{"id":133275,"date":"2023-08-11T12:29:41","date_gmt":"2023-08-11T10:29:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=133275"},"modified":"2023-08-11T13:21:47","modified_gmt":"2023-08-11T11:21:47","slug":"ete-2023-08-expansion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-08-expansion\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 2023 |#08 | expansion"},"content":{"rendered":"\n<p>Mes parents avaient laiss\u00e9 \u00e0 ma s\u0153ur et moi, la seule chambre de l&rsquo;appartement. Ils dormaient dans le salon, dans un canap\u00e9 d\u00e9pliable, qui restait la plupart du temps ouvert, et qu&rsquo;ils recouvraient de coussins et couvertures. En cas d&rsquo;anniversaire ou d&rsquo;\u00e9v\u00e8nement sp\u00e9cial, on fermait le canap\u00e9, on poussait la table au centre du salon et on installait les invit\u00e9s sur ce qui \u00e9tait redevenu le canap\u00e9. On trouvait toujours \u00e7a bizarre, ma s\u0153ur et moi, de trouver des invit\u00e9s, le verre \u00e0 la main, grignotant des pistaches, l\u00e0 o\u00f9 mon p\u00e8re et ma m\u00e8re faisaient leurs choses. Les ressorts grin\u00e7aient d\u00e8s qu&rsquo;on s&rsquo;y asseyait et nos post\u00e9rieurs s&rsquo;y enfon\u00e7aient comme si c&rsquo;\u00e9tait un trou sans fond. D\u00e8s que les adultes avaient le dos tourn\u00e9, on aimait y rebondir, ce que ma m\u00e8re nous interdisait \u00e9videmment. Mais elle passait tellement de temps enferm\u00e9e dans la salle de bain que cela nous laissait amplement le temps de ce qu&rsquo;on appelait notre entra\u00eenement quotidien. On faisait \u00e7a le samedi, quand notre p\u00e8re \u00e9tait en tourn\u00e9e de jour et notre m\u00e8re dans la salle de bain le loquet tir\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui nous semblait bizarre du canap\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait cette fonction qu&rsquo;il avait de cacher puis pr\u00e9senter une apparence toute autre. D&rsquo;abord il recevait les invit\u00e9s, puis se transformait et acceuillait les conversations secr\u00e8tes de mes parents. Ma m\u00e8re ne s&rsquo;y couchait gu\u00e8re, elle y \u00e9tait assise, appuy\u00e9e sur les coussins, un livre en main mais jamais totallement abandonn\u00e9e. A croire que la couche \u00e9tait son champ de bataille et qu&rsquo;elle ne s&rsquo;\u00e9tait pas encore rendue. La petite salle de bain atenante, doublait la surface du territoire de ma m\u00e8re.  <\/p>\n\n\n\n<p>Personne ne savait ce qu&rsquo;elle y faisait, elle en sortait \u00e9puis\u00e9e, les yeux rouges, envelopp\u00e9e par son \u00e9ternelle veste de laine. Elle s&rsquo;asseyait alors avec pr\u00e9caution et lenteur \u00e0 la table de la cuisine, posait ses coudes sur la toile cir\u00e9e et allumait une cigarette. La premi\u00e8re d\u2019une longue cha\u00eene. Elle portait sur ses \u00e9paules une fatigue s\u00e9culaire, des couches de devoirs et de remontrances, de brimades et souffrance. Le dos \u00e9tait bris\u00e9 par le poids, les coups port\u00e9s \u00e0 sa m\u00e8re, ses grand-m\u00e8res. Elle portait \u00e0 vif la trace de tous les avilissements faits aux femmes des g\u00e9n\u00e9rations ant\u00e9rieures. Ses yeux tombant aux extr\u00e9mit\u00e9s tra\u00e7aient pour les larmes un chemin o\u00f9 s\u2019\u00e9couler, une voie naturelle dont les r\u00e9servoirs paraissaient sans fin: le liquide s&rsquo;en \u00e9chappait comme dans un d\u00e9g\u00e2t des eaux, \u00e0 peine perceptible au d\u00e9but, le flot prenait confiance et s\u2019installait, pour couler tout seul sans qu&rsquo;elle m\u00eame sache ce qui avait provoqu\u00e9 la fuite.<\/p>\n\n\n\n<p>Roger paraissait \u00e0 son aise aux c\u00f4t\u00e9s de cette femme que tout le monde croyait d\u00e9pressive. Comme il entrait en chacun de nous, il la comprenait sans avoir besoin d\u2019utiliser les mots. Il s&rsquo;asseyait \u00e0 table et allumait une cigarette. Tous deux fumaient en silence, se servant du m\u00e9got pr\u00e9c\u00e9dant pour allumer une nouvelle clope. Ils pouvaient passer plusieurs heures ainsi, sans \u00e9changer de paroles, dans un silence somptueux fait de volutes et de gestes r\u00e9p\u00e9titifs. La cuisine s&#8217;embrumait et il n\u2019\u00e9tait pas rare qu\u2019un intrus entra en toussant ou se raclant la gorge. Les deux autres remarquaient \u00e0 peine sa pr\u00e9sence, chacun dans sa musique, regardant murs ou plafond en plissant les yeux. D\u2019un soupir, on comprenait qu\u2019elle \u00e9tait l\u00e0 pour porter le p\u00e9ch\u00e9 du monde, elle absorbait la col\u00e8re des hommes et il n\u2019\u00e9tait pas rare qu\u2019elle laiss\u00e2t le mal s\u2019expulser par un flot de larmes. Roger comprenait tout cela et restait \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, comme t\u00e9moin et support en cas de chute.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mes parents avaient laiss\u00e9 \u00e0 ma s\u0153ur et moi, la seule chambre de l&rsquo;appartement. Ils dormaient dans le salon, dans un canap\u00e9 d\u00e9pliable, qui restait la plupart du temps ouvert, et qu&rsquo;ils recouvraient de coussins et couvertures. 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