{"id":133810,"date":"2023-08-08T15:31:46","date_gmt":"2023-08-08T13:31:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=133810"},"modified":"2023-08-08T15:33:08","modified_gmt":"2023-08-08T13:33:08","slug":"ete-23-09-la-charrue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-23-09-la-charrue\/","title":{"rendered":"# \u00e9t\u00e9 23 # 09 | la charrue"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Il ne saurait pas dire pourquoi mais c\u2019\u00e9tait son coin, son refuge. Est-ce \u00e0 cause des chevaux, du chemin de S qui file droit devant lui, d\u2019avoir pass\u00e9 la derni\u00e8re ferme et se retrouver face \u00e0 l\u2019\u00e9tendue ondoyante du champ de bl\u00e9 qui le longe sur la gauche. Tout y est calme, on per\u00e7oit le souffle des voitures qui longent les platanes, l\u00e0-bas, derri\u00e8re le champ de bl\u00e9, un souffle en pointill\u00e9 \u00e0 cause des arbres, et le cri des corneilles qui s\u2019\u00e9parpillent, sourcils mouvants des bl\u00e9s et du ciel, et de loin en loin le ren\u00e2clement des trois chevaux, de l\u2019\u00e9talon noir \u00e0 qui il a vu une fois pousser entre les pattes une trompe qui semblait aspirer le sol. Le chemin de S est la continuation d\u2019une des trois rues du village, il commence o\u00f9 s\u2019arr\u00eate le goudron au niveau du vieux lavoir rempli d\u2019eau verte.\u00a0\u00a0Il venait souvent s\u2019assoir au pied de la vieille charrue abandonn\u00e9e \u00e0 la rouille. A leur arriv\u00e9e dans le village de M.\u00a0l\u2019eau \u00e9tait claire, Marcelle et sa m\u00e8re y venaient encore, elles arrivaient leur baquet de zinc plein de linge sur la hanche, avec la brosse en chiendent et le savon par-dessus, plus personne n\u2019y vient, la vase a pris le dessus, l\u2019eau n\u2019y court plus. Il se souvient des grosses bulles que formait le linge immerg\u00e9, et le frottement actionn\u00e9 par des bras rouges sur les margelles inclin\u00e9es. Dix pas apr\u00e8s le lavoir, croupit la vieille charrue abandonn\u00e9e \u00e0 la rouille, des herbes folles poussent au travers de son unique roue, ses mancherons se dressent comme des antennes, sa silhouette squelettique s\u2019incline pour mordre la terre. Elle ne sert plus aux hommes mais de perchoir aux corneilles. On la sait l\u00e0, on ne la regarde pas, elle est d\u2019avant le remembrement, d\u2019avant l\u2019extension des champs pour le passage des tracteurs puissants, des moissonneuses batteuses qui font trembler les maisons en. les rasant pour traverser le village, d\u2019avant l\u2019extinction des chevaux de trait envoy\u00e9s aux abattoirs pour finir en steaks. La charrue s\u2019enfonce un peu plus chaque ann\u00e9e dans la terre, t\u00e9moin silencieux des temps anciens, et de bien des sc\u00e8nes&#8230; Il n\u2019a jamais crois\u00e9 personne sur le chemin de S, pour aller de M \u00e0 S, les villageois prenaient plut\u00f4t leur voiture et la nationale. Seuls le longent encore Sif et les engins agricoles, seuls le traversent les lapins de garenne. Les gens sont \u00e0 l\u2019usine, \u00e0 l\u2019\u00e9cole, aux champs, aux poulaillers, devant leur poste de t\u00e9l\u00e9vision, pas sur les chemins, jamais. Except\u00e9 le jour de l\u2019accident o\u00f9 soudain, chacun a retrouv\u00e9 l\u2019usage de ses jambes et s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment sur ce chemin, a travers\u00e9 le champ, creusant un sillon de curiosit\u00e9 et d\u2019angoisse dans les bl\u00e9s et rejoint la nationale jusqu\u2019au fameux platane, pour voir ce qu\u2019il ne faudrait jamais voir.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est avec Titi et Pierrot, Anis et Marcelle qu\u2019il y est venu la premi\u00e8re fois. Ils s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s devant les chevaux qui \u00e9taient venus d\u00e9poser leur museau curieux sur la cl\u00f4ture et Sif interloqu\u00e9 avait demand\u00e9 C\u2019est quoi \u00e7a&nbsp;? Anis avait rigol\u00e9 et Marcelle lui avait dit d\u2019arr\u00eater ses cochonneries, Li avait rougi. C\u2019est quoi&nbsp;? Jamais dans ses livres ou les images, il n\u2019avait vu pendre une telle chose du ventre d\u2019un cheval. Anis a fait cabrer sa mobylette en riant. Depuis Sif vient ici, bien avant l\u2019accident il y venait, bien apr\u00e8s il y venait encore.&nbsp;&nbsp;Il y venait pour se reposer de sa m\u00e8re quand elle battait la campagne, il y venait la t\u00eate et le c\u0153ur en feu s\u2019\u00e9lever avec le vol des corneilles et dissoudre dans le large horizon ses chagrins et ses col\u00e8res, son ennui et son sentiment d\u2019isolement..&nbsp;&nbsp;Il y revient aujourd\u2019hui. Il s\u2019assoit sur l\u2019axe central de la charrue comme autrefois pour contempler la terre labour\u00e9e, les mottes grasses et luisantes align\u00e9es comme des perles, \u00e9couter les corneilles et le ronron indiff\u00e9rent des voitures. Cet endroit, du moment qu\u2019il tourne le dos \u00e0 la nationale le r\u00e9conforte encore, il sait \u00e0 pr\u00e9sent ce qui arrivait \u00e0 l\u2019\u00e9talon et \u00e7a le fait sourire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c\u2019est aussi l\u00e0, derri\u00e8re la charrue qu\u2019il les a surpris la premi\u00e8re fois et d\u00e9couvert qu\u2019ils avaient des jeux pour eux seuls, c\u2019est l\u00e0, \u00e0 hauteur du pr\u00e9 aux chevaux qu\u2019il a per\u00e7u le lourd silence du d\u00e9sir partag\u00e9, un silence tout plein de fr\u00e9missements intimes, soyeux, caressants, un bouquet de bruits qu\u2019il a pein\u00e9 \u00e0 s\u2019expliquer bien que soudain alert\u00e9, soudain vigie malgr\u00e9 lui, oreille tendue jusqu\u2019\u00e0 reconnaitre des bruits de baisers, de fr\u00f4lements de tissu, des soupirs, des chuchotements ,un petit rire qui provenaient de derri\u00e8re la charrue, cette sc\u00e8ne lac\u00e9r\u00e9e par les herbes folles, et il a su, peut-\u00eatre m\u00eame avant d\u2019apercevoir un bout de sa robe verte, cette robe \u00e0 jupe ample qui lui donnait l\u2019allure d\u2019une fleur\u2026 Puis son dos \u00e0 lui, puissant, que sa chemise blanche plaquait au corps et alors, Sif avait d\u00e9tal\u00e9 jusqu\u2019au vieux lavoir pour s\u2019y cacher vite, oppress\u00e9 par la honte, le c\u0153ur battant le gros rythme de la faute. Inconscients, ils sont pass\u00e9s devant lui, se tenant la main, puis se la l\u00e2chant d\u00e8s que leurs pieds ont repris contact avec le goudron, ils se sont \u00e9loign\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre pour rentrer au village, Li devant, et lui s\u2019arr\u00eatant pour allumer une cigarette, et la suivre enfin \u00e0 grande distance. Il ne s\u2019agissait pas d\u2019Anis. Sa silhouette \u00e9tait moins d\u00e9li\u00e9e, franchement robuste, la chevelure plus disciplin\u00e9e, les gestes moins vifs alourdis de virilit\u00e9, un homme, un homme fait comme on dit du camembert\u2026 et il les a revus dans ses cauchemars bien longtemps, lui et elle, Li sa number one compagne de jeux il n\u2019y avait pas si longtemps, lui et elle dans leur lit d\u2019herbes, derri\u00e8re le paravent d\u00e9charn\u00e9 de la charrue. Et pourquoi \u00e7a lui avait tellement donn\u00e9 envie de pleurer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Il est heureux de retrouver les lieux presqu\u2019inchang\u00e9s, un cheval baie dans la prairie qui lui fait face. C\u2019\u00e9tait son coin secret, sa cachette \u00e0 ciel ouvert, son lieu sacr\u00e9 o\u00f9 le monde se laisse \u00e9couter et contempler.&nbsp;&nbsp;Il tourne le dos \u00e0 la nationale.&nbsp;&nbsp;Le reconnaitrait-il le fameux platane&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il ne saurait pas dire pourquoi mais c\u2019\u00e9tait son coin, son refuge. Est-ce \u00e0 cause des chevaux, du chemin de S qui file droit devant lui, d\u2019avoir pass\u00e9 la derni\u00e8re ferme et se retrouver face \u00e0 l\u2019\u00e9tendue ondoyante du champ de bl\u00e9 qui le longe sur la gauche. 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