{"id":134131,"date":"2023-08-11T21:09:02","date_gmt":"2023-08-11T19:09:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=134131"},"modified":"2023-08-11T21:09:03","modified_gmt":"2023-08-11T19:09:03","slug":"ete2023-09bis-le-tintement-du-vieux-clocher-sur-le-toit-de-lecole","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete2023-09bis-le-tintement-du-vieux-clocher-sur-le-toit-de-lecole\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e92023 #09bis | Le tintement du vieux clocher sur le toit de l&rsquo;\u00e9cole"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu es revenu dans cette \u00e9cole en ruines que tu as connue, dont tu ne reconnais pas grand-chose. Tu parcours ses couloirs. Tu cherches. Le grincement du parquet. Le clocher sur le toit. Les pupitres-bancs en bois. Les tableaux noirs salis par la craie. Les encriers. Tout est poussi\u00e9reux. Cass\u00e9. Tu cherches dans ce lieu abandonn\u00e9 quelque chose, de vieilles odeurs, et alors que tu pensais que tout \u00e9tait perdu, alors que tu pensais abandonner, \u00e7a revient.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu les vois tous tourn\u00e9s vers toi. Ils sont sortis de nulle part. Ils sont vivants. Tu ne comprends pas. Il y a ces filles qui chuchotent. Elles parlent de toi. Tu sais que c&rsquo;est de toi qu&rsquo;il est question. Tu le sais \u00e0 leur regard presque moqueur, \u00e0 cette flamme dans leurs yeux. Elles bavardent. Elles te d\u00e9visagent. Parlent avec passion. Le plus silencieusement possible. Et \u00e7a ne s&rsquo;arr\u00eatera jamais. Le bruit va continuer. Va peut-\u00eatre continuer. Chacun se croit discret, pense ne pas d\u00e9ranger. Si les autres d\u00e9rangent, je parle tellement bas, moi, tellement bas qu&rsquo;on ne m&rsquo;entend pas, qu&rsquo;il est impossible qu&rsquo;on m&rsquo;entende. Chacun croit passer inaper\u00e7u. Les chuchotements se m\u00e9langent, forment un grondement, font trembler toute l&rsquo;\u00e9cole, tu ne le supportes pas, \u00e7a t&rsquo;irrite, \u00e7a te fait mal. C&rsquo;est de toi qu&rsquo;il est question.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0, tu sens le temps qui p\u00e8se sur tes \u00e9paules. D\u00e9j\u00e0, tu te sens grandir, te courber. En toi, tu sens la col\u00e8re monter. Ca te gangr\u00e8ne. Ton visage s&rsquo;est alourdi. Ton corps a gonfl\u00e9. Tout prend une place d\u00e9mesur\u00e9e, maintenant. Ton nez, tu le trouve trop massif. Tes sourcils, trop \u00e9pais, trop touffus. Tes l\u00e8vres, enfl\u00e9es. Une ligne creuse ton front. Des cernes creusent ton regard. Un jour, devant le miroir, tu verras ton premier cheveu blanc. Sans attendre, tu l&rsquo;arracheras, comme pour \u00e9loigner la vieillesse qui p\u00e8se sur tes pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est de toi qu&rsquo;il est question. Gamin paum\u00e9, tu d\u00e9ambules, tu erres, dans tes souvenirs tu te perds. De toi, partout, on parle. De toi, dans les couloirs, on parle. De toi, dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation, on parle. Dans les salles de classe, on parle. Devant la porte d&rsquo;entr\u00e9e de l&rsquo;\u00e9cole. Et les couloirs ont bien chang\u00e9. Les \u00e9l\u00e8ves ont chang\u00e9. Ils sont plus grands maintenant. M\u00e9chants. Tu ne comprends pas. Que le monde ait pu \u00eatre gagn\u00e9 par la morosit\u00e9 en si peu de temps, tu ne sais pas l&rsquo;expliquer. Qu&rsquo;on ait pu perdre notre candeur. Qu&rsquo;on se soit laiss\u00e9 aller. Ils sont un groupe de cinq ou six. Ils profitent de la pause de midi pour, devant le coll\u00e8ge, fumer. Ils ont la clope au bec. Ils ont la bouche pleine de m\u00e9disances. L&rsquo;assurance de n\u2019avoir de comptes \u00e0 rendre \u00e0 personne. Elles, maquill\u00e9es avec exc\u00e8s, mauvais go\u00fbt. Eux, les tifs durcis par le gel, le pantalon baiss\u00e9 au niveau des genoux. Ils ont la gueule pleine de boutons. Dans leur t\u00eate, ils sont adultes.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu traines tes guiboles. Tu redonnes forme \u00e0 ces ruines, \u00e0 ces murs. Tu doutes. Tu avances. Tu tentes de te souvenir du couloir du premier \u00e9tage. Tu clignes des yeux, tu te donnes du mal pour bien regarder. Les murs \u00e9taient-ils roses ou jaunes&nbsp;? Tu h\u00e9sites. Tu confonds peut-\u00eatre. Par moments, le coll\u00e8ge prend l&rsquo;apparence de ton lyc\u00e9e, mais tu fais tout pour r\u00e9tablir les choses, que chaque lieu garde son unit\u00e9. Tu retrouves les salles 101 et 103, intactes. C&rsquo;est l\u00e0 que, le plus souvent, avaient lieu les cours de fran\u00e7ais et d&rsquo;histoire-g\u00e9ographie. C&rsquo;est l\u00e0 que tu as v\u00e9cu tes plus grandes hontes. Derri\u00e8re une porte, tu entends une voix aig\u00fce. Vilain petit enfant, dit-elle. Dans son intonation, il y a des reproches. L&rsquo;annonce d&rsquo;une mauvaise note. Tu as eu z\u00e9ro en dict\u00e9e. Tu n&rsquo;as pas fait une lecture. Il y a de la col\u00e8re dans son regard. Ses yeux sont des couteaux. Alors des images, des sons, des impressions, que tu croyais d\u00e9finitivement perdus, te sautent \u00e0 la gueule. Tu revois les salles 102, 104, 105. Tu les sauves de l&rsquo;oubli. Un bout de plafond. Des bruits de pas. Le chahut des \u00e9l\u00e8ves. Des humiliations. Tu t&rsquo;y accroches. Ca fait partie de ta vie. P\u00e9niblement, tu vas au bout du couloir. Tu t&rsquo;attends \u00e0 retrouver la salle 107. Tu as un doute. Tu regardes. Clignes des yeux. Le num\u00e9ro est un peu effac\u00e9. Peut-\u00eatre 108. Peut-\u00eatre 109. Tu ne sais plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu prends l&rsquo;escalier. Au deuxi\u00e8me \u00e9tage,&nbsp;le couloir est bleu. L&rsquo;image, au d\u00e9but vive, commence \u00e0 perdre en clart\u00e9. Tu ne sais plus grand-chose de ce couloir. Tu penses te souvenir que les cours de physique-chimie avaient lieu dans la salle 204, ceux de SVT dans la salle 205. Et le reste&nbsp;? Rong\u00e9 par l&rsquo;ombre, le n\u00e9ant. Tu cherches. Tu t&rsquo;obstines. Il faut sauver le pass\u00e9 qui te fuit. Tu montes, tu descends, tu sors, tu ouvres les portes. Retrouve l&rsquo;infirmerie. Te souviens d&rsquo;un troisi\u00e8me \u00e9tage, interdit d&rsquo;acc\u00e8s. Tu retournes sur tes pas. Red\u00e9couvre cette portion du premier \u00e9tage. Le bureau de la directrice ici. L\u00e0, la salle de latin. A c\u00f4t\u00e9, la salle d&rsquo;arts plastiques, qu&rsquo;on a fini par transformer en d\u00e9barras. Tout au bout, la salle de musique. On te regarde bizarrement. Vous enseignez ici ? Vous \u00eates parent d&rsquo;\u00e9l\u00e8ve&nbsp;? Pour tous ces gens, tu es louche. Tu n&rsquo;es plus qu&rsquo;un \u00e9tranger. Au rez-de-chauss\u00e9e, \u00e7a te revient, il y a la salle de permanence. Le CDI. La salle polyvalente. A l&rsquo;entr\u00e9e, le bureau de la CPE. La loge de la gardienne. Tu cherches. On te poursuit. On veut t&rsquo;arr\u00eater. Tu sors dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation. Monsieur, vous n&rsquo;\u00eates pas admis au sein de l&rsquo;\u00e9tablissement. Tu retrouves le gymnase. Ici, la porte d&rsquo;entr\u00e9e de la nouvelle salle d&rsquo;arts plastiques. L\u00e0, un b\u00e2timent. L\u00e0 o\u00f9 avaient lieu les cours de technologie. Ce b\u00e2timent avait un nom particulier. Tu l&rsquo;as oubli\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu les vois, ces humains, condamn\u00e9s d\u00e8s la naissance, d\u00e8s la conception, s&rsquo;entred\u00e9chirer. S&rsquo;inventant des raisons de se ha\u00efr. S&rsquo;accrochant \u00e0 leurs d\u00e9go\u00fbts. A leurs blessures. A des valeurs, des fiert\u00e9s, des causes. Hi\u00e9rarchisant leurs semblables. Se donnant des excuses pour nier l&rsquo;humanit\u00e9 de l&rsquo;autre. C&rsquo;est la n\u00e9gation du regard de l&rsquo;autre qui a justifi\u00e9 qu&rsquo;on opprim\u00e2t tant de peuples. C&rsquo;est la n\u00e9gation de la lumi\u00e8re dans les yeux de l&rsquo;autre qui a permis qu&rsquo;on \u00e9lev\u00e2t des camps de concentration et d&rsquo;extermination.<\/p>\n\n\n\n<p>Au coll\u00e8ge, tu as d\u00e9couvert la cruaut\u00e9 humaine. La cruaut\u00e9 des professeurs qui cassaient les \u00e9l\u00e8ves en difficult\u00e9s. La cruaut\u00e9 que subissaient ces enseignantes qui, impuissantes, d\u00e9munies, peinaient \u00e0 imposer leur autorit\u00e9, et on les voyait, parfois, pleurer dans leur salle de classe, une fois tout le monde parti. Les harcel\u00e9s qu&rsquo;on \u00e9crasait, qu&rsquo;on poussait au suicide, dans l&rsquo;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale. Qui, \u00e0 leur tour, harcelaient les plus faibles, les plus vuln\u00e9rables qu&rsquo;eux, pour \u00eatre du c\u00f4t\u00e9 des forts, gagner leur respect. Et il y a toi, qui hurle que tu hais les homosexuels. Toi, qui ne peux pas t&#8217;emp\u00eacher de hurler. Tu hurles, et il est impossible de pr\u00e9tendre que tu \u00e9tais irr\u00e9prochable. Tu hurles, et au fond de toi, tu as peur. Et si j&rsquo;aimais les gar\u00e7ons&nbsp;? Ton c\u0153ur bat pour un petit gars. Tu as du d\u00e9sir et de l&rsquo;amour pour lui. Tous les jours, tu penses \u00e0 lui. Tu hurles pour te convaincre que tu n&rsquo;es pas p\u00e9d\u00e9, parce que tu crains d&rsquo;\u00eatre ce qu&rsquo;on t&rsquo;a appris \u00e0 ha\u00efr.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu es revenu dans cette \u00e9cole en ruines que tu as connue, dont tu ne reconnais pas grand-chose. Tu parcours ses couloirs. Tu cherches. Le grincement du parquet. Le clocher sur le toit. Les pupitres-bancs en bois. Les tableaux noirs salis par la craie. Les encriers. Tout est poussi\u00e9reux. Cass\u00e9. 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