{"id":133946,"date":"2023-08-09T16:29:51","date_gmt":"2023-08-09T14:29:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=133946"},"modified":"2023-08-09T16:29:52","modified_gmt":"2023-08-09T14:29:52","slug":"ete2023-09bis-temps-decales","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-09bis-temps-decales\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #09bis |\u00a0temps d\u00e9cal\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-background\" style=\"background-color:#19d1c5\"><em><strong>\u00ab\u00a0Ceux qui r\u00eavent de jour sont dangereux, car ils sont susceptibles, les yeux ouverts, de mettre en oeuvre leur r\u00eave afin de pouvoir les r\u00e9aliser.\u00a0\u00bb Lawrence d\u2019Arabie.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ulysse regarde autour de lui. Il croyait cette cave imperm\u00e9able au temps, il la pensait immuable, herm\u00e9tique, indestructible. L\u2019enfant qui dort par terre le croit. L\u2019homme qui se revoit enfant dormir par terre le croit aussi. La pi\u00e8ce, pourtant, est plus petite que dans son esprit. \u00c9videmment, en grandissant, le rapport du corps avec l\u2019espace change et les mesures qui s\u2019\u00e9talonnent par la longueur des bras, l\u2019\u00e9paisseur des mains, la finesse des doigts, ces mesures changent d\u2019\u00e9chelle. Mais ce n\u2019est pas que \u00e7a, la pi\u00e8ce est plus petite parce que ses souvenirs se sont comprim\u00e9s. Ils sont plus denses, plus lourds, ils manquent d\u2019air et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. Ce sont des souvenirs morts, ils ne respirent plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du circuit du train \u00e9lectrique, il voit de haut tout ce que l\u2019enfant a patiemment construit. Comme s\u2019il \u00e9tait un soleil, comme s\u2019il \u00e9tait un oeil omniscient. Il embrasse en un regard toute l\u2019\u00e9tendue de l\u2019imagination de l\u2019enfant, mais il a du mal \u00e0 distinguer le d\u00e9cor qui est grav\u00e9 dans sa t\u00eate. Les piles de livres ne sont pas les immeubles d\u2019une cit\u00e9 urbaine, le ch\u00e2teau-fort n\u2019a rien d\u2019une usine crachant des panaches de fum\u00e9e blanche, les chevaliers et leurs chevaux paraissent d\u00e9mesur\u00e9s dans ce d\u00e9cor. Et la for\u00eat, avec ses reproductions poussi\u00e9reuses d\u2019arbres en plastique, elle ressemble plus au d\u00e9sert d\u2019une d\u00e9chetterie sauvage qu\u2019\u00e0 un endroit baign\u00e9 de magie et de myst\u00e8res. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ulysse s\u2019approche des \u00e9tag\u00e8res longeant les murs. Il essaie de soulever le drap recouvrant un meuble mais n\u2019y parvient pas, le tissu est coinc\u00e9, l\u2019objet est trop bien empaquet\u00e9 pour que n\u2019en transpire quelques souvenirs perdus. Il n\u2019insiste pas et continue sa visite des yeux. Il ne se sent pas l\u2019\u00e2me d\u2019un explorateur, mais plut\u00f4t celle d\u2019un visiteur dans un mus\u00e9e. Le lieu qu\u2019il parcourt n\u2019a rien \u00e0 lui r\u00e9v\u00e9ler, il ne cherche pas \u00e0 d\u00e9couvrir des secrets, \u00e0 red\u00e9couvrir des souvenirs. Tout au plus, s\u2019amuse-t-il \u00e0 rep\u00e9rer derri\u00e8re d\u2019infimes d\u00e9tails les traces de sa r\u00e9alit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019arr\u00eate sous la petite fen\u00eatre en hauteur d\u2019o\u00f9 filtre un peu de lumi\u00e8re venant de l\u2019ext\u00e9rieur. Il tente d\u2019y glisser son regard mais il ne distingue rien d\u2019autre qu\u2019un reflet de la lumi\u00e8re du jour. Par contre, il commence \u00e0 distinguer une voix. Ce pourrait \u00eatre celle de son p\u00e8re mais il ne l\u2019a plus revu depuis tant d\u2019ann\u00e9es. Cet homme si autoritaire qui ne l\u2019a jamais regard\u00e9 comme son enfant mais plut\u00f4t comme une source in\u00e9puisable de contrari\u00e9t\u00e9s. Cet homme fig\u00e9 comme une statue que lui, Ulysse, n\u2019a jamais regard\u00e9 autrement qu\u2019on regarde une statue. Imposante, froide et insensible. Oreste Poidevin, maire de Pelouche, dernier fruit d\u2019une lign\u00e9e de maires, jongleur professionnel dans le monde des arcanes du grand oeuvre politique, a laiss\u00e9 en h\u00e9ritage \u00e0 son fils tout ce que lui-m\u00eame ne poss\u00e9dait pas. C\u2019est-\u00e0-dire une certaine richesse d\u2019esprit. Mais ce ne peut pas \u00eatre lui qu\u2019Ulysse entend derri\u00e8re le fenestron de la cave. Les mirages sont nombreux quand on se retrouve dans des lieux \u00e0 la fois si intimes et si \u00e9trangers.<\/p>\n\n\n\n<p>Devant l\u2019\u00e9tabli dont le plan de travail est recouvert de caisses en bois pleines d\u2019outils, un adolescent est assis. Il tient dans sa main un coin en acier, de ceux que les b\u00fbcherons utilisent pour fendre le bois. Ulysse lui demande ce qu\u2019il fait l\u00e0, ce qu\u2019il attend. L\u2019adolescent ne r\u00e9pond pas, il ne bouge pas la t\u00eate et demeure immobile. Ulysse pose sa main sur l\u2019\u00e9paule mais celle-ci traverse l\u2019hologramme sans r\u00e9sistance. Le jeune homme para\u00eet perdu dans ses r\u00e9flexions. Il cavalcade dans des r\u00eaves \u00e9veill\u00e9s que la solitude nourrit. Car il est seul dans cette cave qui ressemble d\u00e9sormais \u00e0 une prison. Ulysse ne l\u2019avait jamais vu cet angle, une prison qui le maintient enferm\u00e9. Ce ne peut \u00eatre le m\u00eame endroit dans lequel, depuis son enfance, il se r\u00e9fugie pour s\u2019\u00e9vader. L\u2019adolescent a les cheveux mi-longs et porte une marini\u00e8re. Il lui ressemble, c\u2019est \u00e9vident, mais ce ne peut \u00eatre lui. Il ne peut \u00eatre ce jeune gar\u00e7on au visage si triste.<\/p>\n\n\n\n<p>Ulysse l\u00e8ve la t\u00eate et regarde autour de lui. Il cherche quelque chose dans la cave. Il n\u2019avait jamais fait attention \u00e0 ce d\u00e9tail. Il scrute tous les murs, il regarde vers le sol, il observe le plafond. Aucune porte, aucune trappe d\u2019acc\u00e8s. Aucune entr\u00e9e, aucune sortie. La seule ouverture qu\u2019il distingue, c\u2019est la petite fen\u00eatre par laquelle la lumi\u00e8re s\u2019introduit dans la pi\u00e8ce. Vingt centim\u00e8tres sur trente, tout au plus. Un contorsionniste pourrait peut-\u00eatre passer. Ulysse n\u2019est pas contorsionniste, il ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9, ni enfant, ni adolescent. Ce lieu n\u2019est pas r\u00e9el, il ne peut pas \u00eatre r\u00e9el. C\u2019est un endroit qu\u2019il s\u2019est construit dans son esprit. Il n\u2019est pas rempli des souvenirs d\u2019enfance, c\u2019est un lieu o\u00f9 il aime se souvenir lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant, o\u00f9 l\u2019enfant qu\u2019il \u00e9tait aime jouer au train et s\u2019allonger sur le sol et dormir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le train serpente entre des immeubles qui ressemblent \u00e0 des piles de livres. En contrebas de la voie ferr\u00e9e, le train longe une maison aux fen\u00eatres \u00e9clair\u00e9es qui pourrait \u00eatre une petite bo\u00eete carr\u00e9e en carton, avec des dessins au crayon et des fen\u00eatres d\u00e9coup\u00e9es aux ciseaux. Le train rejoint une ville. Puis, il longe une usine qui ressemble \u00e0 un ch\u00e2teau fort, les panaches de fum\u00e9e blanche semblent \u00eatre des oriflammes qui dansent dans le vent. Il y a une for\u00eat qui recouvre un tunnel, Ulysse aimerait tant la d\u00e9couvrir. Il y a des champs, des maisons. Il y a aussi tant de personnes, des hommes, des femmes, qui laissent derri\u00e8re elles des train\u00e9es bien vivantes d\u2019existences. Ulysse ne r\u00eave pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une cave quelque part, un enfant, allong\u00e9 sur la terre tass\u00e9e avec un vieux coussin sous la t\u00eate, r\u00eave d\u2019une autre vie. Sur une plage quelque part, assis sur le sable, un homme se souvient lorsqu\u2019il \u00e9tait enfant.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Ceux qui r\u00eavent de jour sont dangereux, car ils sont susceptibles, les yeux ouverts, de mettre en oeuvre leur r\u00eave afin de pouvoir les r\u00e9aliser.\u00a0\u00bb Lawrence d\u2019Arabie. Ulysse regarde autour de lui. Il croyait cette cave imperm\u00e9able au temps, il la pensait immuable, herm\u00e9tique, indestructible. L\u2019enfant qui dort par terre le croit. L\u2019homme qui se revoit enfant dormir par terre <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-09bis-temps-decales\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#\u00e9t\u00e92023 #09bis |\u00a0temps d\u00e9cal\u00e9s<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":352,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[4879,4525],"tags":[],"class_list":["post-133946","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-09bis-stephen-king-temps","category-ete-2023-du-roman"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133946","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/352"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=133946"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/133946\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=133946"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=133946"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=133946"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}