{"id":133349,"date":"2023-08-05T14:55:43","date_gmt":"2023-08-05T12:55:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=133349"},"modified":"2023-08-08T18:26:19","modified_gmt":"2023-08-08T16:26:19","slug":"ete2023-08-tout-sur-les-tortues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-08-tout-sur-les-tortues\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #08 | Tout sur les tortues"},"content":{"rendered":"\n<p>Recouvert de poussi\u00e8re. Sale, ray\u00e9, fissur\u00e9. Fatigu\u00e9. Plein de creux, de bosses. Des trucs sont pass\u00e9s dessus, violemment. Il n\u2019est plus si neuf. Il a des cicatrices. J\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est hier qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 achet\u00e9. C\u2019\u00e9tait durant mes ann\u00e9es de lyc\u00e9e. Il me semble bien. Que ce soit avant, \u00e7a m\u2019\u00e9tonnerait, ma maladie d\u2019acheter des livres, non seulement un ou deux occasionnellement, j\u2019en ai toujours achet\u00e9, mais en masse, en tractopelle, sans mesure, avait commenc\u00e9 plus t\u00f4t. Ca avait eu des cons\u00e9quences sur les anciens meubles. La biblioth\u00e8que qui \u00e9tait \u00e0 cette place ne tenait plus debout. A force de vouloir faire entrer un maximum de livres. Elle tanguait dangereusement. Elle risquait de me tomber sur la caboche. Maintenant, il y a un bureau. Ray\u00e9, fissur\u00e9, sale. Fatigu\u00e9. Une tasse de caf\u00e9 est pos\u00e9e devant moi. Le caf\u00e9 est froid. Il date. Je l\u2019ai abandonn\u00e9, je n\u2019en veux plus. Il y a une bouteille d\u2019eau aux trois-quarts vide. Une canette d\u2019Orangina. Reclus dans un coin, un livre me regarde, me juge. Derri\u00e8re ses grosses lunettes, elle me juge, elle me m\u00e9prise. Un bon millier de pages, et moi, je ne sais pas quoi faire de ce regard, de ce jugement, de cette tasse de caf\u00e9 que je ne veux plus boire, du bois fatigu\u00e9 et us\u00e9 par le temps, et de tous mes souvenirs qui m\u2019emmerdent.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019essuie. La poussi\u00e8re. La crasse. Je d\u00e9teste \u00e7a, la crasse, le d\u00e9sordre. Tout doit \u00eatre le plus propre possible. Tout doit \u00eatre \u00e0 sa place. Je suis pris d\u2019une envie que je peine \u00e0 calmer. J\u2019essuie la surface pleine d\u2019imperfections, de cicatrices. A certaines arr\u00eates, la peinture est partie, r\u00e9v\u00e9lant la vraie couleur du bois, claire, presque blanche. Peut-\u00eatre ai-je trop essuy\u00e9 \u00e0 cet endroit. J\u2019essuie la poussi\u00e8re. La crasse. J\u2019essuie le livre qui me regarde toujours, ironique, moqueur, derri\u00e8re ses grosses lunettes. Un ordinateur portable est pos\u00e9, ouvert. Il est sale, aussi. Des pellicules se sont d\u00e9pos\u00e9es dessus. Le clavier en est plein. Elles se sont gliss\u00e9es entre les touches. Le clavier est plein de la sueur de mes mains. Certaines touches sont plus graisseuses que d\u2019autres \u2014 le A, le Z, le E, le R, le D, le F. La souris est pleine de la sueur de mes mains. Tout \u00e7a est plein de mes \u00e9motions. Tout \u00e7a est plein de mes coups de gueule. Tout \u00e7a est plein de ma solitude. Alors j\u2019essuie le clavier. J\u2019essuie la souris. J\u2019essuie l\u2019\u00e9cran. J\u2019essuie. J\u2019essuie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je range. Un stylo, ici. Toujours utile d\u2019en avoir un, m\u00eame si j\u2019\u00e9cris le plus souvent sur logiciel de traitement de texte. M\u00e2chouill\u00e9. C\u2019est toujours la premi\u00e8re \u00e9tape, le papier. Tout \u00e9crire sur papier, raturer, corriger, ajouter, en faisant gaffe \u00e0 ce que ce ne soit pas trop illisible, il m\u2019est arriv\u00e9 de ne plus arriver \u00e0 me relire, puis taper sur logiciel de traitement de texte, se relire, corriger encore, ajouter encore, jusqu\u2019\u00e0 avoir un r\u00e9sultat satisfaisant. Il y a un petit cahier o\u00f9 sont not\u00e9es des id\u00e9es. Des pens\u00e9es. Politiques. Sur la soci\u00e9t\u00e9. Sur le langage. Des analyses d\u2019\u0153uvres. Des vannes aussi. Calembours, surtout. Je les ai not\u00e9es l\u00e0. Il faudra les d\u00e9velopper. On range. Une r\u00e8gle, 20 cm, et une autre, 30. Un Stabilo jaune. On range. Trouver de la place \u00e0 tout, une place id\u00e9ale, jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9cider de changer, parce qu\u2019il y en a une autre, plus id\u00e9ale encore, jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9cider que la place actuelle ne l\u2019est pas tellement, que \u00e7a doit \u00eatre rang\u00e9. Puis une fois que c\u2019est fait, une fois que tout a \u00e9t\u00e9 rang\u00e9 du mieux qu\u2019on peut, qu\u2019on a \u00e9loign\u00e9 toute insatisfaction, momentan\u00e9ment, le plus momentan\u00e9ment possible, on lance une partie sur <em>League of Legends<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Un bouchon m\u00e2chouill\u00e9 trainait. Sur ce bureau \u2014 ce secr\u00e9taire, d\u2019aucuns diraient \u2014 maintenant sale, \u00e0 nouveau gagn\u00e9 par la poussi\u00e8re et la crasse, le bouchon agonisait. Couch\u00e9, au seuil de la mort, il repensait \u00e0 l\u2019amour de sa vie, une bouteille d\u2019eau qui, en ce moment m\u00eame, pensait \u00e0 lui, s\u00fbrement. Elle se privait de boire pour lui, s\u00fbrement. Et lui, dans son agonie, voyait tout autour de lui, qui le d\u00e9passait, le dominait, toute la m\u00e9moire d\u00e9lirante de l\u2019humanit\u00e9. Des livres, qui cachaient d\u2019autres livres, \u00e9cras\u00e9s par d\u2019autres livres, on les avait ainsi plac\u00e9s pour \u00e9conomiser de la place, ind\u00e9finiment.<\/p>\n\n\n\n<p>A gauche, une \u00e9tag\u00e8re, ferm\u00e9e par une porte vitr\u00e9e. A droite, une \u00e9tag\u00e8re, ferm\u00e9e par une porte vitr\u00e9e, identique \u00e0 la premi\u00e8re. Au milieu, le bureau \u2014 le secr\u00e9taire, d\u2019aucuns diraient \u2014 imposant comme un ensemble de cuivres, martial, fun\u00e8bre. Couvrant une grande partie du mur, il est compos\u00e9 d\u2019une \u00e9tag\u00e8re sup\u00e9rieure et d\u2019une \u00e9tag\u00e8re inf\u00e9rieure, chacune ferm\u00e9e par une double porte en bois, et, au milieu, d\u2019un abattant qui s\u2019ouvre, sur lequel on peut travailler, l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9cris ces lignes. Contre le mur \u00e0 ma droite, qui regarde dans ma direction, une \u00e9tag\u00e8re, vide, sans portes. Elle me reproche de n\u2019y avoir mis aucun livre. Elle s\u2019ennuie de ne rien porter, de ne servir \u00e0 rien. Elle ne sait pas comment me le faire savoir. Un meuble, \u00e7a ne sait pas parler. Derri\u00e8re moi, trois autres meubles sont pleins d\u2019autres livres encore. L\u2019\u00e9tag\u00e8re vide en est jalouse.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant,&nbsp;il faut assumer. Tout ce poids, l\u2019assumer. Y faire face. On ne veut pas poser les yeux dessus. Tout \u00e7a, terrible, nous \u00e9pouvante. Si on osait le faire, on serait vid\u00e9s de toute force, trainant sur Terre comme des macchab\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bouchon pense \u00e0 sa bien-aim\u00e9e. Il pense \u00e0 elle, qui se prive de boire, qui se prive de rire, de chanter, de danser pour lui. Il l\u2019imagine larmoyer, s\u2019interdire de vivre, et \u00e7a lui fait extr\u00eamement plaisir. Il pense \u00e0 ceux qu\u2019il ne reverra plus, qui doivent l\u2019attendre. Il finira dans un sac en plastique et personne ne le saura. Tr\u00e8s vite, il est rejoint par d\u2019autres bouchons, dix, vingt, trente, cent, mille. Mes dents ont mordu dedans, les ont \u00e9cras\u00e9s. Une manie incontr\u00f4lable, dont je n\u2019ai jamais su me d\u00e9faire. Ca abime ma dentition. Ma m\u00e2choire pourrait rompre. Les voil\u00e0, couvrant tout, l\u2019abattant o\u00f9 j\u2019\u00e9cris, le sol de ma chambre, la maison. Un jour, ils couvriront toute la Terre. Ce jour-l\u00e0, on n\u2019aura plus d\u2019espace pour respirer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Le mur blanc scintille. Il est plein d\u2019\u00e9toiles. Elles brillent depuis une \u00e9ternit\u00e9. Parfois, le mur saigne. Il est plein d\u2019injures et de plaintes. Un chemin se dessine quand on le fixe, orageux. Et le clown triste, assis au milieu, sur une chaise, le fixe comme il fixe sa vie. Il le regarde lui rappeler ses pires hontes. Ses mauvaises notes. Les choses qu\u2019il a dites avant de regretter. Ses anciennes opinions. Tout \u00e7a revient. Tout \u00e7a lui prend les yeux. Il se sent trop b\u00eate. Trop mauvais. Il regrette presque d\u2019\u00eatre n\u00e9. Tout \u00e7a est trop lourd \u00e0 porter. Il pousse cette chose, pense s\u2019en d\u00e9barrasser, la laisse l\u00e0, loin de lui, mais \u00e7a roule, \u00e7a roule, \u00e7a retombe \u00e0 ses pieds. Il n\u2019a rien d\u2019autre \u00e0 faire que de s\u2019y accrocher. Il est condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019avoir dans le dos. Ruminer, revenir sur ce qui fait mal, c\u2019est un passe-temps comme un autre. Un passe-temps que beaucoup ne comprennent pas. Ils ont essay\u00e9, mais rien \u00e0 faire, \u00e7a les d\u00e9passe. Il faut voir le verre \u00e0 moiti\u00e9 plein, dit-on. A quoi bon rester bloqu\u00e9&nbsp;? A quoi bon se torturer pour du vent&nbsp;? Le pass\u00e9, c\u2019est le pass\u00e9, dit-on.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019a pas directement peint sur le mur. De la toile de verre a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e. Ca fait des esp\u00e8ces de motifs. Des lignes horizontales et verticales s\u2019entrecroisent, forment des carr\u00e9s. Par endroits, le mur semble jaune, s\u00fbrement \u00e0 cause de la lumi\u00e8re artificielle qui \u00e9claire la chambre. Ici et l\u00e0, il y a des taches grises, la lumi\u00e8re artificielle n\u2019y est pour rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le clown triste, plein de pens\u00e9es suicidaires, fixe le mur, il le voit se d\u00e9chirer. Un chemin se d\u00e9gage, de briques jaunes, menant \u00e0 une Cit\u00e9 d\u2019Emeraude, et il irait bien par-l\u00e0, \u00e7a r\u00e8glerait peut-\u00eatre ses probl\u00e8mes. Il y trouverait le courage qui lui manque. Des opinions convenables. Une personnalit\u00e9 appr\u00e9ciable. Des d\u00e9sirs bien comme il faut. Des pens\u00e9es qui chantent. Un corps de r\u00eave. Un humour qui fait rire. Ou peut-\u00eatre devrait-il simplement sortir de chez lui, aller \u00e0 la salle, se muscler. Tous les mecs font \u00e7a, aujourd\u2019hui. Ils veulent ressembler aux h\u00e9ros des films d\u2019action am\u00e9ricains des ann\u00e9es 80. Les m\u00eames, qui se foutent de la gueule des femmes, et qui, heureux de leurs pr\u00e9jug\u00e9s, veulent croire qu\u2019elles sont toutes superficielles, bl\u00e2mant celles qui ne le sont pas, passent leur temps, en ce moment, \u00e0 se t\u00e2ter les muscles, \u00e0 se photographier, \u00e0 poster \u00e7a sur les r\u00e9seaux sociaux, \u00e0 s\u2019en vanter. C\u2019est devenu leur principale raison de vivre. Prendre le chemin de briques jaunes. Tout abandonner derri\u00e8re soi. Se lib\u00e9rer d\u2019un poids. Faire peau neuve. Il voudrait bien, mais il ne peut pas. Il ne peut pas parce que c\u2019est un clown triste. En tant que clown triste, il a un r\u00f4le \u00e0 jouer, une mission. Il d\u00e9cevrait son public, sinon. Que dirait-on, s\u2019il ne se plaignait pas&nbsp;? S\u2019il n\u2019avait pas le c\u0153ur sec&nbsp;? S\u2019il n\u2019\u00e9tait pas excessif, d\u00e9testable&nbsp;? Plein de ressentiment&nbsp;? De haine&nbsp;? De calembours stupides&nbsp;? Sa r\u00e9putation est en jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ouvre parfois un livre, au hasard. Il a r\u00e9appris \u00e0 lire. C\u2019est encore lent. P\u00e9nible. Ca lui donne encore des maux de t\u00eate, mais moins qu\u2019avant. Il se laisse porter. Red\u00e9couvre le plaisir de la lecture. Il est question d\u2019une folle qui danse. Qui s\u2019effondre, dans la salle de bal d\u2019un Casino, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 quitt\u00e9e. On parle d\u2019elle. C\u2019est dans tous les journaux. Peut-\u00eatre qu\u2019on la bl\u00e2me. On la traite de folle. Qui comprend ce qu\u2019elle ressent&nbsp;? Pas m\u00eame le lecteur. Une grande fille, \u00e7a doit avancer, se faire une raison, faire son deuil. La vie, c\u2019est \u00e7a, des coups durs, des trahisons, mais quand on est adulte, on se rel\u00e8ve, on n\u2019a pas le choix. Connaissez-vous les cinq \u00e9tapes du deuil&nbsp;? Trois mois, vous dites&nbsp;? Trois mois qu\u2019il l\u2019a quitt\u00e9e&nbsp;? Jarnidieu&nbsp;! Normalement, elle devrait en \u00eatre \u00e0 la quatri\u00e8me \u00e9tape. Il imaginait leurs blablas en fixant le mur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9tag\u00e8re de gauche, d\u2019abord. Tout l\u00e0-haut, il y a des livres en langues \u00e9trang\u00e8res, presque tous en anglais, sauf deux ou trois, en italien. Beaucoup ont \u00e9t\u00e9 achet\u00e9s pendant un voyage \u00e0 Bristol, il y a plus de dix ans. Chez un disquaire qui faisait aussi librairie. J\u2019ai pens\u00e9, \u00e0 ce moment, que je pourrais les lire. Tout lire. Avec assiduit\u00e9. S\u00e9rieux. Pour am\u00e9liorer mon anglais. D\u00e9couvrir des \u0153uvres. Des autrices, des auteurs. Puis l\u2019envie de lire quoi que ce soit, en anglais comme en fran\u00e7ais comme en n\u2019importe quelle langue, m\u2019a l\u00e2ch\u00e9. Elle est partie. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 par elle. Laiss\u00e9 seul. Je montais la rue de \u2014 <em>je cherche le nom<\/em> \u2014 le rue de \u2014 <em>je cherche, je cherche<\/em> \u2014 quel \u00e9tait son nom, d\u00e9j\u00e0 \u2014 <em>rien \u00e0 faire, je ne le retrouve pas<\/em> \u2014 je la montais. Au bout on voyait l\u2019universit\u00e9 de Bristol, tout l\u00e0-haut, comme une cath\u00e9drale, une tour immense, partout dans la ville il y avait des affiches, pour des repr\u00e9sentations de la com\u00e9die musicale du <em>Roi Lion<\/em>, je me souviens d\u2019un salon de th\u00e9, on y a mang\u00e9 des cupcakes, un peu secs, tous le m\u00eame go\u00fbt, c\u2019\u00e9tait d\u00e9cevant, on entendait les go\u00e9lands chanter dans le ciel, le g\u00e9rant parlait fran\u00e7ais, c\u2019est la mer qui chantait, un homme serviable, charmant, mais son fran\u00e7ais n\u2019\u00e9tait pas parfait, il faisait des fautes, j\u2019entrais chez le disquaire, les livres m\u2019appelaient, me donnaient envie. Je crois que cette boutique a ferm\u00e9, aujourd\u2019hui. Tout l\u00e0-haut, il y a un livre de Sagas islandaises. Une traduction anglaise. <em>The Sagas of Icelanders<\/em>. Offert par un ami de ma s\u0153ur. Il \u00e9tait all\u00e9 en Islande. Qu\u2019on ait pens\u00e9 \u00e0 moi, \u00e7a m\u2019avait fait chaud au c\u0153ur. Je le pris dans mes bras. Je ne l\u2019ai jamais ouvert.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus bas, il y a des volumes de la Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade. Une fortune. Si on vendait tout \u00e7a, si on s\u2019en lib\u00e9rait, on pourrait racheter le Mont Rushmore. En grande partie de la litt\u00e9rature du XIX\u00e8me et du XX\u00e8me si\u00e8cle. D\u2019autres volumes sont entrepos\u00e9s ailleurs dans la chambre. Pourquoi ne pas tout regrouper ensemble&nbsp;? Je ne sais pas. Ca me plait comme \u00e7a. Un jour, peut-\u00eatre, j\u2019aurai envie de changer. Il arrive que parfois, en pleine nuit, je me r\u00e9veille, et que repensant \u00e0 un d\u00e9tail dans le rangement de ma chambre, je me mette \u00e0 tout changer. Je me r\u00e9veille, \u00e7a devient une obsession. Inutile de lutter. Je me r\u00e9veille. Je n\u2019arriverai pas \u00e0 me rendormir. Alors je range. Je change tout.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai conserv\u00e9 de vieux livres de mes ann\u00e9es de coll\u00e8ge et de lyc\u00e9e. Ce sont des volumes bons march\u00e9, avec des couvertures en couleurs, et des dossiers p\u00e9dagogiques. C\u2019est cens\u00e9 guider la lecture. Il y a des exercices. De la grammaire. J\u2019ai toujours d\u00e9test\u00e9 \u00e7a, la grammaire. De l\u2019analyse de surface. Toujours le m\u00eame type de questions. Bien bidons. Pas \u00e9tonnant que les \u00e9l\u00e8ves s\u2019emmerdent. Des exercices d\u2019invention ronflants. Souvent, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, j\u2019\u00e9crivais des choses. Je dressais des listes. Je n\u2019avais pas encore le respect maladif des livres. Je red\u00e9couvre mon \u00e9criture, cass\u00e9e, maladroite, grossi\u00e8re, difficilement lisible. Je red\u00e9couvre cette manie, aujourd\u2019hui incompr\u00e9hensible, d\u2019\u00e9crire dans les livres des choses, des listes, sans rapport avec le livre. Et en me relisant, en d\u00e9chiffrant cette \u00e9criture, je suis envahi d\u2019une haine envers moi-m\u00eame. Si je le pouvais, je me tuerais.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des livres de poche, aussi. Des romans, des nouvelles, beaucoup de th\u00e9\u00e2tre, beaucoup de po\u00e9sie. Se suivent, dans l\u2019\u00e9tag\u00e8re de droite, des volumes de la collection Po\u00e9sie\/Gallimard. Un certain nombre de traductions, je l\u2019admets. Un po\u00e8te de ma connaissance s\u2019insurgeait. La traduction, disait-il, c\u2019est de la trahison, les auteurs, et les po\u00e8tes surtout, ne se traduisent pas. Va apprendre toutes les langues du monde pour pouvoir tout lire, Coco. Va trouver le temps, Coco. On est bien heureux, aujourd\u2019hui, que les \u00e9pop\u00e9es grecques et latines soient accessibles. On \u00e9tait bien heureux, au XVI\u00e8me si\u00e8cle, d\u2019avoir des traductions de po\u00e9sies italiennes, sans quoi le sonnet n\u2019aurait pas pu se diffuser, tout comme les traductions des romantiques allemands, au XVIII\u00e8me et au XIX\u00e8me si\u00e8cle, ont permis la diffusion du romantisme. Parce que, m\u00eame si une traduction est toujours \u2014 plus ou moins \u2014 de la trahison, c\u2019est aussi ce qui permet aux \u0153uvres de se transmettre, d\u2019\u00eatre lues par le grand nombre, de perdurer.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il y a, dans le monde de la culture, un \u00e9litisme de merde. Tout ce qui peut rendre les \u0153uvres accessibles sera consid\u00e9r\u00e9 avec snobisme, avec m\u00e9pris. Vous regardez les films en version doubl\u00e9e&nbsp;? On vous crache \u00e0 la figure. Des p\u00e9titions ont circul\u00e9 pour interdire tout doublage. Leurs auteurs expliquaient que seules les versions originales permettent d\u2019apprendre des langues \u00e9trang\u00e8res, condamnant ainsi les s\u00e9ances de cin\u00e9ma \u00e0 \u00eatre des cours de langues. Ils expliquaient aussi que le doublage nuit \u00e0 la performance des acteurs. Ces gens, jamais ils ne consid\u00e9reront le travail des com\u00e9diennes et des com\u00e9diens de doublage \u00e0 sa juste valeur. Jamais ils ne comprendront que justement, leur travail est, sans \u00eatre dans l\u2019imitation caricaturale, de coller \u00e0 l\u2019original. Leur m\u00e9tier est noble. Ce sont des com\u00e9diennes, des com\u00e9diens, parce que v\u00e9ritablement, ils jouent la com\u00e9die, mais sans se donner en spectacle. Mais au diable tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne peuvent pas suivre de sous-titres. Au diable les petits enfants qui ne savent pas lire, ou qui le font avec difficult\u00e9s. Au diable les personnes \u00e2g\u00e9es dont la vue n\u2019est plus aussi bonne qu\u2019avant. Au diable les aveugles et les malvoyants. Au diable les analphab\u00e8tes. Pour tous ces gens, et pour tous ceux qui, tout simplement, appr\u00e9cient les versions doubl\u00e9es, par go\u00fbt ou par nostalgie, c\u2019est VO obligatoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p><em>Je voulais tout d\u00e9crire. Le moindre livre, un \u00e0 un. Le moindre souvenir li\u00e9 au moindre livre. \u00catre exhaustif, il faut \u00eatre exhaustif. Le plus exhaustif possible. D\u00e9crire la moindre poussi\u00e8re. Puis la flemme m\u2019a gagn\u00e9, une flemme terrible, qui \u00e9crase tout. Mettre un terme \u00e0 ce texte ? Etre moins pointilleux, accepter de laisser passer des choses ? Dans ma t\u00eate \u00e7a bourdonne, \u00e7a tourne en rond, \u00eatre exhaustif, laisser passer des choses, \u00eatre exhaustif, mettre le point final, supprimer tout \u00e7a, \u00eatre exhaustif, supprimer l\u2019ensemble du chapitre, du livre, en finir, \u00eatre exhaustif, le moindre choix laissera un sentiment cataclysmique de regret, les os seront broy\u00e9s par une insurmontable fatigue. Je suis \u00e9puis\u00e9. Je prends un cachet de corydrane. Je dois prendre l\u2019air. D\u00e9crire le moindre livre ? Ca donnerait quoi&nbsp;? Un texte de quarante pages&nbsp;? Imaginez\u2026 Surtout, ce serait consentir \u00e0 se regarder en face, \u00e0 regarder son ridicule en face, sa b\u00eatise, ses vices. Je tourne en rond. Je tourne en rond. Je dois prendre l\u2019air. Ne plus y penser. Eteindre sa pens\u00e9e. Laisser tout \u00e7a derri\u00e8re soi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Au-dessus, la double porte en bois est ray\u00e9e, comme si on avait donn\u00e9 des coups de griffes. Sous le si\u00e8ge o\u00f9 je suis assis, le parquet est abim\u00e9, terne. Un des accoudoirs est comme d\u00e9chir\u00e9. Devant moi, un chiffon. Je m\u2019en suis servi pour essuyer un disque dur avant de le ranger. Une tasse de caf\u00e9. Encore ti\u00e8de. Ca risque de refroidir tr\u00e8s vite. Ai-je besoin de caf\u00e9&nbsp;? Le lit est d\u00e9fait. Un matelas, un drap et un oreiller, sans rien. Pas de housse de matelas. Pas de taie d\u2019oreiller. Ils ont une teinte un peu blanch\u00e2tre. Hier soir, j\u2019ai eu un d\u00e9bat avec un mec. Sacr\u00e9ment con. Le type de gars fier de son ignorance et qui croit, en d\u00e9pit de \u00e7a, pouvoir donner son avis. Il va falloir que je d\u00e9monte mon m\u00e9lodica pour le nettoyer. Il suffit que je repense \u00e0 ce d\u00e9bat pour que la col\u00e8re monte. J\u2019aurais presque envie de le tuer. De le d\u00e9pecer et de l\u2019enterrer dans mon jardin. Je ne le ferai pas. Je ne sais pas o\u00f9 il habite. Et je ne veux pas de probl\u00e8mes avec la justice. J\u2019ai pass\u00e9 la matin\u00e9e \u00e0 faire de la musique. Le m\u00e9lodica est maintenant plein de bave, il sonne moins bien. Il ne faudrait pas que les anches libres rouillent. Je bois mon caf\u00e9. Je grimace. Je l\u2019ai achet\u00e9 il y a deux ou trois ans. Pour un anniversaire. De la marque Yamaha. Les cadeaux, je me les offre. Deux octaves et demie. Je repense au livre que je lis. A-t-elle vraiment retrouv\u00e9 des cahiers dans son armoire&nbsp;? Je ne crois pas \u00e0 son affaire. Je finirai la lecture ce soir. En attendant, j\u2019ai un m\u00e9lodica \u00e0 nettoyer. Je sors le tournevis. Je lance un stream en m\u00eame temps. Un streamer que je suis souvent joue \u00e0 un jeu d\u2019horreur. Je retire une vis. Je suis capable de facilement tomber amoureux. Je retire une deuxi\u00e8me vis. Je sais que nous ne sommes pas amis, et que si je traine souvent sur ses streams, il ne me connait pas, je ne le connais pas. C\u2019est peut-\u00eatre un psychopathe. Je suis peut-\u00eatre un psychopathe. Mais \u2014 une troisi\u00e8me vis \u2014 je n\u2019y peux rien. Il n\u2019est pas particuli\u00e8rement beau. Sauf ses yeux, bleus et tristes comme la mer. Tristement bleus. Profonds. Comme perdus. Il y a quelque chose chez lui, dans sa voix, dans les vibrations de sa voix, dans ses intonations, son langage, qui ne me laisse pas indiff\u00e9rent. Ses mains, si belles. Une vuln\u00e9rabilit\u00e9, une fragilit\u00e9. On serait heureux, ensemble. Je retire la derni\u00e8re vis. Si seulement il acceptait de me pr\u00eater un peu d\u2019attention. J\u2019ouvre l\u2019instrument. Et de renier son h\u00e9t\u00e9rosexualit\u00e9. A l\u2019int\u00e9rieur, il y a encore des vis \u2014 une, deux, trois, quatre, cinq vis \u2014 \u00e0 retirer pour pouvoir acc\u00e9der aux anches. Le caf\u00e9 a refroidi.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte de l\u2019armoire a moins morfl\u00e9. Elle a tr\u00e8s peu servi. A l\u2019int\u00e9rieur, des v\u00eatements. Que je porte rarement. Quand je n\u2019ai pas le choix. Tout \u00e7a ne me plait pas. Je n\u2019ai jamais choisi mes v\u00eatements. C\u2019est ma m\u00e8re qui achetait. Elle a toujours \u00e9t\u00e9 convaincue de savoir ce que c\u2019est, la mode. Non en ayant regard\u00e9 les gens de mon \u00e2ge. Mais en ayant parcouru des catalogues. 3 Suisses ou La Redoute. Vestimentairement, j\u2019\u00e9tais en d\u00e9calage par rapport aux autres. Et par rapport \u00e0 moi-m\u00eame. C\u2019est la mode. Toujours la mode. Non d\u00e9velopper un style. Son style. Porter des v\u00eatements o\u00f9 on se sent \u00e0 l\u2019aise. Qui nous plaisent. Qui nous ressemblent. Ce mot&nbsp;: la mode. Et une mode qui ne correspond \u00e0 rien. Ce sont les go\u00fbts de personne. Ses go\u00fbts \u00e0 elle seulement. C\u2019est la mode imagin\u00e9e par une m\u00e8re au foyer. Sans capacit\u00e9 de remise en question. Sans doute sur sa perception du monde. Sans recul. Seulement ses go\u00fbts \u00e0 elle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Outre la litt\u00e9rature, on trouve des \u0153uvres philosophiques. La philosophie, si on en croit certains, c\u2019est de la litt\u00e9rature, en quelques sortes. Osez avancer \u00e7a, et les enseignants de philosophie, sans vergogne, vous fracasseront le cr\u00e2ne, prenez garde. Ca d\u00e9pend peut-\u00eatre des \u0153uvres. Ca d\u00e9pend certainement des \u0153uvres. Incontestablement. Moi, je lisais \u00e7a comme on lit des romans. Comme on lit sur la plage. J\u2019\u00e9tais encore un na\u00eff petit lyc\u00e9en trop s\u00fbr de soi. Je n\u2019y bittais goutte, bien entendu. Aujourd\u2019hui, je prends des notes. Je m\u2019arr\u00eate sur une phrase. Quand je ne pige rien, je relis la phrase, je la relis encore, et si mon entendement est encore bouch\u00e9, je cherche un commentaire du passage. Parfois, le commentaire complique les choses. Alors je reste dessus, jusqu\u2019\u00e0 avoir compris, ou j\u2019en cherche un autre. On ne lit pas de la philosophie comme on lit des romans. On lit \u00e7a lentement, de fa\u00e7on studieuse. Ca d\u00e9pend peut-\u00eatre des \u0153uvres. Ca d\u00e9pend certainement des \u0153uvres. Incontestablement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des livres d\u2019histoire. Histoire de l\u2019Italie. Histoire du XX\u00e8me si\u00e8cle. Histoire de la propret\u00e9. Des biographies. D\u2019artistes. D\u2019hommes politiques, aussi. De gauche comme de droite. Ecrites par des auteurs s\u00e9rieux et impartiaux. Impartialit\u00e9 partisane. S\u00e9rieux de l\u2019agitateur de fanions. Ca permet \u00e0 la militance de tel ou tel parti ou mouvement de se sentir gonfl\u00e9e, pleine d\u2019une intarissable joie, la certitude d\u2019\u00eatre du bon c\u00f4t\u00e9 de l\u2019eau, de n\u2019avoir pas \u00e0 douter. Des ouvrages d\u2019esth\u00e9tique. En cin\u00e9ma. En musique. En litt\u00e9rature. Des livres d\u2019art. Art islamique. Impressionnisme. Surr\u00e9alisme. Art abstrait. Des livres de cuisine. D\u2019autres livres, encore. Sur diff\u00e9rents sujets. L\u2019Inde. La calligraphie japonaise. Le droit constitutionnel. Les ch\u00e2teaux de la Loire. Les y\u014dkai. Le jeu vid\u00e9o.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a des livres et des manuels de langues : anglais, italien, mandarin, japonais, arabe, latin, ancien fran\u00e7ais\u2026 Entre autres, il y a ce manuel. Je m\u2019\u00e9tais tortur\u00e9 \u00e0 apprendre \u00e0 lire et \u00e9crire l\u2019arabe avec. M\u00eame les sinogrammes me semblent plus simples. Je me rappelle, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, quand des camarades de classe d\u2019origine maghr\u00e9bine parlaient, je ne comprenais pas. Une langue, que je pratique chez moi, incompr\u00e9hensible ailleurs, \u00e7a ne faisait pas sens. Et quand je parlais, \u00e7a laissait les gens perplexes. On en \u00e9tait persuad\u00e9, ce que je baragouinais, ce n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019arabe, je devais mentir. Dis-nous un mot. Je le leur disais. Non, non, ce n\u2019est pas de l\u2019arabe. Il m\u2019a fallu du temps pour saisir d\u2019o\u00f9 venait le probl\u00e8me : on ne parlait pas le m\u00eame dialecte. J\u2019en ai vu avec l\u2019in\u00e9branlable conviction que leur arabe est celui de tout arabophobe, que leur culture est celle de tout le monde arabe. Apprenez-leur que le monde arabe, qui compte une vingtaine d\u2019Etats r\u00e9partis sur deux continents, n\u2019est pas homog\u00e8ne, ils vous regarderont tout \u00e9tourdis. Pas de curiosit\u00e9, chez eux. Ce qu\u2019ils ont vu dans le village de leurs parents r\u00e9sume tout. Ils sont fiers d\u2019\u00eatre arabes. Fiers de leur culture, de leur langue, de leur cuisine, de leur musique, de leurs traditions, \u00e7a leur suffit. Ils n\u2019iront jamais plus loin que cette fiert\u00e9. Ils n\u2019iront jamais plus loin que cette posture. Ils se contentent d\u2019\u00eatre fiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Le malheureux, qui s\u2019essaie \u00e0 la lecture de l\u2019arabe, comprend vite que la langue qu\u2019il lit n\u2019est pas celle qu\u2019il parle. Que cette langue, c\u2019est tout autre chose. D\u2019une part, il y a la foultitude de dialectes, qui ne s\u2019\u00e9crivent pas toujours, alors qu\u2019ils sont un important moyen de communication, et d\u2019autre part, il y a l\u2019arabe litt\u00e9ral, langue de l\u2019\u00e9crit avant tout, qui existe sous quatre variantes : l\u2019arabe ancien (ou pr\u00e9-coranique), l\u2019arabe coranique, l\u2019arabe classique et l\u2019arabe standard moderne. Emmerd\u00e9, il mesure l\u2019horreur de la situation. Il va falloir, tout en d\u00e9chiffrant, sans rep\u00e8res, essayer de trouver du sens \u00e0 ce qu\u2019il lit avec peine. Il pourrait apprendre. Les rep\u00e8res, \u00e7a ne vient pas tout seul. Mais il ne veut pas. Tu devrais prendre des cours. Ca ferait plaisir \u00e0 la famille. Il s\u2019y oppose. Envoie chier les gens. Et comme un con, obstin\u00e9 dans son refus, il se confronte \u00e0 son impuissance. Des difficult\u00e9s se r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 lui. Il y a le fait qu\u2019une lettre s\u2019\u00e9crit diff\u00e9remment selon si elle est rattach\u00e9e \u00e0 autre chose par l\u2019avant, par l\u2019arri\u00e8re, par les deux c\u00f4t\u00e9s ou si elle est isol\u00e9e. Lettre qui, parfois, ne se distingue d\u2019une autre que par un ou plusieurs points suscrits ou souscrits. Il parait qu\u2019on s\u2019y fait vite. Mais lui, il a du mal avec \u00e7a. Surtout, il y a le fait que l\u2019alphabet arabe est un abjad (ou alphabet consonantique). Si les voyelles longues s\u2019\u00e9crivent, les voyelles courtes se devinent, les connaissances et l\u2019habitude aidant, m\u00eame si on admet parfois, mais c\u2019est relativement rare, que des sortes de diacritiques les pr\u00e9cisent.<\/p>\n\n\n\n<p>En plus de dix ans, je n\u2019ai jamais su avoir une lecture fluide. Je ne suis pas plus b\u00eate qu\u2019un autre. Quand je me suis mis au japonais en autodidacte, il m\u2019a fallu deux ou trois mois pour maitriser la lecture des hiragana et des katakana. C\u2019est juste que prendre des cours d\u2019arabe, je ne m\u2019y suis jamais d\u00e9cid\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p><em>Un secr\u00e9taire, c\u2019est une cat\u00e9gorie de bureau, ou est-ce le bureau qui est une cat\u00e9gorie de secr\u00e9taire ? Cette question m\u2019obs\u00e9dait. Massif, couvrant une grande partie du mur, il \u00e9tait compos\u00e9 d\u2019une \u00e9tag\u00e8re sup\u00e9rieure, d\u2019une \u00e9tag\u00e8re inf\u00e9rieure et, au milieu, d\u2019un abattant qui s\u2019ouvrait, sur lequel on pouvait travailler ou se faire chier. Le secr\u00e9taire n\u2019est peut-\u00eatre pas une cat\u00e9gorie de bureau, peut-\u00eatre que l\u2019abattant du secr\u00e9taire, c\u2019est le bureau. Le secr\u00e9taire est peut-\u00eatre en partie bureau comme le bureau est en partie tiroir et le tiroir en partie planche en bois. A moins que \u2014 je r\u00e9fl\u00e9chissais \u2014 \u00e0 moins qu\u2019il s\u2019agisse de deux meubles diff\u00e9rents. Deux choses qui n\u2019ont rien en commun, qui ne peuvent \u00eatre r\u00e9ciproquement comprises l\u2019une par l\u2019autre. Tout \u00e7a tournant dans ma t\u00eate, je fus gagn\u00e9 par une peur jamais \u00e9prouv\u00e9e avant. Le doute m\u2019envahissait, cognait contre mon cr\u00e2ne, mes tempes. J\u2019avais envie de vomir. Je pris un cachet de corydrane. J\u2019avais cru que le langage \u00e9tait quelque chose de certain. Que les cat\u00e9gories produites par lui, c\u2019\u00e9tait du solide. Qu\u2019il n\u2019y avait rien \u00e0 critiquer, rien \u00e0 remettre en question. Mais comme la partie inf\u00e9rieure de mon bureau \u2014 mon secr\u00e9taire \u2014 qui s\u2019\u00e9tait partiellement effondr\u00e9e parce que j\u2019y avais plac\u00e9 trop de livres, tout \u00e7a se r\u00e9v\u00e9lait fragile, comme arbitraire. Et qu\u2019un mot ne soit plus employ\u00e9, il deviendra incompr\u00e9hensible. Qui parle de secr\u00e9taire, aujourd\u2019hui ? Aura-t-il encore sa place dans les dictionnaires dans dix ans\u00a0? Dans cent ans\u00a0? Dans mille ans\u00a0? Dans un million d\u2019ann\u00e9es\u00a0? Ou je faisais fausse route. Ce meuble, ce n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre ni un secr\u00e9taire, ni un bureau. Peut-\u00eatre que ce meuble, c\u2019\u00e9tait tout autre chose. J\u2019essayais de le nommer. Ma bouche s\u2019ouvrait. En vain, rien ne vibrait. J\u2019abandonnai alors.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait, derri\u00e8re les livres, d\u2019autres livres. Ils se cachaient.&nbsp;Vous \u00e9piaient. Attendaient de vous sauter dessus. Des comics, des mangas. Des livres de grammaire. Des textes sacr\u00e9s. D\u2019autres romans, pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, recueils de po\u00e8mes, de nouvelles. Des essais. Des biographies. Des anthologies.<\/p>\n\n\n\n<p>Un livre sur les monuments de la Syrie. Achet\u00e9 \u00e0 Damas lors d\u2019un voyage. On le trouvait traduit en plusieurs langues. Pour les touristes. Je devais avoir treize ou quatorze ans. Je revois encore la gueule amus\u00e9e du vendeur. Cette face hilare. Minable face hilare. Demandant si j\u2019avais l\u2019\u00e2ge de lire. L\u2019\u00e2ge de lire\u00a0? A treize, quatorze ans\u00a0? Je me souviens de mes cousins et de mes petits-cousins qui n\u2019avaient pour mes livres aucun respect. S\u2019amusaient avec. Prenaient le livre que je lisais. Le faisaient glisser sur la table sale, graisseuse du restaurant. Ce livre sur les animaux pr\u00e9historiques. Un de ces livres qu\u2019on offrait dans mon \u00e9cole \u00e0 chaque \u00e9l\u00e8ve en fin d\u2019ann\u00e9e. Un livre richement illustr\u00e9. Il y a cette premi\u00e8re page, avec ce dunkleosteus, qui m\u2019avait fascin\u00e9. J\u2019\u00e9tais longtemps rest\u00e9 bloqu\u00e9 dessus. Ils faisaient glisser le livre, sans respect pour l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais. Si tous les jeunes Syriens sont comme \u00e7a, effectivement, selon leurs crit\u00e8res, je n\u2019avais pas l\u2019\u00e2ge de lire. Leur regard \u00e9tait lourd. Ca s\u2019emparait de vous. Ca vous crevait. Votre curiosit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas admise. Vous \u00e9tiez la ris\u00e9e de ces foules m\u00e9diocres. Pire encore quand je me suis mis \u00e0 l\u2019\u00e9tude du mandarin. Tout ce qu\u2019ils racontaient avec la plus grande d\u00e9complexion du monde, sans jamais \u00eatre contredits. <em>Leur langue, c\u2019est comme s\u2019ils miaulaient, \u00e7a doit \u00eatre \u00e0 cause de ce qu\u2019ils mangent.<\/em> Un racisme banalis\u00e9. Le m\u00e9pris qu\u2019ils ont pour les cultures de l\u2019Asie de l\u2019Est et du Sud-Est. Le m\u00e9pris pour leurs domestiques indon\u00e9siennes ou philippines. Domestiques qu\u2019ils battent, qu\u2019ils m\u00e9prisent, qu\u2019ils insultent, qu\u2019ils violent. Ce m\u00e9pris, je l\u2019ai subi, indirectement. <em>Il ferait mieux, au lieu du chinois, d\u2019apprendre l\u2019arabe.<\/em> J\u2019\u00e9tais un \u00e9tranger pour eux. On se demandait parfois si je parlais leur dialecte. On allait vers ma m\u00e8re, on me regardait, presque avec d\u00e9go\u00fbt, et un peu bas, on lui demandait si je parlais le dialecte, si je comprenais. Mon lyc\u00e9e ne proposait pas de cours d\u2019arabe. Mais par esprit de contradiction, m\u00eame si \u00e7a avait \u00e9t\u00e9 propos\u00e9, je me serais mis \u00e0 n\u2019importe quelle autre langue du monde. Je me serais mis au portugais, au roumain, au breton, \u00e0 l\u2019allemand, \u00e0 l\u2019islandais, au russe, au polonais, \u00e0 l\u2019hindi, au turc, \u00e0 l\u2019ou\u00efghour, au finnois, au hongrois, au basque, \u00e0 l\u2019h\u00e9breu, au tamoul, au japonais, au cor\u00e9en, au bambara, au yoruba, au tagalog, \u00e0 l\u2019algonquin, au cri, \u00e0 l\u2019hawa\u00efen ou au warlpiri et pas \u00e0 l\u2019arabe. <em>Leur langue, on ne comprend pas ce qu\u2019ils racontent, c\u2019est incompr\u00e9hensible<\/em>. Par r\u00e9action \u00e0 leur m\u00e9pris. A leurs jugements. A leur intol\u00e9rance. A leur contentement. A leur b\u00eatise profonde.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a ce livre sur les tortues. Le plus vieux livre que je poss\u00e8de, peut-\u00eatre. J\u2019adorais \u00e7a, les tortues. Je voulais un livre dessus. On me promet d\u2019aller \u00e0 la Fnac. J\u2019imaginais un lieu plein de livres, de hautes biblioth\u00e8ques, f\u00e9\u00e9rique, une sorte de ch\u00e2teau sortant de la brume. On arrive, c\u2019\u00e9tait dans le centre commercial Cr\u00e9teil Soleil. On me dit\u00a0: \u00ab Regarde, c\u2019est la Fnac\u00a0! \u00bb C\u2019\u00e9tait une boutique un peu aust\u00e8re. D\u00e9\u00e7u, j\u2019entre. Nous demandons \u00e0 un des employ\u00e9s s\u2019il y a des livres sur les tortues. Il cherche. C\u2019est dans ce livre que j\u2019ai appris que les tortues avaient un bec. J\u2019allais dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, et cr\u00e2neur, aux uns et aux autres, je disais\u00a0: \u00ab Vous savez, les tortues ont un bec. \u2014 N\u2019importe quoi, une tortue, \u00e7a n\u2019a pas de bec, c\u2019est pas un oiseau. \u2014 Vous voulez que \u00e7a ait quoi d\u2019autre\u00a0? \u2014 Les tortues, \u00e7a a des dents. \u00bb Personne n\u2019avait voulu me croire. Dans ce livre, j\u2019ai d\u00e9couvert des esp\u00e8ces. La matamata. Le nom m\u2019amusait. On aurait dit une feuille morte. Ou une sorte de rocher. Quand, des ann\u00e9es plus tard, les designers de chez The Pok\u00e9mon Compagny cr\u00e9\u00e8rent Boumata, un Pok\u00e9mon matamata, le souvenir du livre me revint. J\u2019ignorais alors que ce livre \u00e9tait encore l\u00e0. Je l\u2019ai retrouv\u00e9 dans un carton. Je passais mon temps \u00e0 le lire, \u00e0 regarder les images, fascin\u00e9. Nous sort\u00eemes de la Fnac avec. Son titre\u00a0: <em>Tout sur les tortues<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recouvert de poussi\u00e8re. Sale, ray\u00e9, fissur\u00e9. Fatigu\u00e9. Plein de creux, de bosses. Des trucs sont pass\u00e9s dessus, violemment. Il n\u2019est plus si neuf. Il a des cicatrices. J\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est hier qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 achet\u00e9. C\u2019\u00e9tait durant mes ann\u00e9es de lyc\u00e9e. Il me semble bien. Que ce soit avant, \u00e7a m\u2019\u00e9tonnerait, ma maladie d\u2019acheter des livres, non seulement un <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-08-tout-sur-les-tortues\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #08 | Tout sur les tortues<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":612,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4849,4525],"tags":[],"class_list":["post-133349","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-08-expansion-claude-simon","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133349","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/612"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=133349"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133349\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=133349"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=133349"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=133349"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}