00e9 au bord des yeux, des images de gens que je ne rencontrerai jamais. Des anges en quelque sorte. Des silhouettes dans des lieux. O\u00f9 Mafalda et Gildo avaient v\u00e9cu, o\u00f9 leurs enfants morts \u00e9taient probablement enterr\u00e9s, mais \u00e7a bien s\u00fbr je n\u2019en savais rien. Ces cartes postales comme des fragments d\u2019eux. Un voyage \u00e0 partager. Sur les cartes de Bassano, il y avait toujours un pont de repr\u00e9sent\u00e9\u00a0; le m\u00eame pont bien s\u00fbr. La signature du lieu. Le <em>Ponte Vecchio<\/em> ou <em>il ponte degli alpini <\/em>Pont construit en bois, incendi\u00e9, reconstruit, d\u00e9truit, ras\u00e9, reconstruit\u2026apr\u00e8 sdes crues de la Brenta qui coule dessous ou des guerres.Plusieurs vies en une. Une g\u00e9n\u00e9alogie de ponts en quelque sorte \u00e0 laquelle je suis li\u00e9e. Un pont de bois couvert avec ses soubassements caract\u00e9ristiques de pyl\u00f4nes aux larges \u00e9paules. J\u2019y voyais des ailes invers\u00e9es qui s\u2019enfon\u00e7aient dans l\u2019eau tumultueuse, et qui \u00ab\u00a0maintenaient\u00a0\u00bb le pont.\u00e0 flot. Entre deux vies. Mon songe \u00e9vapor\u00e9, la carte laiss\u00e9e sur la table, Mafalda la reprenait et la r\u00e9ins\u00e9rait entre la vitre et le cadre en bois, au m\u00eame endroit. Chaque chose \u00e0 sa place. Le souvenir du lieu toujours coinc\u00e9 dans l\u2019angle de la vitre, comme une fen\u00eatre qui peut s\u2019ouvrir \u00e0 tout instant, un horizon d\u2019\u00e9clatement possible, une liturgie du songe.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, bien plus tard, apr\u00e8s bien des morts, quand il n\u2019y eut plus de survivants pour dire, je suis all\u00e9e le voir ce pont. Emprunt\u00e9 les ruelles de la vieille ville et d\u00e9bouch\u00e9 sur l\u2019all\u00e9e pi\u00e9tonne du pont recouvert d\u2019une structure bois\u00e9e, foul\u00e9 avec d\u2019autres touristes le sol, regard\u00e9 le fleuve par les arcades, puis apr\u00e8s l\u2019avoir travers\u00e9, pris une petite ruelle qui montait et arriv\u00e9e pr\u00e8s d\u2019un muret qui surplombait le fleuve, admir\u00e9 la vue avec ce pont enjambant la Brenta, presque similaire \u00e0 la carte postale de l\u2019enfance. Peut-\u00eatre m\u00eame encore plus r\u00e9ussi, puisque prenant le clich\u00e9, je me positionnais de telle fa\u00e7on qu\u2019un plot en b\u00e9ton rond semblait soutenir le pont sur l\u2019une de ses extr\u00e9mit\u00e9s. La photo se tient d\u00e9sormais sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re de mon bureau, au-dessus de la fen\u00eatre de l\u2019ordinateur. S\u00e9paration, liaison, suture. Vertige aussi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est \u00e0 peine si on les remarquait. Il y en avait cinq ou six, et peut-\u00eatre moins. Ins\u00e9r\u00e9es dans la rainure, entre la vitre et le cadre de la porte. 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