{"id":134349,"date":"2023-08-16T10:01:57","date_gmt":"2023-08-16T08:01:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=134349"},"modified":"2023-08-16T10:01:59","modified_gmt":"2023-08-16T08:01:59","slug":"ete-2023-9-l-reperages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ete-2023-9-l-reperages\/","title":{"rendered":"#\u00e9t\u00e9 2023 #9 l rep\u00e9rages"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019odeur puissante et le bruit n\u2019ont rien \u00e0 voir l\u2019un avec l\u2019autre. (D\u2019ailleurs, il se peut que ce soit \u00e0 l\u2019origine de mon app\u00e9tit pour ces images qui s\u2019\u00e9cartent de la bande-son, ou de ces voix off qui ne commentent pas ce qui est montr\u00e9.) Une fois qu\u2019on a en main ces trois prototypes, une suite de visuels, des sons, une odeur, on peut s\u2019asseoir. Comme sur un tabouret \u00e0 trois pieds, mais il n\u2019y a pas de tabouret. Assise par terre, comme un indien. Les talons sous les fesses, les genoux comme des anses pli\u00e9es, je pourrais balancer, osciller, sans quitter le sol. L\u2019odeur c\u2019est la lessive. Le son brasse et glapit et souffle et avale et r\u00e9gurgite et \u00e9crase et m\u00eale et glousse aussi, comme un oiseau. Les visuels sont non identifi\u00e9s. C\u2019est ce qui se passe quand la mati\u00e8re est malax\u00e9e, d\u00e9tourn\u00e9e, roul\u00e9e, on ne la reconna\u00eet pas. C\u2019est comme la nuit, dans la nuit, nous parlions dans le noir et je connaissais son visage de jour, son visage de lumi\u00e8re, mais dans la nuit, comme le gris s\u2019\u00e9tendait sur tout, plus ou moins fonc\u00e9 mais toujours dense, je ne pouvais plus reconstruire son visage, son visage connu, et tout ce que je voyais \u00e9tait \u00e9maci\u00e9, squelettique, archa\u00efque, creus\u00e9, voil\u00e0, c\u2019est ce qui se passe quand la mati\u00e8re roule. Quand on d\u00e9place un visage dans la nuit, il devient un masque, une d\u00e9esse anthracite, un ankou, un homme de cendres, et parfois on est pr\u00e8s de croire que l\u2019impossible est arriv\u00e9, que la r\u00e9alit\u00e9 est tomb\u00e9e comme une pierre, heureusement on rallume la lumi\u00e8re, ou bien le jour revient, et le visage reprend sa chair chaude.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019odeur de la lessive, si charmante, il n\u2019y a pas besoin d\u2019avoir peur. Le son qui brasse et avale et crache est tellement r\u00e9gulier, en forme de battements de c\u0153ur, il calme. Il hypnotise. Il berce. Et je me berce moi-m\u00eame en me balan\u00e7ant, assise \u00e0 l\u2019indienne devant le hublot. Dans le hublot, c\u2019est merveilleux. Ce qui se voit derri\u00e8re la vitre du hublot est merveilleux. Je l\u2019ai gard\u00e9. Je le garde. De temps en temps, je le sors de moi, je le dispose, je l\u2019\u00e9tale, je le montre parfois aux autres, puis je le range. Ici la description n\u2019est pas possible. Ou bien elle est possible, mais elle est trop petite. On se hisse sur la pointe des pieds, on ne l\u2019atteint pas (je me hisse, le on est une pudeur anachronique). C\u2019est le d\u00e9calage. Mon probl\u00e8me c\u2019est le d\u00e9calage. Je suis chercheuse en laboratoire, je pose des d\u00e9calages dans des fioles, je les mesure, je les place sous vide, je les cryog\u00e9nise, et j\u2019en sors des \u00e9tudes comparatives, des articles argument\u00e9s o\u00f9 je d\u00e9montre point par point que le d\u00e9calage est plus lourd que cent mille baleines, plus \u00e9lectrique que six cents millions de bobines de cuivre, plus rapide qu\u2019une horde de photons propuls\u00e9s, plus insaisissables qu\u2019un poulpe dans les abysses. Mes \u00e9tudes montrent que \u00e7a n\u2019a aucun sens de travailler cette mati\u00e8re qu\u2019est le d\u00e9calage. Ni de s\u2019en approcher. Je suis dans un zoo. Le d\u00e9calage est au centre de l\u2019enclos, mais je ne le vois pas, il est cach\u00e9 par la v\u00e9g\u00e9tation. Ou bien c\u2019est un phasme, je joue \u00e0 O\u00f9 est Waldo que je ne trouve pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Les tissus sont brass\u00e9s, tordus, gonfl\u00e9s, sous une force enti\u00e8re, mousseuse et c\u2019est le d\u00e9calage entre le tr\u00e8s simpliste hublot d\u2019une machine \u00e0 laver et les images mentales qui s\u2019affichent hors de soi alors qu\u2019elles devraient rester \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, entre le prosa\u00efque d\u2019\u00eatre assise l\u00e0, dans ce couloir qu\u2019est la cuisine, devant le monde qui tourne \u2014 je mesure quatre-vingts centim\u00e8tres, le diam\u00e8tre du monde est de vingt-six \u2014, c\u2019est le contraste entre ce qui importe et ce qui compte pour rien, entre la valeur qu\u2019on accorde et celle qui compte pour rien, entre le plus froid et le br\u00fblant, entre deux sortes de ti\u00e9deurs, de nuances, qui me tracte. Ou me pousse. Une fois de plus, je ne suis pas tr\u00e8s technique. Pas tr\u00e8s avanc\u00e9e dans mes travaux. Je ne vais pas encore \u00e0 l\u2019\u00e9cole. C\u2019est sans doute l\u2019ann\u00e9e suivante, oui c\u2019est sans doute dans un an que la vieille me donnera des coups de genoux au creux des reins tout en tirant mes bras pour qu\u2019ils montrent le sud, le nord, l\u2019est et l\u2019ouest. Je ne connais pas les directions, et visiblement je devrais. Les coups de genoux sont explicites. Je n\u2019invente rien. Je ne m\u2019oriente maintenant qu\u2019en \u00e9prouvant cette r\u00e9miniscence d\u2019une violence gratuite qui donne les directions. Le coup de tonnerre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la cuisine, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de mes jambes crois\u00e9es \u00e0 l\u2019indienne n\u2019est pas encore arriv\u00e9. Je constate maintenant, aujourd\u2019hui, que je suis mieux devant le hublot, toujours devant le hublot, tellement mieux devant le hublot. \u00c7a s\u2019enchev\u00eatre de fa\u00e7on spectaculaire. La surprise cardinale. La surprise inaugurale. Qui habite \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une circonf\u00e9rence argent\u00e9e, inoxydable. Quand je marche dans les rues, quand je marche sur la plage pour aller trouver l\u2019eau (c\u2019est mar\u00e9e basse dans ce lieu-dit qui s\u2019appelle La Guerre \u2014 je n\u2019invente rien) quand je marche au milieu des bernard-l\u2019ermite en essayant de les \u00e9viter, pour ne pas les blesser, ils sont si nombreux, je porte le hublot argent\u00e9 avec moi. Je porte, j\u2019ai port\u00e9, je porterai. Mon exp\u00e9rience d\u00e9finitive en somme.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019odeur puissante et le bruit n\u2019ont rien \u00e0 voir l\u2019un avec l\u2019autre. 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