{"id":13332,"date":"2019-09-26T12:49:09","date_gmt":"2019-09-26T10:49:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=13332"},"modified":"2019-10-20T19:34:32","modified_gmt":"2019-10-20T17:34:32","slug":"alphabet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/alphabet\/","title":{"rendered":"02. Alphabet"},"content":{"rendered":"\n<p><em>\u00ab\u00a0Je compris brusquement que le monde \u00e9crit ne d\u00e9pend pas de Milan ou de Londres, mais qu&rsquo;il tourne toujours autour de la main de celui qui \u00e9crit, du lieu d&rsquo;o\u00f9 il \u00e9crit: l\u00e0 o\u00f9 tu es &#8211; c&rsquo;est le centre de l&rsquo;univers.\u00a0\u00bb <\/em>Amos Oz, <em>Une histoire d&rsquo;amour et de t\u00e9n\u00e8bres<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pourrait avoir fini la lecture d&rsquo;un roman, \u00eatre troubl\u00e9, les mains sur la couverture, sentir son c\u0153ur battre vite, fort. Il pourrait comprendre que la lecture qui avait \u00e9t\u00e9 entreprise pour lire, simplement, curieusement, journalistiquement la vie d&rsquo;un homme, d&rsquo;une \u00e9poque, d&rsquo;un pays, de familles, d&rsquo;un \u00e9tat n&rsquo;\u00e9tait que la sienne propre, comme une sorte de filiation d&rsquo;autant plus forte qu&rsquo;elle \u00e9tait myst\u00e9rieuse. Et comprendre. Il pourrait comprendre et aimer ce regard pos\u00e9 sur les siens et son entourage, avec une infinie patience, une infinie tendresse, avec silence, sans que ranc\u0153ur et rage n&rsquo;appartiennent \u00e0 son vocabulaire, mais cet incommensurable amour et vie, comme \u00e0 murmurer l&rsquo;adage dans l&rsquo;adversit\u00e9, il y a la joie, la suite, l&rsquo;infinie lumi\u00e8re du vivant. Toutefois, il pourrait rester muet, triste, vibrant d&rsquo;\u00e9motion, retenir encore la po\u00e9sie des mots qui ont su rejoindre sa lecture, leur lecture devenant ses mots, sa pens\u00e9e, son \u00eatre; et se poser la question, que l&rsquo;auteur se pose aussi, sans jamais vraiment l&rsquo;\u00e9crire, ou juste vers la fin, si j&rsquo;ai \u00e0 \u00e9crire, comment puis-je le faire? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;\u00e9crire? Raconter des histoires. Raconter les histoires depuis toujours dites, mais ici, maintenant. Nerveux, il pourrait se lever brusquement et se dire Non! Quel pr\u00e9tentieux ferais-tu! Qui serait-il pour avancer de telles choses? Personne. Son trouble serait plus intime, visc\u00e9ral. Il en aurait encore la chair de poule. La musique des mots serait la musique de l&rsquo;\u00e2me, \u00e9th\u00e9r\u00e9e et tactile, une fum\u00e9e incolore et vibrante, caresse et gifle. Force et abandon. Et se forcer \u00e0 dire, au c\u0153ur-m\u00eame de sa propre inconsistance, insignifiance, matricule inepte sur un registre des Affaires \u00e9trang\u00e8res, entre deux feuillets \u00e0 l&rsquo;encre noire, l&rsquo;\u00e9coute des m\u00e9lodies d&rsquo;autrui. Il n&rsquo;y a pas de mots inutiles. Il pourrait vouloir prolonger l&rsquo;\u00e9moi, aller plus au fond de l&rsquo;\u00e9merveillement, creuser plus encore en lui et dire son dire. Cela l&rsquo;effraierait. Il n&rsquo;aurait pas encore les mots. Il faudrait commencer par de petites choses. Quelques rencontres. Ou rien de tout cela. Pourtant. Nous ne sommes qu&rsquo;un tissage, mots minuscules se m\u00ealant \u00e0 la trame, reliefs sur un tissu damasquin\u00e9 dont nous ne connaissons, en fait, nullement le dessin, ou juste un peu, cette volute, ce p\u00e9tale.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pourrait revenir d&rsquo;une longue promenade, un peu las. Les couleurs fra\u00eeches du matin joueraient encore entre les feuilles des fr\u00eanes. Une l\u00e9g\u00e8re vapeur monterait du sol et d\u00e9verserait sa lumi\u00e8re translucide sur l&rsquo;angle champ\u00eatre de son retour, le long du sentier \u00e9troit entre boccage et prairie. Il pourrait avoir fait l&rsquo;amour et on lirait sur son visage la joie et le regret. Lui aurait-il menti? Lui-m\u00eame h\u00e9site. Sinc\u00e8re. Reconnaissant de ce partage sans plus de mots qu&rsquo;il ne fallait pour t\u00e9moigner la rencontre, l&rsquo;\u00e9coute attentive, r\u00e9confortante. Il avait aim\u00e9 sa gr\u00e2ce et son intelligente pudeur \u00e0 recevoir son abandon. Heureux. Le mot paix avait peut-\u00eatre un sens. Il \u00e9prouvait la gratitude de sa pr\u00e9sence, qu&rsquo;elle ait \u00e9t\u00e9 l\u00e0, que les ann\u00e9es n&rsquo;\u00e9taient pas seulement des rides sur le temps, mais cette main toujours pr\u00e9sente, pr\u00eate \u00e0 tenir la sienne. Il aimait cette simple lumi\u00e8re sur la surface de la vie qui, sans effort, sans m\u00e9moire, \u00e9tait ainsi v\u00e9cue. \u00catre au monde. Ici. Il pourrait aller le long des sentiers de traverse d&rsquo;Oxted, peu avant la voie ferr\u00e9e. Il aurait un peu froid tout \u00e0 coup, en remontant le col de sa veste, et sentirait &#8211; pourquoi pas &#8211; sa cravatte au fond de la poche gauche, en cherchant abri et ti\u00e9deur. Enlevons les mains des poches et le petit matin brumeux. Il marcherait dans le silence du jour encore p\u00e2le, sans pr\u00e9sent, \u00e0 peine conscient d&rsquo;\u00eatre pris dans un tourbillon de vie, un peu \u00e9tourdi, surpris, suspendu, ni coupable, ni perdant, ni h\u00e9ros. Pourquoi d&rsquo;ailleurs? Enlevons cela aussi. Pourtant, il marcherait bien dans le petit matin, \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie d&rsquo;Oxted, \u00e9vitant les regards qui d\u00e9j\u00e0 avaient \u00e9t\u00e9 port\u00e9s, un peu hagard pour les caresses re\u00e7ues et l&rsquo;impromptue irruption d&rsquo;un chant m\u00e9moriel.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pourrait venir d&rsquo;\u00e9teindre son smartphone apr\u00e8s avoir parcouru les nouvelles, ces cris incessants sur pourquoi? mais que fait-on? et alors? et c&rsquo;est quand? qui demeurent sur la surface insignifiante des choses, des &lsquo;increspature&rsquo;, des cr\u00eates, des gouttelettes, de l&rsquo;\u00e9cume prises pour un drame \u00e9ternel, tout en criant \u00e0 des causes \u00e0 la hauteur de ces mythes aveugles qui n&rsquo;en feraient que pr\u00e9cipiter les absurdes cons\u00e9quences. Dans le salon, les lumi\u00e8res sont discr\u00e8tes et le divan, poussif, accueillant, une sorte de confiant discret invitant \u00e0 l&rsquo;abandon de l&rsquo;\u00eatre entre deux coussins. Il est nu pieds, pour ne pas perdre ce contact primordial avec le r\u00e9el. Il allumerait le lecteur, s\u00e9lectionnerait la piste 5, laisserait les premi\u00e8res notes de violoncelle apaiser son \u00e2me, prendrait conscience que d\u00e9j\u00e0 le fait \u00ab\u00a0d&rsquo;allumer le lecteur\u00a0\u00bb le placerait dans une situation \u00ab\u00a0vintage\u00a0\u00bb irr\u00e9ductible et cela le ferait sourire. Il pourrait s&rsquo;imaginer avant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il pourrait h\u00e9siter \u00e0 appuyer sur sixi\u00e8me ou huiti\u00e8me \u00e9tage dans le minuscule ascenseur, \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur rouge, qui le porterait vers l&rsquo;appartement de ses amis, escalier C. Il aime \u00e0 aller chez eux, pour les films, les discussions, les d\u00e9saccords, mais aussi parce qu&rsquo;il se surprend toujours \u00e0 laisser errer son regard sur ce vase protogrec ou pr\u00e9 colombien, l\u00e0, sur sa droite. Une fascination. Il se f\u00e9liciterait de sa mise, simple, neutre, primordiale, lin\u00e9aire. Noire. Non pas que les couleurs l&rsquo;importunent. Mais il les laisse aux autres convives. Il recherche autant la rigueur qu&rsquo;une expression artistique d&rsquo;un \u00eatre l\u00e0, qu&rsquo;une \u00e9l\u00e9gance.  Un trac\u00e9 net sur la feuille blanche de la vie. Ce soir-l\u00e0, il aurait d\u00e9taill\u00e9 les trac\u00e9s g\u00e9om\u00e9triques noirs, un noir un peu bleut\u00e9 remarquerait-il, imaginant la main tenant le calame, l&rsquo;autre veillant \u00e0 ce que le tour ne ralentisse trop. Il pourrait se dire que son pull noir avait vraiment besoin de laver, essayant de garder une attitude pos\u00e9e pour faire oublier son in\u00e9l\u00e9gance. Il pourrait se laisser aller \u00e0 \u00e9couter sa propre voix dire avec une assurance enfin conquise ce qu&rsquo;il penserait du livre, du monde, puis envoyer tout cela au diable et go\u00fbter ses convives et le bon vin. Ses cheveux seraient d\u00e9j\u00e0 blancs. Il pourrait prendre plaisir \u00e0 \u00e9couter, derri\u00e8re les mots, la maladresse \u00e0 ne pas vouloir dire une relation, une action, une ambition tout en les affichant aussi bien par narcissisme que par d\u00e9sir de reconnaissance sinon d&rsquo;adulation. Mais, ce soir-l\u00e0, les mots seraient encore en demi-teinte, en ombres lasses, en je-ne-fais-que-passer, menus, enrou\u00e9s, presque en s&rsquo;excusant. Le face \u00e0 face, quelque peu g\u00eanant, durant la discussion g\u00e9n\u00e9rale, une sorte d&rsquo;ar\u00e8ne o\u00f9 construire le m\u00e9cano d&rsquo;un discours huil\u00e9, parfois d\u00e9j\u00e0 dit ailleurs et dont chacun tend \u00e0 diminuer la tension qui en se servant un verre d&rsquo;eau, qui en picorant une olive, s&rsquo;\u00e9vanouit quand les intervenants deviennent des convives, assis autour d&rsquo;une table croulant sous les plats apport\u00e9s par chacun des participants. Mais est-ce le 8 ou le 6? Etage ou \u00e2ge?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"480\" height=\"720\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/FB_20141222_08_06_05_Saved_Picture.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-13337\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/FB_20141222_08_06_05_Saved_Picture.jpg 480w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/09\/FB_20141222_08_06_05_Saved_Picture-280x420.jpg 280w\" sizes=\"auto, (max-width: 480px) 100vw, 480px\" \/><figcaption>Photo web<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Je compris brusquement que le monde \u00e9crit ne d\u00e9pend pas de Milan ou de Londres, mais qu&rsquo;il tourne toujours autour de la main de celui qui \u00e9crit, du lieu d&rsquo;o\u00f9 il \u00e9crit: l\u00e0 o\u00f9 tu es &#8211; c&rsquo;est le centre de l&rsquo;univers.\u00a0\u00bb Amos Oz, Une histoire d&rsquo;amour et de t\u00e9n\u00e8bres. 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