{"id":133469,"date":"2023-08-06T17:04:20","date_gmt":"2023-08-06T15:04:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=133469"},"modified":"2023-08-06T17:04:21","modified_gmt":"2023-08-06T15:04:21","slug":"ete-2023-8-bis-du-temps-qui-passe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-8-bis-du-temps-qui-passe\/","title":{"rendered":"# \u00e9t\u00e9 2023 #8 bis | du temps qui passe"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>L\u2019ombre comme la poussi\u00e8re est notre fonds secret. (Roberto Peregalli)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cuisine est plong\u00e9e dans la p\u00e9nombre, avec ses volets \u00e0 demi-clos, en cette matin\u00e9e de juillet. C\u2019est dans cette p\u00e9nombre et ce silence cisel\u00e9 \u00e0 la hache par le battement du balancier du carillon, que Mafalda et l\u2019enfant, que j\u2019abrite encore un peu dans mon corps, doivent venir \u00e0 bout d\u2019un monticule de haricots, tout frais ramass\u00e9s, et qu\u2019il faut \u00e9queuter. Mafalda a montr\u00e9 le geste \u00e0 la fillette qui fait cela pour la premi\u00e8re fois: \u00f4ter \u00e0 la main d&rsquo;un coup sec les deux extr\u00e9mit\u00e9s de chaque haricot. Les petites mains se mettent au travail, il n\u2019y a pas d\u2019autre choix. Les secondes n\u2019en finissent pas de cogner et de se transformer en minutes sans que l\u2019on ne puisse rien y faire. Une main se saisit d\u2019un haricot, l\u2019autre sectionne un bout, tourne le l\u00e9gume et \u00f4te l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, puis le pose dans le saladier. Tout cela se fait machinalement pour des mains expertes. Celles de la fillette \u00e9prouvent l\u2019h\u00e9sitation du novice. Peu \u00e0 peu, dans le silence entrecoup\u00e9 des tic-tac, l\u2019\u00e9queutage, que Mafalda avait appel\u00e9 \u00e9pluchage, se d\u00e9roule. Un tic et une extr\u00e9mit\u00e9 verte est d\u00e9capit\u00e9e, un tac et c\u2019est au tour de l\u2019autre. L\u2019enfant adopte sans le savoir le rythme du balancier. Et parfois un fil, dont Mafalda a montr\u00e9 comment le tirer pour l\u2019enlever, vient rompre l\u2019harmonie et perturbe le cours du travail sans d\u00e9ranger le balancier qui n\u2019est que r\u00e9gularit\u00e9. L\u2019enfant ne sait plus si l\u2019on en est au tic ou bien au tac. Soudain des coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s r\u00e9sonnent \u00e9parpillant les pens\u00e9es de l\u2019enfant qui s\u2019aventuraient au c\u0153ur d\u2019une intrigue du Club des cinq dont elle aurait bien aim\u00e9 poursuivre la lecture. Elle a d\u00fb s\u2019arr\u00eater \u00e0 un moment capital de l\u2019histoire, et Mafalda ne s\u2019en soucie pas. Elle n\u2019a pas compt\u00e9 le nombre de coups que le carillon a dict\u00e9, mais elle sait qu\u2019elle peut se rattraper car il va recommencer sous peu. Ses gestes se ralentissent. Elle trouve que le tas de haricots entiers ne baisse pas rapidement, et qu\u2019il est vraiment \u00e9norme. \u00c7a y est, il faut compter les coups, cela doit faire dix. Que fera-t-elle quand elle aura dix ans\u00a0? Deux ann\u00e9es encore \u00e0 attendre. Sa grand-m\u00e8re lui signifie d\u2019un regard fixe qu\u2019il faut reprendre l\u2019\u00e9queutage. Ses mains se r\u00e9animent, le balancier reprend ses battements, la r\u00eaverie dans un souterrain avec les personnages de son livre reprend. Il y fait aussi sombre que dans cette cuisine, o\u00f9 ne filtrent que quelques rais de lumi\u00e8re dans l\u2019interstice entre les volets. Le poudroiement des poussi\u00e8res en l\u00e9vitation capte le regard de l\u2019enfant, de la m\u00eame mani\u00e8re que chez le personnage de Claude qui semble ainsi avoir trouv\u00e9 une sortie pour s\u2019\u00e9chapper d\u2019un danger important. L\u2019enfant se noie dans cet entre-deux, cela ralentit le travail des mains, jusqu\u2019\u00e0 le suspendre, car elle se tient dans ce po\u00e8me de la poussi\u00e8re, dans ce songe o\u00f9 l\u2019invisible tente \u00e0 se rendre palpable, \u00e0 rendre visible quelques lambeaux d\u2019un monde d\u2019\u00e9ternit\u00e9. Le balancier balance ses sons, et la lumi\u00e8re lib\u00e8re des poussi\u00e8res comme les mots dans les livres de la biblioth\u00e8que rose. Mafalda ne dit rien. Elle aussi est hypnotis\u00e9e et vogue dans ses propres songes, dans cette danse de particules qui l\u2019emporte dans son monde \u00e0 elle, dont l\u2019enfant ne saura jamais rien, dans un imaginaire ou dans des souvenirs qui naissent, sinuent et oblit\u00e8rent un pr\u00e9sent dont elle n\u2019est pas vraiment ma\u00eetresse. Par ce jeu de lumi\u00e8re, chacune se coule dans son int\u00e9riorit\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 la notion de temps s\u2019\u00e9gare, comme si un souffle venait d\u2019ouvrir une porte dans la t\u00eate de Mafalda, et que des pens\u00e9es neuves s\u2019\u00e9levaient paisiblement. Un nuage de pas grand-chose efface soudain ces visions. Mafalda est sur le point de dire quelque chose, mais ses mots restent coll\u00e9s sur son palais. Son regard s\u2019enfuit, cherche \u00e0 reprendre contenance, se pose sur le compotier de fruits empli de p\u00eaches et d\u2019abricots, pos\u00e9 dans la niche du buffet, s\u2019\u00e9l\u00e8ve au-dessus et caresse les cartes postales, celles qui parlent de l\u00e0-bas, o\u00f9 elle sait bien d\u00e9sormais qu\u2019elle n\u2019ira plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur la table les deux tas de haricots, \u00e9pluch\u00e9s ou non, sont \u00e0 peu pr\u00e8s similaires. Et l\u2019horloge sur le mur poursuit le p\u00e9trissage du temps&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019ombre comme la poussi\u00e8re est notre fonds secret. (Roberto Peregalli) La cuisine est plong\u00e9e dans la p\u00e9nombre, avec ses volets \u00e0 demi-clos, en cette matin\u00e9e de juillet. 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