{"id":133937,"date":"2023-08-24T15:44:21","date_gmt":"2023-08-24T13:44:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=133937"},"modified":"2023-08-24T16:52:40","modified_gmt":"2023-08-24T14:52:40","slug":"9-sur-le-pont","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/9-sur-le-pont\/","title":{"rendered":"\u00a0#\u00e9t\u00e92023 #09 | Sur le pont \u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Au loin des hommes s\u2019agitent j\u2019entends leurs pas pr\u00e9cipit\u00e9s&nbsp;; ce sont les palefreniers qui s\u2019affairent aupr\u00e8s des chevaux \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans leurs boxes&nbsp;et qui pataugent dans la boue et le fumier m\u00eal\u00e9s. Ils sont trop loin pour m\u2019entendre. Tout est tranquille sous la lune. Seuls quelques hennissements r\u00e9sonnent dans la nuit claire. Pas envie de jouer aux cartes ce soir. Les copains dorment et moi je suis debout, face au large, le vent me fait du bien car l\u2019odeur iod\u00e9e balaie la puanteur. Je marche sur le pont, le bois craque. J\u2019avance, je sens un l\u00e9ger picotement et mes yeux se ferment \u00e0 demi. Je r\u00e9siste de toutes mes forces alors que le balancement du bateau participe \u00e0 l\u2019engourdissement. Mon corps se fait plus lourd. \u00c7a brouillasse peu \u00e0 peu autour de moi. Tout est blanc cotonneux, on n\u2019y voit goutte \u00e0 deux m\u00e8tres. Je ne suis pas un poltron mais j\u2019ai bien la sensation de me liqu\u00e9fier enti\u00e8rement, le vertige arrive sans que je n&rsquo;y prenne garde. Je ne sens plus mes jambes et pourtant mes espadrilles sont bien arrim\u00e9es sur le sol. Mon esprit bat la campagne, je n\u2019y vois pratiquement rien \u00e0 un m\u00e8tre. Je traverse le vide \u00e0 l\u2019aide d\u2019une passerelle et j\u2019avance \u00e0 t\u00e2tons. <em>Monte sur le pont et quand tu seras \u00e0 bord, avance. <\/em>Moi, je n\u2019y crois gu\u00e8re \u00e0 toutes leurs histoires de feux follets et de fant\u00f4mes. Je marche sur le pont d\u2019un bateau. Je le reconnais : c\u2019est bien le <em>Notre Dame du salut<\/em> mais il a chang\u00e9 d\u2019aspect. Il semble avoir \u00e9t\u00e9 astiqu\u00e9 et mis \u00e0 neuf pendant la nuit. Tous les immondices ont disparu comme la puanteur ambiante. Plus trace des chevaux et des palefreniers. J\u2019aper\u00e7ois un homme \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du bastingage dans la p\u00e9nombre. <em>Je ne vous avais pas vu\u2026excuses -je m\u2019endors et vous \u00eates <\/em>mais les vagues plus fortes me font tanguer avant la fin de ma phrase. C\u2019est un officier, je le reconnais \u00e0 ses \u00e9paulettes \u00e0 franges avec galons dor\u00e9s. L\u2019homme me d\u00e9visage tout en pr\u00e9cisant <em>Nous approchons du canal de Corinthe<\/em>. Il est bizarrement v\u00eatu et le climat a brutalement chang\u00e9. Il fait froid d\u00e9sormais ;du frimas s\u2019est m\u00eame d\u00e9pos\u00e9 sur le bastingage. Le soleil est tr\u00e8s p\u00e2le. Je ne comprends pas car nous avons d\u00e9pass\u00e9 Suez depuis d\u00e9j\u00e0 plusieurs jours. J\u2019ai des lacunes en g\u00e9ographie mais j\u2019ai bien l\u2019impression qu\u2019il est dans l\u2019erreur et pourtant il a l\u2019air tellement s\u00fbr de lui\u2026 Je ne reconnais pas le paysage et je grelotte d\u00e9sormais avec ma vareuse et mon pantalon en toile qui ne semblent plus adapt\u00e9s au froid actuel. L\u2019officier m\u2019interpelle <em>Soldat,<\/em> <em>que faites-vous dans cet accoutrement&nbsp;? &nbsp;<\/em>Je pense&nbsp;que je me suis endormi et que je dois r\u00eaver d\u00e9j\u00e0. Je regarde la nuit se vider de sa noirceur.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019officier me tance vertement : <em>Vous d\u00e9m\u00e9ritez assur\u00e9ment&nbsp;! nous avons l\u2019insigne honneur de traverser le canal de Corinthe et d\u2019\u00eatre le premier \u00e9quipage fran\u00e7ais \u00e0 pouvoir y circuler.<\/em> <em>Que diantre, reprenez- vous\u2026. Retournez \u00e0 votre cabine et endosser votre uniforme vous avez plus de temps qu\u2019il ne faut.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Une suffocation violente me tord l\u2019estomac. Je ne comprends pas ce qui se trame. Je me heurte au bastingage par chance. Ma t\u00eate explose&nbsp;: encore une crise de somnambulisme\u2026 J\u2019erre et je ne sais o\u00f9 aller.&nbsp; Je me r\u00e9sous \u00e0 d\u00e9tourner mes yeux de l\u2019immensit\u00e9 marine. <em>Soldat&nbsp;!<\/em> L\u2019officier, visiblement m\u00e9content de mes divagations, prend mes h\u00e9sitations pour de l\u2019insolence&nbsp;: <em>Auriez-vous bu&nbsp;plus que de raison ? Je vais vous mettre aux arr\u00eats. <\/em>Je le regarde h\u00e9b\u00e9t\u00e9. Ma bonne foi le d\u00e9concerte et il finit tout bonnement par me prendre pour un simple d\u2019esprit. Avec autorit\u00e9, il me prend par le bras, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 me raccompagner sur le droit chemin. <em>D\u2019o\u00f9 sortez-vous que diable\u2026 j\u2019ai d\u2019autres chats \u00e0 fouetter en ce jour historique de janvier 1894.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais assur\u00e9ment en 1900 avant de fermer les yeux et je partais pour la Chine. Est- ce moi qui perd la t\u00eate ? L\u2019officier me conduit au second entrepont. Ce cauchemar va-t-il cesser&nbsp;? Il m\u2019accompagne avec fermet\u00e9 pr\u00e8s des cabines lat\u00e9rales, celles qui sont destin\u00e9es aux malades. Il ne fait nul doute qu\u2019il me prend pour le dernier des fous. Il ouvre la porte de l\u2019une des cabines. Je m\u2019y engouffre et referme prudemment l\u2019entr\u00e9e derri\u00e8re moi. La pi\u00e8ce semble inoccup\u00e9e. Dans le noir, je distingue un lit de camp et je m\u2019allonge, recouvrant mes jambes d\u2019une maigre couverture. Je finis par m\u2019assoupir. L\u2019alerte a c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la fatigue. Je suis assis sur le pont pr\u00e8s du panneau de descente et de chargement lorsque j\u2019ouvre les yeux et les chevaux hennissent \u00e0 nouveau. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au loin des hommes s\u2019agitent j\u2019entends leurs pas pr\u00e9cipit\u00e9s&nbsp;; ce sont les palefreniers qui s\u2019affairent aupr\u00e8s des chevaux \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans leurs boxes&nbsp;et qui pataugent dans la boue et le fumier m\u00eal\u00e9s. Ils sont trop loin pour m\u2019entendre. Tout est tranquille sous la lune. Seuls quelques hennissements r\u00e9sonnent dans la nuit claire. Pas envie de jouer aux cartes ce soir. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/9-sur-le-pont\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">\u00a0#\u00e9t\u00e92023 #09 | Sur le pont \u00a0<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":414,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4878,4525],"tags":[],"class_list":["post-133937","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-09-stephen-king-lieu","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133937","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/414"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=133937"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133937\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=133937"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=133937"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=133937"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}