{"id":134025,"date":"2023-08-10T19:41:59","date_gmt":"2023-08-10T17:41:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=134025"},"modified":"2023-08-10T19:42:00","modified_gmt":"2023-08-10T17:42:00","slug":"ete-2023-8bis-un-sillon-dencre-bleue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-8bis-un-sillon-dencre-bleue\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 2023 #8bis Un sillon d&rsquo;encre bleue"},"content":{"rendered":"\n<p>La taille de l\u2019obus est vraiment impressionnante, on imagine mal l\u2019engin qui peut propulser quelque chose comme \u00e7a. Joseph pose sa main droite sur la forme allong\u00e9e en c\u00f4ne de l\u2019arme de guerre. Le pouce est repli\u00e9 sur la pointe comme s\u2019il \u00e9tait en train de gratter la couverture m\u00e9tallique, les quatre doigts sont appuy\u00e9s sur le rev\u00eatement lisse du missile, la main est crisp\u00e9e, comme une griffe, tout se passe comme si elle voulait d\u00e9charger le pouvoir de nuisance de l\u2019arme. Il relit pour la dixi\u00e8me fois au moins l\u2019inscription \u00e0 l\u2019encre bleue dans le rectangle blanc qui masque sans doute une autre inscription, celle d\u2019un lieu ou d\u2019un num\u00e9ro de s\u00e9rie. L\u2019autre main, dans le dos, ne cache rien, elle cherche sa place, elle commande la courbure l\u00e9g\u00e8re du corps qui avance le bassin vers l\u2019avant, t\u00eate \u00e0 peine en retrait mais bien camp\u00e9e, fi\u00e8re sans doute, le regard fixe, mais les yeux ont l\u2019air de glisser malgr\u00e9 eux vers le vide, de s\u2019abandonner dans la contemplation m\u00e9lancolique d\u2019un automne sur le chemin des dames.<\/p>\n\n\n\n<p>Joseph effleure une derni\u00e8re fois l\u2019obus avant de quitter l\u2019espace pr\u00e9vu pour la photographie. Il appelle le chien noir qui l\u2019accompagne d\u00e9sormais. Il a gravi en quelques bonds l\u2019escalier qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur de la grange o\u00f9 ils ont pos\u00e9 devant le photographe. Il retire l\u2019uniforme de soldat qui lui procure tant de fiert\u00e9, il n\u2019y aura pas de combat aujourd\u2019hui et pas de nouvelle mise en sc\u00e8ne photographique non plus. Il appelle une seconde fois son chien qui fouille le foin de l\u2019\u00e9tage sup\u00e9rieur. Il se dit qu\u2019il est loin le temps des b\u00eates, de la p\u00eache, des bergeries et des retraites en estives. Depuis qu\u2019il s\u2019est engag\u00e9 comme soldat, une br\u00e8che chaque jour plus profonde l\u2019\u00e9loigne de son village natal. Il se dit qu\u2019il enverra la photographie \u00e0 son cousin Henri, il aimerait avoir des nouvelles de ceux qui sont rest\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Henri observe l\u2019escalier sombre qui semble mener \u00e0 l\u2019\u00e9tage d\u2019un grenier \u00e0 foin, il se demande \u00e0 quoi peut ressembler le champ de bataille, si on y trouve des escaliers d\u00e9rob\u00e9s pour \u00e9chapper aux missiles. Il entend parler de la guerre des tranch\u00e9es et cet obus disproportionn\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 duquel pose fi\u00e8rement le cousin Joseph fait fr\u00e9mir. Il comprend que cet engin de mort est le v\u00e9ritable objet de la photographie&nbsp;; l\u2019escalier qui s\u2019\u00e9chappe \u00e0 gauche, le chien qui se tient si proche de l\u2019humain \u00e0 droite, ne sont que des \u00e9l\u00e9ments de diversion, ils ne peuvent pas occulter ce dont il est question ici&nbsp;: un obus boche de tranch\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Joseph trempe dans l\u2019encre bleue la plume qui lui sert \u00e0 graver l\u2019inscription sur la carte, l\u2019\u00e9criture est un peu \u00e9pat\u00e9e et l\u2019encre met du temps \u00e0 s\u00e9cher. Il est satisfait finalement de cette photographie, elle ne dit pas vraiment la guerre mais un suspens de la guerre, un espace possible o\u00f9 l\u2019arme est d\u00e9charg\u00e9e, le compagnon est familier et les escaliers rendent possible l\u2019\u00e9chapp\u00e9e. Il trempe \u00e0 nouveau la plume dans l\u2019encre bleue, dessine d\u2019abord, en r\u00eavant, les sillons du ruisseau o\u00f9 il aime p\u00eacher les truites, puis il \u00e9crit. L\u2019espace de la carte postale est r\u00e9duit, il faut s\u00e9lectionner quelques mots&nbsp;: il n\u2019est pas seul, il a un chien et un obus boche de tranch\u00e9e, il embrasse son cousin et demande de ses nouvelles. Il ajoute son adresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Henri caresse le chien que Joseph a laiss\u00e9, qu\u2019il lui a confi\u00e9 au moment o\u00f9 il s\u2019est engag\u00e9 dans l\u2019arm\u00e9e. C\u2019est un border collie avec lequel ils avaient l\u2019habitude de partir \u00e0 la p\u00eache. Il se sent seul depuis que Joseph est parti. Il gravit les quelques marches qui m\u00e8nent \u00e0 la chambre de l\u2019\u00e9tage et sort le papier \u00e0 lettres d\u2019un tiroir. Il \u00e9crit&nbsp;: Aulon, janvier 1918, mon cher cousin\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas retrouv\u00e9 la lettre qu\u2019Henri a envoy\u00e9e \u00e0 Joseph, il ne reste que la carte postale avec la photographie pour prendre le chemin du pass\u00e9 et faire r\u00e9sonner la voix de ceux qui ont v\u00e9cu et ont laiss\u00e9 des traces ind\u00e9chiffrables. Joseph pose pour un photographe entre un obus d\u00e9mesur\u00e9, vestige d\u2019un combat tragique, et un chien qui, selon lui, comble sa solitude. \u00c0 quoi pense-t-il&nbsp;? Quelle signification prend cet obus \u00e0 ce moment pr\u00e9cis de la photographie&nbsp;? Pourquoi cette mise en sc\u00e8ne&nbsp;? Je voudrais me d\u00e9rober, je laisse un instant s\u00e9cher l\u2019encre bleue, j\u2019appelle le chien. On n\u2019est jamais vraiment seul.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La taille de l\u2019obus est vraiment impressionnante, on imagine mal l\u2019engin qui peut propulser quelque chose comme \u00e7a. Joseph pose sa main droite sur la forme allong\u00e9e en c\u00f4ne de l\u2019arme de guerre. 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